Benny Andrews

Titre Citizen KCapture d’écran 2014-04-18 à 21.39.21Mourners, 1962

Situé dans le centre ville de La Nouvelle-Orléans, le Ogden Museum of Southern Art est essentiellement dédié aux artistes visuels du sud de l’Amérique du Nord. On peut notamment y voir en ce moment des photographies de la guerre de Sécession et l’exposition I’ll Save You Tomorrow consacrée au plasticien Juan Logan. Dans la collection permanente du musée, une part significative est faite à Benny Andrews (1930-2006). Ce peintre désormais considéré comme l’une des figures majeures de la vie intellectuelle noire à partir des années 1960 connaît une enfance pauvre dans la petite ville géorgienne de Plainview. Enfant, il ne se rend à l’école que lorsque sa présence n’est pas requise dans les champs de coton. Après avoir servi dans l’armée de l’air américaine, il obtient une bourse afin d’étudier à l’Art Institute de Chicago en 1954. En 1958, il déménage à New York où sa première exposition solo a lieu à la Forum Gallery en 1962. Inspirées de Franz Kline et d’Edward Hopper, ses toiles réalistes racontent l’histoire des afro-américains : des souvenirs d’enfance, l’oppression, la tristesse, la colère, le jazz… Très vite, son travail intègre la technique du collage : “J’ai commencé à utiliser le collage car je trouvais la peinture à l’huile trop sophistiquée, et je ne voulais pas perdre ma dureté, mon caractère brut”, expliquera-t-il. Un choix qui a longtemps déplu aux critiques qui assimilèrent son travail à l’art outsider. En 1969, en tant que président-fondateur de la Black Emergency Cultural Coalition, il participe à la manifestation contre l’exposition Harlem on my Mind au MoMA, laquelle ne présentait aucun artiste féminin ni afro-américain. Aujourd’hui, l’œuvre de Benny Andrews résonne tel un commentaire sans concession de l’histoire des minorités américaines. Une histoire toujours en devenir et qui, peu avant sa mort, conduisit l’artiste à La Nouvelle-Orléans afin de travailler avec des enfants déplacés à la suite de l’ouragan Katrina.

Texte et photos, I.R.

Ogden Museum of Southern Art. 925 Camp Street. Lower Garden District. La Nouvelle-Orléans. Louisiane. www.ogdenmuseum.org

Capture d’écran 2014-04-17 à 16.10.00Grandmother’s Dinner, 1992

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Roll on Mississippi

Titre Citizen KMississippiCapture d’écran 2014-04-16 à 16.54.05L’architecture néoclassique de la plantation Destrehan, sur les rives du Mississippi

