Reality Show

Titre Citizen K2

En 2012, Andrien Lévy-Cariès, 15 ans à l’époque, faisait partie des finalistes du concours Instagram / Lafarge. Aujourd’hui, il expose ses clichés à la Maison Européenne de la Photographie. Réflexions acides sur un itinéraire pour le moins fulgurant.

alc02-tt-width-836-height-550-fill-1-bgcolor-000000Adrien Lévy-Cariès, Sans titre, 2013

Loin de nous la tentation de tirer sur une ambulance ou de décourager une vocation sincère, mais l’exposition que consacre la MEP au photographe de tout juste 17 ans Adrien Lévy-Cariès nous a rappelé le mot du néophyte devant une toile d’art moderne : “Je pourrais en faire autant.” Oui, on l’affirme ici sans la moindre once de forfanterie ni de complaisance, il y a dans notre iPhone des clichés qui, autant qu’en puisse en juger à travers cette exposition intitulée Pourquoi partir ? et consacrée à Paris Plages, sont dignes des cimaises publiques. À la fin de la Chambre claire (1980), Roland Barthes remarquait que la société s’employait abondamment à assagir voire affadir le médium photographique en lui offrant deux uniques issues : l’art  — et donc la composition d’un tableau  — ou la banalisation qu’induit la documentation pléthorique d’une époque tout entière vouée au culte de l’image. D’art, avec Lévy-Cariès, il ne sera pas question, car son propos est ici clairement documentaire — pour ne pas dire publicitaire, puisque la poésie cheap d’un Paris Plages qui ferait oublier les véritables charmes balnéaires s’y vend au centimètre carré. Mais au-delà des clichés du jeune photographe, c’est dans l’initiative même de la MEP, dans son choix concerté d’exposer ce photographe amateur qui n’apparaît pas meilleur, ni plus doué ni plus créatif que n’importe qui ou presque, que la critique de Barthes d’une société dédiée à l’image prend une ampleur effrayante. Car ce que nous donne à voir la MEP est moins le travail, pour ne pas dire le hobby, d’Adrien Lévy-Cariès que sa personne elle-même : un ado de 17 ans passionné de photo depuis l’âge de 12 ans et qui rêve d’en faire son métier. Soit exactement comme il y a 13 ans, Secret Story nous vendait Steevy Boulay, un jeune barman qui voulait faire de la télé. Si les sociologues des médias n’en finissent plus de gloser sur le prétendu déclin populaire de la télé-réalité, c’est sans doute moins parce que le quart d’heure de célébrité du vulgum pecus ne serait plus au menu que parce que sa dictature a envahi jusqu’à ce que certains naïfs tiennent encore pour les sphères intellectuelles de la Culture.

N.B.

Pourquoi partir ? Adrien Lévy-Cariès. Maison Européenne de la Photographie. 5/7, rue de Fourcy. Paris IVe. Jusqu’au 31 août 2014. www.mep-fr.org

f2ff351a9827d04fa3c07a4edd2ef697Adrien Lévy-Cariès, Sans titre, 2013

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Damage Control

Titre Citizen KCapture d’écran 2014-07-23 à 17.07.13Ed Ruscha, The Los Angeles County Museum on Fire, 1965-1968

On dit que Platon détruisit par le feu l’ensemble des tragédies qu’il avait écrites dans sa prime jeunesse peu après sa rencontre avec Socrate. La recherche de la vérité et la construction d’une œuvre désormais considérée comme la naissance du corpus philosophique nécessitait sans doute ce sacrifice. En 1970, John Baldessari brûla lui aussi ses premiers tableaux qu’il estimait par trop conventionnels et introduisit leurs cendres dans une recette très personnelle de cookies. La génération d’une œuvre peut-elle se nourrir de la corruption d’une autre ? C’est la question que pose l’exposition Damage Control: Art and Destruction Since 1950 présentée jusqu’à l’automne au Mudam Luxembourg. Dans le sillage des ravages de la Deuxième Guerre mondiale, de l’holocauste et des bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki, l’art interroge son saccage et sa dévastation jusqu’à concevoir ces derniers comme des ressources possibles. À travers près de 90 œuvres d’une quarantaine d’artistes dont les frères Chapman, Bruce Conner, Yves Klein, Christian Marclay, Yoshitomo Nara ou Andy Warhol, Damage Control donne à voir le chiasme d’une création qui s’arrime à son opposé pour s’auto-engendrer. Témoins parmi d’autres de ce moment passionnant, The Destroyed Room du Canadien Jeff Wall cite dans sa composition La Mort de Sardanapale (Delacroix, 1827), et un LACMA tout juste sorti de terre (le bâtiment en question a ouvert en 1965) se voit ravagé par les flammes sous le pinceau d’Ed Rucha. Manières de dire qu’après l’art pour l’art cher au XIXe, le XXe siècle est celui d’un art qui s’invente (tout) contre l’art.

