CITIZENKANNES – JOUR 1
Pour la seconde année consécutive, CitizenK vous impose, en toute mauvaise humeur, une chronique quotidienne en direct du Festival de Cannes.
« Le festival est jeune ! », nous lance une camarade québécoise à l’entrée de la Welcome Party, le teint encore rose de soirées paisibles passées sous le soleil couchant de la pré-ouverture cannoise. À en croire la fournée fatiguée de journalos, influenzouz et de distrib’ en sueur sur un flyer Canvas croisés dans le Ouigo au petit matin, tout le monde n’est vraisemblablement pas enrobé du même optimisme. Mais tous les trains mènent au Mordor et il n’aura pas fallu plus de six heures sans wifi – répit des yeux bienvenu, dépit d’une pige perdue – pour rejoindre ce donjon doré irrigué par une ultra moderne servitude.
Il faut dire que fidèle à sa Cannes cred’, la billetterie demeure encore une forteresse imprenable dont les lourdes portes, si tant est qu’elles daignent un jour s’entrouvrir, n’aspirent jamais que quelques heureux élus au badge rose, sésame pour être considéré digne de se fader un film de 3h30 sélectionné l’œil entrouvert un soir de match. Mais pourquoi guincher chez les privilégiés quand on peut s’affaler sur les sièges vides de la salle Debussy où les pigistes en pyjama commentent, tantôt hilares tantôt accablés (ou est-ce la même chose ?), la cérémonie d’ouverture ? Et puis entendre une consœur commenter en ces termes sa propre pêche du jour : « Je me suis rendue compte que j’avais pris un billet pour un documentaire sur l’agriculture régénérative narré par Demi Moore. J’ai annulé, faut se respecter un peu. »
D’une facture affreusement convenue, surtout dans sa salve politique creuse à en crever, cette cérémonie d’allégeance aux puissants nous aura au moins paru sulfureuse au moment du discours du réalisateur Park Chan-wook, président du jury, prononcé en coréen sans interprète à ses côtés, face à un auditoire peu équipé en casque de traduction. Au-delà du tacle à l’hégémonie de la langue anglaise et à la présence chaque année sur scène d’un écrasant nombre d’États-Unien·ne·s, quelle joie que de voir, ne serait-ce qu’une minute, frémir les oreilles occidentales, lors d’une cérémonie qui leur est par ailleurs entièrement destinée. Pour nous achever toutefois, une prise de parole des frères ennemis Chine-États-Unis, par le truchement de Gong Li et de Jane Fonda, quand peut-être, s’il fallait encore plus de ricain·e·s sur scène, on se demande ce qu’auraient eu à dire Geena Davis et Susan Sarandon, légendaires actrices de Thelma et Louise, ces insoumises dont se gargarise cette année l’affiche du festival…
Or des insoumis·e·s, il semblait tout de même y en avoir hier en Grand Théâtre Lumière, cette salle vertigineuse où sont proprement agencées les catégories de spectateur·rice·s jusqu’au plafond depuis lequel l’écran prend l’allure d’un timbre-poste, au moment du lancement du film d’ouverture, La Vénus électrique de Pierre Salvadori. Tonnerre d’applaudissements pour France TV, l’un des financeurs du projet, et puis silence glacial à l’apparition du logo Canal+. La tribune publiée hier en Une de Libération par le collectif Zapper Bolloré y serait-elle pour quelque chose ? Plus de 600 professionnel·le·s du cinéma, toutes professions confondues, et dont plusieurs des cinéastes sélectionné·e·s cette année à Cannes, s’y inquiètent de la prise de contrôle du milliardaire d’extrême-droite sur la chaîne de fabrication des films (avec, entre autres, le rachat à venir de la totalité des cinémas UGC) et l’imaginaire collectif.
En attendant les huées, comme elles sont de rigueur au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand, on place un espoir dans ce premier silence constaté en salle, lequel s’est peut-être poursuivi devant le film d’ouverture sauvé par la folle classe de Vimala Pons, actrice dont le regard porte une fronde qui a lui seul vaut le déplacement. Autrement, on est en peine (non) de vous dire que La Vénus électrique ne passe pas vraiment le test de Bechdel sous son air vaguement déconstruit et que quitte à passer deux heures à pérorer sur la beauté de la peinture et de Pio Marmaï, autant aller se glisser dans le sable et admirer les mille lumières des yachts qui constellent avec tant de crasse la nuit cannoise.