À environ 35 minutes par la route de La Nouvelle-Orléans se trouve la plantation Destrehan. Si elle n’est pas la plus célèbre des plantations qui ponctuent le delta du Mississippi (Laura et Oak Alley étant les plus visitées), elle est cependant la plus historiquement chargée. Non seulement parce qu’elle est la plus ancienne, mais aussi parce que l’histoire de la famille qui lui a donné son nom — et désormais le nom du village aux abords — fait écho à l’histoire de la Louisiane. En 1787, Charles Paquet, un mulâtre libre, construit ce manoir dans le style colonial français pour Robert Antoine Robin de Logny. En 1792, la fille de Logny, Céleste, et son mari Jean-Noël d’Estrehan de Tours rachètent la plantation. Entre 1810 et 1830, ils la feront réaménager dans le style renaissance grecque pour abriter leurs 14 enfants (dont 9 seulement survivront), et ajouteront sur les ailes des “garçonnières”, l’usage “so french” voulant que les garçons dès l’âge de 14 ans soient éloignés du reste de leur famille afin de recevoir leurs maîtresses. Né à La Nouvelle-Orléans en 1759, Jean-Noël d’Estrehan (orthographié par la suite “Destrehan”) fut éduqué en France avant de revenir en Louisiane pour s’y établir comme planteur. Renonçant à la culture de l’indigo, il devient riche en cultivant la canne à sucre et en développant avec son beau-frère Étienne de Boré, premier maire de La Nouvelle-Orléans, une nouvelle technique de granulation du sucre. À son apogée, la plantation Destrehan comptait plus de 200 esclaves logés dans de petites cabanes de planches sur les 3120 hectares du domaine. En 1803, Napoléon vend la Louisiane aux États-Unis. Destrehan commence alors une carrière politique qui fera de lui le premier sénateur de Louisiane en 1812. La même année, lors de la guerre anglo-américaine, Destrehan fait alliance avec Andrew Jackson et le pirate Jean Lafitte pour repousser les soldats du Royaume-Uni. Un an auparavant, en 1811, la plantation fut l’un des théâtres d’une importante révolte d’esclaves dite “révolte de La Nouvelle-Orléans”. Le procès qui suivit l’échec du mouvement s’y tint, et les sentences y furent exécutées : 18 esclaves condamnés à mort, leurs têtes empalées sur des poteaux près du fleuve afin de servir d’avertissement à ceux qui seraient tentés d’imiter leur exemple. Après la guerre de Sécession, la plantation est saisie par les Unionistes avant d’être rétrocédée à la famille qui la vend en 1910. Dans les années 1960, le bâtiment à l’abandon fait l’objet de vandalisme car la légende veut que le flibustier Jean Lafitte ait ici dissimulé le butin de ses forfaits. Rendue à sa splendeur, la plantation est aujourd’hui la propriété de la River Road Historic Society. En 1993, Neil Jordan y a tourné des passages d’Entretien avec un vampire, avec Brad Pitt, Tom Cruise et Kirsten Dunst. Idem pour Steve McQueen, qui immortalisa parmi ses chênes centenaires quelques scènes de 12 Years a Slave (cf. www.citizen-k.com/12-years-a-slave/). Si les Américains disent volontiers qu’avec les Français tout se termine au lit (ou dans une garçonnière, voire un Sofitel), il semble que pour eux l’Histoire doive être canonisée par Hollywood.

Texte et photos, I.R.

Destrehan Plantation. 9236 River Road. Destrehan. Louisiane

Capture d’écran 2014-04-16 à 16.54.36Pavillon rappelant les cabanes des esclaves de la plantation Destrehan. Il abrite un petit musée consacré à la révolte de 1811

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Voodoo Queen

Titre Citizen KCapture d’écran 2014-04-15 à 16.28.08Portrait de Marie Laveau, Musée vaudou de La Nouvelle-Orléans

Coiffeuse à domicile, missionnaire dans le quartier des condamnés à mort de la prison de La Nouvelle-Orléans, pieuse catholique dont le mariage fut célébré à la cathédrale Saint-Louis, mère de 15 enfants, infirmière bénévole durant l’épidémie de fièvre jaune qui décima Crescent City en 1853, propriétaire avisée d’une maison close, Marie Laveau était tout cela, mais aussi une prêtresse vaudou dont la mémoire hante toujours le Quartier Français. En 1820, cette mulâtresse remplace Sanité Dédé en qualité de reine vaudou de La Nouvelle-Orléans. Elle a alors 25 ans, et elle restera à la tête du culte jusqu’à sa mort en 1881, à l’âge 86 ans. Originaire d’Afrique de l’Ouest, le culte matriarcal vaudou se répand sur le Nouveau Continent par le biais du commerce triangulaire. Réduits en esclavage, les Noirs n’abandonnent pas leur religion originelle, mais l’adaptent. C’est ainsi que catholicisme et vaudou peuvent parfaitement coexister, comme le prouve l’église Notre-Dame-de-Guadalupe, près du cimetière Saint-Louis, qui sert de lieu de prière pour les deux rites. Du temps de l’esclavage, après la messe du dimanche, les Noirs se réunissaient dans le square Congo (aujourd’hui Louis Armstrong Park) jusqu’au coup de canon annonçant le couvre-feu. Là, ils dansaient au rythme des tam-tams et organisaient des cérémonies rituelles qui terrifiaient les riches créoles qui n’y comprenaient rien. Mais si les esclaves pratiquaient le vaudou, seule une femme libre pouvait accéder au titre de Voodoo Queen. C’était le cas de Marie Laveau, fille d’une esclave haïtienne affranchie et d’un planteur blanc. Aujourd’hui, le culte vaudou persiste. Il n’est qu’à voir quelques tombes du cimetière Saint-Louis (dont celle de la veuve Paris, alias Marie Laveau) couvertes d’offrandes pour s’en faire une idée. Enfin, si vous souhaitez vous aussi communier avec les esprits, laissez votre cœur vous guider vers le Voodoo Spiritual Temple, sur North Rampart Street, et sa prêtresse Miriam Chamani. Cette dernière pourra même vous marier selon le rite ainsi qu’elle le fit pour Nicholas Cage et Lisa Marie Presley en 2002. Ils ont certes divorcé depuis, mais dans le domaine conjugal, force est de constater qu’aucun culte n’affiche 100 % de réussite.