N.B.

Damage Control: Art and Destruction Since 1950. Mudam Luxembourg. Musée d’art moderne Grand-Duc Jean. 3, Park Dräi Eechelen. Luxembourg-Kirchberg. Jusqu’au 12 octobre 2014. www.mudam.lu

Capture d’écran 2014-07-23 à 17.14.25Jeff Wall, The Destroyed Room, 1978

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Alta Moda

Titre Citizen K96890304Mario Testino, Costumes de danse qhapaq qolla. District de Paucartambo, Cuzco

S’il ne reste plus qu’aujourd’hui et demain pour admirer l’exposition Mario Testino à la galerie parisienne Yvon Lambert (www.yvon-lambert.com) qui fermera ses portes pour l’été jeudi soir, la vision que le photographe promeut du folklore de son Pérou natal est toujours accessible à une douzaine d’heures d’avion de là. En juillet 2012, Mario Testino a créé à Lima la fondation sans but lucratif MATE afin d’offrir une vitrine aux artistes et à l’héritage culturel péruviens. C’est dans ce cadre qu’est présentée en permanence l’exposition Alta Moda dans laquelle le photographe abandonne un instant les top-modèles et les pages glacées des magazines de luxe qui ont fait son succès pour s’intéresser à une alta moda (littéralement “haute couture” en espagnol) qui tient davantage de l’altiplano que du legs de Rose Bertin, “ministre des modes” de Marie-Antoinette. Dans ces clichés, Mario Testino reste néanmoins fidèle à son art de la composition autant qu’à son sens aigu du détail, et saisit ses compatriotes en habits traditionnels nimbés d’un glamour étrange et flamboyant qui affole les repères usuels de l’ethnographie pour mieux créer des icônes intemporelles.

I.R.

Alta Moda. Mario Testino. Fondation MATE. Avenida Pedro de Osma 409. Barranco. Lima. www.mate.pe

a3_313941802_north_883xMario Testino, Personnage féminin de la danse Saqra. Province de Paucartambo, Cuzco

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Flesh and the Cosmos

Titre Citizen KWJ-FleshWilliam E. Jones, The most beautiful world, as Heraclitus says, is like rubbish scattered at random, 2013 (détail) © William E. Jones / David Kordanski Gallery

Méditation automate du fragment d’Héraclite d’Éphèse numéroté 124 dans l’édition Diels Kranz, le tout récent livre de l’artiste et cinéaste basé à Los Angeles William E. Jones (Massillon, Ohio, 1962) se présente à son image exacte : εἰκῆ κεχυμένων ὁ κάλλιστος, ὁ κόσμος (“De choses répandues au hasard, le plus bel ordre, l’ordre du monde”). Flesh and the Cosmos ou un ramassis du grand n’importe quoi qu’est notre monde où l’ordure côtoie la beauté, vu à travers les collections d’images qui surgissent automatiquement sur un écran d’ordinateur à l’occasion de diverses recherches web concernant l’aphorisme en question. Publié en parallèle à l’exposition Heraclitus Fragment 124, Automatically Illustrated qui s’est déroulée en janvier et février derniers à la galerie David Kordanski, le dernier ouvrage de William E. Jones travaille la notion d’archive pour l’extraire du sarcophage de la doxographie et la pousser vers une extra-contemporanéité où les contradictions qui la constituent se réveillent et la ressuscitent. Comme dans Halsted Plays Himself (Semiotext(e), 2011) où l’auteur partait sur les traces de Fred Halsted, réalisateur de ce que la fama considère comme le premier chef-d’œuvre du porno gay (L.A. Plays Itself, 1972), et Imitation of Christ (Mack, 2013) où Jones interrogeait la production des icônes, l’artiste passe ici outre la valeur historique — et, par extension, la disparition programmée — d’une collection d’images et de documents en réinjectant dans celle-ci son flux d’auto-contradiction, d’ordure et de beauté, “de choses répandues au hasard”. Faire du corpus désincarné statufié par l’Histoire un corps aussi charnel que glorieux qui témoigne de et pour lui-même en tant qu’harmonieusement — i.e. polémiquement — auto-contredit, tel semble le dessein de William E. Jones. Un dessein que son Flesh and the Cosmos théorise à même l’inthéorisable héraclitéen via la randomisation des images. Dans le prière d’insérer de Mal d’Archives, Jacques Derrida s’interrogeait en 1995 : “Que devient alors l’archive quand elle s’inscrit à même le corps dit propre ?” Soit, précisément, le devenir que William E. Jones explore au plus obscur d’une passion qu’il fait sienne.