Texte et photos, I.R.

Historic Voodoo Museum. 724 Dumaine Street. French Quarter. La Nouvelle-Orléans. Louisiane

Capture d’écran 2014-04-15 à 16.28.33Autel vaudou, Musée vaudou de La Nouvelle-Orléans

Capture d’écran 2014-04-16 à 14.15.40Tombe de Marie Laveau, veuve Paris, au cimetière Saint-Louis n°1

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One more!

Titre Citizen KAbsinthe BarSur le comptoir de l’Absinthe House, à La Nouvelle-Orléans, un verre de Louisiana Absinthe (à gauche) et un Death in the Afternoon (à droite)

Il y a quelques jours, alors que nous découvrions le musée de l’Absinthe à Auvers-sur-Oise (www.citizen-k.com/la-fee-verte/), nous évoquions le retour de l’absinthe chez les cavistes et dans les shakers des mixologistes. Très populaire à La Nouvelle-Orléans jusqu’à son interdiction en 1912, l’absinthe a offert aux États-Unis ce que certains tiennent pour leur premier cocktail, le Sazerac (absinthe, rye whiskey, bitter et citron), inventé par Léon Lamothe en 1873 dans le Quartier Français. Aujourd’hui, ce mix toujours fameux, quoique passablement posh au regard des Daiquiri, Hurricane et autres Mint Julep ou Bloody Mary qui coulent à flux tendu sur Bourbon Street, se déguste au bar de l’hôtel Roosevelt opportunément nommé le Sazerac et dans nombre d’établissements du Vieux Carré, dont l’Absinthe House. Toujours soucieux de notre devoir d’informer, nous avons également goûté la version louisianaise de l’absinthe, largement plus suave que sa version originale pontissalienne, et à un cocktail improbable composé essentiellement d’absinthe et de champagne. On l’appelle Death in the Afternoon et l’on vous le servira avec maintes mises en garde. Rien de vraiment létal cependant, et c’est l’avantage de NOLA : passé une sieste zombie, une voodoo queen saura sûrement vous ranimer à la nuit tombée…

Texte et photo, I.R.

Absinthe House. 622 Pirates Alley. French Quarter. La Nouvelle-Orléans. Louisiane

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Joyceland

Titre Citizen KCapture d’écran 2014-04-02 à 17.03.15Joyce Pensato dans son atelier de Brooklyn

Elle appelle son atelier Joyceland et l’on y trouve entre deux pots de laque éventrés et des posters crados, toute la ménagerie Disney, les Simpson, Félix le Chat, Batman et bon nombre de dudes de South Park. Les jouets et peluches jonchent le sol, souillés de peinture, désarticulés, peut-être à moitié dévorés par un chien. Pour sa première exposition à la Lisson Gallery, Joyce Pensato donne à voir son univers et, à travers lui, les sources du travail artistique qu’elle poursuit depuis les années 1970. Issues d’un dialogue intense avec l’expressionnisme abstrait — les coulures et éclaboussures énergiques en témoignent —, ses toiles le plus souvent noir et blanc sont néanmoins clairement affilées au technicolor kitsch de la culture pop. Dessins au fusain, toiles ou fresques murales façon graffiti, l’œuvre de Joyce Pensato apparaît comme le négatif de cette culture de masse qu’on nous vend à tout va à grand renfort de télé et de produits dérivés. C’est cute, c’est fun, et puis, si l’on n’y prend pas garde, ça envahit et écrase tout… Dans Le Cauchemar climatisé, Henry Miller relate impitoyablement son périple à travers les US des années 1940 et écrit : J’avais l’impression de marcher dans le sillage d’un géant en folie qui avait semé la terre de ses rêves hystériques”. C’est cette même inquiétante étrangeté qui nous étreint en entrant à Joyceland.

N.B.

Joyce Pensato – Joyceland. Lisson Gallery. 27 Bell Street. Londres. Jusqu’au 10 mai 2014. www.lissongallery.com

PENS140017_1Groucho-Homer, 2014

Capture d’écran 2014-04-02 à 17.03.08Vue de l’installation de Joyce Pensato à la Lisson Gallery

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Grand Paris

Titre Citizen KCapture d’écran 2014-04-02 à 16.32.59Notre-Dame, 2012

Capture d’écran 2014-04-02 à 16.33.48La Goutte d’Or, Grand Hôtel Barbès, 2011

Au printemps 1999, Citizen K publiait une série joaillerie signée d’un photographe anglais qui venait tout juste de réaliser son très réussi Common Sense (Dewi Lewis Publishing). Depuis, ces clichés pour Citizen K où l’on voit en gros plan les chairs d’une femme d’un âge certain parées de perles et de diamants ont fait le tour du monde des musées, et Martin Parr a acquis la renommée que l’on sait. Hommage parmi d’autres à sa vision caustique teintée d’humour british, la Maison Européenne de la Photographie lui consacre en ce moment même et jusqu’au 25 mai une exposition intitulée Paris. Parallèlement, pour parfaire son investigation sans concession de la capitale française, Parr publie un livre d’artiste aux éditions Xavier Barral. Grand Paris prend la forme d’un véritable plan de la ville, index des rues compris, mais a remplacé les planches par une quarantaine de photos d’une ville lumière en demi-teinte, où le tourisme confine le plus souvent au désenchantement. Si Anne Hidalgo, notre nouvelle maire depuis dimanche dernier, ne possède pas encore cet ouvrage, nous conseillons vivement à ses proches de le lui offrir.

I.R.

Grand Paris, Martin Parr (Éditions Xavier Barral)

Capture d’écran 2014-04-02 à 16.42.20

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Un éclair… puis la nuit

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Depuis son inauguration en 1988, la pyramide du Louvre crée régulièrement l’événement en accueillant sur son socle central une œuvre d’art monumentale. Autrefois, alors que la pyramide n’était encore qu’une ébauche sous le crayon de Ieoh Ming Pei, on envisagea d’y placer la Victoire de Samothrace. Cela ne s’est pas fait, au profit de l’art contemporain qui a désormais trouvé ici un lieu d’élection. Après Tony Cragg en 2010, Wim Delvoye en 2011 et Loris Gréaud l’an passé, c’est Claude Lévêque qui a été invité à imaginer une œuvre qui s’inscrirait au croisement de tous les regards, dans la perspective de l’obélisque et de l’Arc de triomphe. Un choix en forme de prélude à l’exposition que le plasticien prépare pour 2015 dans la partie médiévale du Louvre, et qui prend pour titre Sous le plus grand chapiteau du monde (partie 1). En matière de sculpture monumentale, les amateurs en seront pour leurs frais. Claude Lévêque, apôtre des installations légères, a rusé avec la monumentalité de la pyramide et la concurrence par la bande, astucieusement. En plein jour, le soleil miroite sur les baies de verre, et rien n’est vraiment décelable. C’est entre chien et loup qu’un éclair infernal vient majestueusement frapper la pyramide en son apogée. Des tréfonds de la terre et du temps, il monte en zigzaguant. Fugitif vers l’éternité.