N.B.

Flesh and the Cosmos, de William E. Jones. Contributions de Jonathan Barnes et Richard Fletcher (David Kordansky Gallery).

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Period Rooms

Titre Citizen KLes-arts-decoratifs-de-Louis-XIV-a-Louis-XVI-au-LouvreSalle Gilbert et Rose Marie Chagoury, musée du Louvre, département des Objets d’art

Pour tous ceux, provinciaux ou étrangers, à qui les vacances d’été donnent l’occasion d’un séjour à Paris, le Louvre offre depuis peu une somptueuse immersion dans les règnes de Louis XIV à Louis XVI. Dernière étape du projet Grand Louvre initié en 1981 par François Mitterrand, la rénovation des salles du département des Objets d’art affiche, depuis la splendeur du Roi-Soleil jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, un parti pris que la muséologie a longtemps cru réservé aux institutions anglo-saxonnes et particulièrement américaines : celui des period rooms. Signe de la démocratisation de la culture et de la place cardinale de l’héritage de la monarchie dans l’attrait touristique de la capitale française, la scénographie des salles du musée le plus fréquenté au monde a évolué, et séduire le visiteur importe désormais davantage que la rigueur historique. Sous la houlette du décorateur Jacques Garcia (célèbre pour avoir imaginé les intérieurs des restaurants et hôtels Costes), le Louvre a donc ouvert un nouveau parcours de plus de 2000 m2 comprenant 35 salles qui témoignent des créations du Grand Siècle dans les bureaux historiques du Conseil d’État (qui y siégea de 1824 à 1832), ainsi que du style rocaille et du retour au classicisme du règne de Louis XVI dans l’aile nord de la cour carrée. Doublées de vitrines thématiques qui théâtralisent quelques-unes des plus belles pièces de la collection, les period rooms du Louvre s’affranchissent largement des configurations originales des décors au profit d’une évocation d’apparat où la curiosité, voire l’émotion, cède logiquement le pas devant une certaine griserie induite par ce faste somptuaire. O tempora, o mores ! voici venu le règne de Kanye West.

I.R.

Nouvelle salles des Objets d’art. De Louis XIV à Louis XVI : un art de vivre à la française. Musée du Louvre. Aile Sully. 1er étage. Paris Ierwww.louvre.fr

3Matthieu Crisard, Commode de la chambre bleue du château de Choisy, 1742

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FW 2014/15: Versace

Titre Citizen KVersaceCapture d’écran 2014-07-09 à 11.11.59

“Back to the fabulous Fifties”, tel est le motto de la collection Atelier Versace automne-hiver 2014/15 qui s’est dévoilée dimanche à la Chambre de commerce et d’industrie de Paris. Un vestiaire opulent et sexy en diable, rehaussé par un maquillage de femme fatale tout en eye-liner et fards iridescents imaginé par Pat McGrath. Dans les backstages du défilé, notre photographe Sébastien Jardini a saisi les arcanes de ce beauty look renversant*. — R.M.

Photos, Sébastien Jardini

* Retrouvez davantage d’images des backstages sur le facebook du magazine.