N.B.

À l’occasion de l’installation de Claude Lévêque au Louvre, Art Book Magazine publie la monographie numérique de l’artiste. Une application iPad à télécharger sur www.artbookmagazine.com/claude-leveque/

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L’Atelier de Givenchy

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En 2002, François Ozon proposait une variation musicale sur le thème “8 femmes, 8 fleurs”. Ce printemps, c’est Givenchy qui s’épanouit avec 7 parfums pour 7 styles couture. Un luxueux vestiaire olfactif qui prend le nom de L’Atelier de Givenchy, et offre une floraison d’essences précieuses qui définissent chacune une allure inspirée par l’histoire de la maison Givenchy et son directeur artistique actuel, Riccardo Tisci. Élégance au port altier pour Neroli Originel inspiré de la rencontre d’Audrey Hepburn avec Hubert de Givenchy ; étreinte capiteuse pour Oud Flamboyant qui, dans Huit femmes, serait le parfum de Catherine Deneuve ; androgynie assumée pour Bois Martial qui séduira les amazones et les dandys ; Chypre Caresse comme une évocation de l’éternel féminin… Sublimez-vous sept fois avec ces effluves rares qui donnent tout son sens au label “haute parfumerie”, avant de revêtir celui qui ne vous quittera plus.

R.M.

Les sept parfums de la collection L’Atelier de Givenchy seront mis à disposition en avant-première à partir du lundi 7 avril 2014 au magasin Sephora des Champs-Élysées.

Givenchy-L’Atelier-de-Givenchy2

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Mapplethorpe

Titre Citizen K01Thomas, 1987

Dans sa contribution au catalogue de l’exposition Robert Mapplethorpe au Grand Palais, Edmund White écrit : Dans SM, Mapplethorpe entendait ‘sexe et magie’. Il les a rendus si interchangeables, les a si intimement intégrés à sa vie qu’à la fin, ni lui ni nous n’avons besoin de choisir entre les deux.” Lorsque le quotidien 20 minutes demandait mardi dernier (sans offrir de réponse) “Robert Mapplethorpe est-il encore subversif ?”, ce sont ces mots de White qui nous semblent aujourd’hui donner une explication définitive à la question de savoir si l’œuvre du New-Yorkais induit toujours un choc émotionnel dans une époque qui a digéré le porno chic, la démocratisation 2.0 du trash et le mariage gay. Que reste-t-il de choquant chez Mapplethorpe (1946-1989) ? Rien. Lues au pied de la lettre, ses photographies de nus ne recueilleront pas davantage de tollés que celles d’Helmut Newton d’une femme musclée et dominatrice, ces marbres grecs auxquels le Qatar, il y a moins d’un an, voulait imposer des cache-sexe, ou les pages de n’importe quelle publication SM. Quant aux irrécupérables, il y en aura toujours pour déchiffrer une œuvre par le petit bout de la lorgnette, comme hier ces deux dames chic qui, à peine émues au milieu de tant d’érections, s’extasiaient sur le fait que Pierre Bergé “ne se ressemblait pas du tout quand il était jeune”, mais qu’Isabella Rossellini tenait beaucoup de sa mère “quand même”. Non, à cette aune, il n’est rien là de subversif. En revanche, si, comme nous y invite Jérôme Neutres dans sa préface au catalogue intitulée Saint Mapplethorpe, plasticien et martyr, on comprend que l’œuvre dépasse ici le simple cadre de la photo pour transmuter les valeurs et, à l’instar de Jean Genet dont Sartre disait que “chaque objet [de ses romans] nous parle de Genet comme dans le cosmos de saint Bonaventure, chaque être nous parle de Dieu”, les faire passer du vulgaire ou du sordide dans un autre ordre, on saisira alors ce que l’art est. Une opération alchimique qui, d’un coup, fait communiquer la praxis avec l’ineffable, la simple photographie d’une chose précise ou d’un corps particulier avec l’universel sans visage. Le sexe — répétable — avec la magie — chaque fois unique. Et c’est ici, dans ce “déport” de l’autre côté du visible que Mapplethorpe, comme Genet, reste définitivement subversif.