Capture d’écran 2014-07-09 à 11.09.13Capture d’écran 2014-07-09 à 11.08.40

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Everyone’s going to die

Titre Citizen KEveryones-Going-is-Going-to-Die-2To be or not to be…

“Philosopher, c’est apprendre à mourir”, disait Socrate, repris en chœur cet été par Jones, un duo de réalisateurs britanniques (Max Barron et Michael Woodward) qui dissertera ce mercredi dans les salles hexagonales avec un premier opus sentencieusement nommé Everyone’s going to die. Les Anglais et la mort, c’est une histoire d’amour dont il suffit de lire Shakespeare ou de pousser le portail du cimetière de Highgate pour saisir la fascinante complexité. Jones avait donc fort à faire. Même dans une comédie où l’on sert quatre mariages, la causticité britannique se signe d’un enterrement pour faire bonne mesure — et deux Oscars. Nous étions donc d’humeur philosophico-foggy quand Melanie (Nora Tschirner), sa gueule de bois et son accent teuton se sont réveillés sur un matelas pneumatique flottant dans une piscine avant de se demander où était passer leur fiancé… Ballade moody dans les rues d’une petite ville de bord de mer, Everyone’s going to die croise le destin de deux paumés dont tout leur prédit d’emblée qu’ils sont dans un jour “sans”. Melanie donc, une jeune Allemande qui veut toujours avoir le dernier mot et s’acharne énergiquement à passer à côté de sa propre vie, et le quinqua plutôt taiseux Ray, exécutant de quelque mafia qui revient à Folkstone Harbour pour dire symboliquement adieu à son passé. Entre ces deux-là, la rencontre tout en finesse et en bons mots (lassants cependant, surtout dans la bouche de Nora Tschirner qu’on a fini par prendre en grippe), va changer le cours des choses. Ray et Melanie s’aimeront-ils ? Socrate disait aussi : “Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien.” Tant qu’on n’est pas six pieds sous terre, il est donc toujours temps d’essayer de réussir un truc. Une petite leçon en forme de long métrage dont l’esthétique un peu trop léchée dessert le rythme de la narration, et dont la bande-son très présente témoigne clairement que les deux réalisateurs viennent de la pub et du vidéo-clip, mais surtout la découverte de deux acteurs bluffants : le charismatique Rob Knighton alias Ray, et sa nièce dans le film, Madeline Duggan qui, d’une scène à l’autre, hésite avec grâce entre les 13 et les 20 ans.

I.R.

Everyone’s going to die, de Jones. Avec Rob Knighton et Nora Tschirner. 1 h 28. Sortie le 9 juillet 2014.

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L’Art de la guerre

Titre Citizen KCapture d’écran 2014-07-03 à 16.21.30Le musée d’histoire militaire de Dresde transpercé par l’architecte Daniel Libeskind

En kiosque aujourd’hui, le nouveau Citizen K International prend son air martial pour soumettre à la question l’Art de la guerre non pas selon les principes de Sun Tzu, mais avec les armes de la création contemporaine. Un dessein qui conduit Matthias Debureaux au musée d’histoire militaire de Dresde où il s’interroge ainsi : “Le crâne d’un soldat qui s’est tiré une balle dans la bouche ne dépasse-t-il pas toutes les provocations de Damien Hirst ?” À l’issue de cette plongée dans une violence ultra scénographiée, peut-être souscrirez-vous vous aussi à la saillie de Georges Clemenceau : “La guerre ! c’est une choses trop grave pour la confier à des militaires.”

I.R.

Militärhistorisches Museum der Bundeswehr. Olbrichtplatz 2. Dresde. www.mhmbw.de

Capture d’écran 2014-07-03 à 16.30.32Douche de fragments d’une charge explosive. Photos, Alexandre Tabaste

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Tout nu, tout bronzé

Titre Citizen KBien avant les Verts ou les hippies, la communauté du Monte Verità explorait un mode de vie alternatif en accord avec les forces de la nature. Retour sur une avant-garde d’avant-guerre.

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         Sur les rives helvétiques du lac Majeur, non loin du Grand Hôtel de Locarno ou grands bourgeois et aristocrates se donnent rendez-vous, rôde un étrange troglodyte. À peine vêtu de quelques peaux de bête, ce Naturmensch arpente les vallons, récitant quelques vers de sa composition. Nous sommes au tout début du XXe siècle, et si un voyageur curieux se hasarde à questionner à son sujet les habitants du village d’Ascona, il apprendra que ce vagabond se nomme Gusto Gräser et fait partie d’une communauté germanophone de végétariens, de naturistes et autres originaux qui s’est implantée sur la colline de La Monescia. Mais comment ce fils d’un respectable juge allemand de Transylvanie a-t-il pu se fourvoyer parmi ce que la population locale a convenu d’appeler “la colonie des fous” ? Gräser et ses compagnons sont les enfants d’une fin de siècle troublée. Dans le sillage de la fondation de la Première Internationale (Londres, 1869), de la guerre de 1870 et de La Commune de Paris (1871), l’Europe voit fleurir diverses tentatives anti-autoritaires de concevoir une société sans État. Parallèlement à ces mouvements anarchistes inspirés par Bakounine, Pierre Kropotkine ou Gustav Landauer, l’Allemagne s’attelle également à repenser son rapport à l’urbanisation, à l’industrialisation et à la mécanisation croissantes qui sont conçues comme autant de facteurs d’aliénation des masses. C’est ainsi que naissent les cités-jardins (Gartenstadtbewegung), les premières associations de défense du patrimoine naturel et traditionnel (Heimatschutz), les Wandervogel (mouvement préconisant l’errance initiatique de petits groupes d’adolescents livrés à eux-mêmes) et, surtout, la Lebensreform, dont les préceptes hygiénistes (végétarisme, naturisme, culture biodynamique, naturopathie, gymnastique en plein air, yoga…) se proposent de rapprocher l’être humain de la nature afin de le régénérer. Ce sont tout à la fois ces développements politiques et psychosociologiques qui vont être à l’origine de l’achat en 1900 d’un vaste terrain sur les hauteurs d’Ascona par Henri Oedenkoven, fils d’un riche industriel anversois, et son épouse, la pianiste Ida Hoffman. Accompagnés de Gusto Gräser et de quatre de leurs proches issus, comme eux, de ce que Munich appelle alors “la bohème de Schwabing”, les époux Oedenkoven rejoignent en effet la Suisse (dont la neutralité, d’après Bakounine, est propice à l’expérimentation sociale) dans le dessein de créer une communauté rurale végétarienne affranchie de toute autorité, politique, morale ou religieuse. Pour mieux affirmer l’objet laïc de leur quête autonome, ils débaptisent aussitôt la colline de La Monescia et la nomment Monte Verità.

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         Très vite, deux conceptions de la colonie se dessinent. La première, représentée par Henri Oedenkoven et Ida Hoffman, conçoit la Coopérative du Monte Verità comme un sanatorium qui propose à ses hôtes (entre 20 et 50 selon les saisons) une “école de vie supérieure” largement inspirée des principes de la Lebensreform, ainsi que de modes de vie et de pensée alternatifs ou avant-gardistes tels que la phytothérapie, la macrobiotique, l’anthroposophie ou le féminisme. Sensibilisés aux vertus du végétarisme comme à l’anarcho-pacifisme par la lecture de Tolstoï, Oedenkoven et son épouse, s’ils critiquent le poids sociétal du capitalisme, ne cherchent nullement à bannir l’argent de l’économie d’une colonie qui, selon eux, doit impérativement rentrer dans ses frais et, donc, facturer les séjours au Monte Verità. C’est là le point de divergence majeur avec la seconde sensibilité asconienne, représentée par Gusto Gräser, son frère aîné Karl et l’écrivain berlinois Erich Mühsam qui séjourne au Monte Verità de 1904 à 1909. Pour cette ligne “dure” des Monteveritani, l’objectif de la colonie va bien au-delà du végétarisme et du naturisme, puisqu’il consiste à s’affranchir totalement du joug du capitalisme pour faire advenir “ici et maintenant” une société autosuffisante, totalement délivrée de la dictature de l’argent. En résumé : d’un côté, on compte sur l’expansion de la colonie afin de remplir les caisses ; de l’autre, on espère l’essor de la colonie afin de montrer l’exemple positif d’une société qui a fait le choix de la décroissance (le végétarisme, le naturisme et l’autarcie agraire participant de la réforme des besoins de l’être humain), et dont le modèle généralisé signera l’arrêt de mort du capitalisme. Entre ces deux visions, la réconciliation s’avère impossible.