I.R.

Robert Mapplethorpe. Grand Palais. Avenue Winston Churchill. Paris VIIIe. Jusqu’au 13 juillet 2014. www.grandpalais.fr

Robert-Mapplethorpe-Photography-2Patti Smith, 1978

24713Leather Crotch, 1980

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La Fée verte

Titre Citizen KFVThe_Absinthe_Drinker_by_Viktor_OlivaViktor Oliva, Le Buveur d’absinthe, 1901 (café Slavia, Prague)

C’est à Auvers-sur-Oise, ville des impressionnistes et de Vincent Van Gogh, que Marie-Claude Delahaye ouvre en 1994 un musée privé consacré à une gloire française alors disparue : l’absinthe. Au départ collectionneuse de cuillères à absinthe et autres objets préconisés dans le rituel de dégustation de cet alcool à base de plantes de grande absinthe (Artemisia absinthium), Marie-Claude s’attache peu à peu à réunir dans son conservatoire divers œuvres d’art, publicités et documents qui retracent l’histoire d’un breuvage dont la consommation fut interdite en mars 1915. Pourquoi cette prohibition ? La “fée verte”, comme on appelait couramment la liqueur d’absinthe au XIXe, fut en fait victime de son succès. Dès le début des années 1800, la marque Pernod se fait le chantre d’une “heure verte” dédiée à l’apéritif. Les grands boulevards parisiens succombent à l’élixir aux arômes de fenouil et d’anis macérés dans l’alcool vinique, et l’engouement est tel qu’au tournant du XXe siècle des versions frelatées apparaissent sur le marché. Dangereuses pour la santé des consommateurs, elles attirent l’opprobre des pouvoirs publics qui, par ailleurs, doivent bientôt faire face à une crise du secteur viticole. Le 8 juin 1907, Le Matin titre : “Tous pour le vin, contre l’absinthe !” La messe est dite. L’absinthe désertera les comptoirs pendant presque un siècle. En 2011, la loi de 1915 est finalement abrogée, et Pernod s’emploie alors à faire renaître cette liqueur au goût de fruit défendu. S’appuyant sur les archives de la maison Pernod, la distillerie de Thuir, près de Perpignan, ressuscite enfin ce spiritueux au plus près du procédé traditionnel mis autrefois au point à Pontarlier. Le résultat est aujourd’hui disponible chez les cavistes et dans les bars. Car si l’absinthe se prépare goutte à goutte, à l’aide d’un sucre qui permet aux arômes de se mélanger, elle est aussi devenue un incontournable des mixologistes. Sazerac (absinthe, rye whiskey, bitter et citron) ou Green Beast (absinthe, citron vert, sirop de sucre et concombre) ne sont que deux cocktails parmi une foultitude à découvrir. Pour les amateurs, sachez en outre que la visite du musée de l’Absinthe à Auvers s’achèvera par une dégustation de la fée verte. Inutile de vous offusquer si Marie-Claude ne trinque pas avec vous, elle boit très rarement.

I.R.

Musée de l’Absinthe. 44, rue Callé. Auvers-sur-Oise. Ouvert les samedis, dimanches et jours fériés, de 11 h à 18 h, de mars à mi-novembre. Plus de renseignements sur www.musee-absinthe.com

table-in-a-cafe-bottle-of-pernod-1912Pablo Picasso, Bouteille de Pernod et verre, 1912 (musée de l’Ermitage, Saint-Petersbourg)

Victor_Leydet_Absinthe_Pernod_LunelPublicité pour l’absinthe Gempp Pernod, estampe de Victor Leydet, 1912

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