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         Pourtant, durant près de 20 années, les diverses sensibilités des Monteveritani vont s’enrichir les unes les autres. À mi-chemin entre les eaux limoneuses du Lago Maggiore et les cieux azur, des intellectuels et des hommes politiques (Max Weber, Gustav Landauer, Gustav Stresemann, Lénine, Kropotkine) croisent des curistes qui s’astreignent au régime végétarien et aux bains de soleil. Ici, Isadora Duncan abandonne pointes et corset pour célébrer l’amour libre et l’homosexualité, tandis que Mary Wigman, Rudolf von Laban et Émile Jacques-Dalcroze jettent les bases de la danse contemporaine. Hermann Hesse s’entretient longuement avec Gusto Gräser dont il fera le portait dans son roman Demian. Les dadaïstes du Cabaret Voltaire rencontrent Stefan George, Rainer Maria Rilke, James Joyce, Thomas Mann, Erich Maria Remarque, Paul Klee, Walter Gropius ou Krishnamurti… Du lever du soleil — dûment salué par les yogis —  jusque tard dans la nuit, où l’on fait la ronde autour d’un feu de joie, la créativité de chacun est en effervescence. C’est ainsi, avec une passion égale et un pagne à peine noué autour des hanches (la nudité n’est pas obligatoire, mais seulement conseillée), qu’on découvre de nouvelles façons de cuire les aliments afin d’en préserver la valeur nutritive, qu’on élabore des chorégraphies libérant l’énergie vitale ou qu’on relit Lao-Tseu, Stirner et Marx avant de bêcher le potager. Évidemment, tout ne va pas sans heurts ni grincements de dents. Erich Mühsam, écœuré par le régime végétarien et la peu ragoûtante bouillie de froment qu’on lui sert quotidiennement, descend souvent au village commander un bifteck arrosé d’une carafe de vin rouge. Gusto Gräser et son épouse Elisabetta, en froid avec le couple Oedenkoven, décident de vivre dans des grottes à la périphérie de la colonie. Plus grave, la police du canton intervient en 1906 pour enquêter sur le “suicide” d’un des membres fondateurs de la communauté, la Berlinoise Lotte Hattemer. Toutefois, malgré les dissensions nombreuses — qui conduisent Mühsam à rentrer à Munich en 1909 et Gräser à se rapprocher des Wandervogel —, le creuset asconien se présente rétrospectivement comme un laboratoire d’idées extrêmement fécond. Dans sa préface à l’ouvrage collectif Monte Verità, Die Brüste der Warheit (1978), Harald Szeemann compare le Monte Verità aux mamelles de l’Artémis d’Éphèse. Il est vrai qu’à l’instar du matriarcat primitif cher à l’un de ses célèbres membres, le psychiatre libertaire Otto Gross, la colonie apparaît telle une source aux vertus émancipatrices qui a nourri l’art, les pratiques et, pour le meilleur comme pour le pire, les idéaux politiques qui ont fait le XXe siècle. Une matrice dont le lait se tarit en 1920, lorsque la colonie est rattrapée par ses dettes et que le couple Oedenkoven vend le terrain de La Monescia, avant de partir au Brésil fonder un sanatorium moins innovant mais plus rentable… Du radieux moment asconien ne reste aujourd’hui qu’une imagerie aux allures d’Âge d’or qui ferait presque douter qu’une telle société existât jamais. Pourtant, un siècle plus tard, alors que les écologistes peinent encore à élaborer un projet politique digne de ce nom et que l’économie politique renâcle toujours à prendre en compte la nouvelle donne environnementale, “la colonie des fous” témoigne qu’idéalistes, révolutionnaires et réformateurs sociaux peuvent dialoguer de manière durable et fructueuse. Rien moins qu’une utopie réfugiée sur quelque Olympe, Monte Verità rappelle à la richesse possible de ces échanges.

N.B.

doorofperception.com-lebensreform-monte_verita-17Hugo Höppener dit Fidus, Lichtgebet, 1894

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Join now!

Titre Citizen K82fc173aa1Affiche de recrutement britannique, anonyme, vers 1914-1915

Afin de sensibiliser nos lecteurs au prochain numéro de Citizen K International qui sera disponible vendredi dans les kiosques et prend pour mot d’ordre “Aux armes citoyens !”, la rédaction les invite à faire un petit tour du côté du pays de Meaux. Pas pour prêter main forte à Jean-François Copé dans sa traversée du désert, non, mais pour rejoindre le bataillon des pèlerins qui, dans le flux des commémorations du centenaire de la guerre de 1914, rendent hommage à l’Empire britannique et à ses volontaires qui franchirent le Channel pour défendre les frontières de la Belgique et de la France contre les armées de Guillaume II. À travers plus de 300 objets et documents d’archive réunis pour l’exposition Join now!, le musée de la Grande Guerre, implanté sur le site de la première bataille de la Marne, retrace en effet les moments déterminants — et le plus souvent tragiques — du premier conflit mondial vus du côté britannique. Un changement d’optique salutaire quand le patriotisme s’exhibe souvent sous ses oripeaux les plus stupides à l’heure de la Coupe du monde de football, et l’occasion de se souvenir que sans les 4 millions de soldats alliés morts pour la France sans en être citoyens, la face du monde, et singulièrement de notre petit pays, ne serait sans doute pas la même.

I.R.

Join now! L’entrée en guerre de l’Empire britannique. Musée de la Grande Guerre. Rue Lazare Ponticelli. Meaux. Jusqu’au 29 décembre 2014. www.museedelagrandeguerre.eu

poster_193515_zAffiche réalisée par W.H. Caffyn en 1914

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