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Le Pianiste

Par CAMILLE LAURENS

Son nouvel album arrive en ce mois d’avril. L’orchestre philharmonique de Prague sur un titre, Rema et Nelly Furtado sur d’autres. Des univers que tout sépare, sauf l’essentiel : lui, et ce piano qui traverse tout comme une rivière souterraine, qui finit toujours par refaire surface. Ce n’est pas un album de featurings, c’est un album de confluences. Portrait d’un artiste dont l’âme, comme son piano, touche juste à chaque fois.

CitizenK Homme : Le mot “pionnier” semble évident lorsque l‘on parle de toi.

Sofiane Pamart : J’ai une relation particu-lière avec ce mot. Les pionniers explorent, et il y a quelque chose de magique à ça. Mais ils ne sont pas forcément ceux qui créent le mouvement, ils ont le mérite des explorateurs, mais parfois quelqu’un d’autre récolte. Et ça, je ne veux pas. Le mouvement, je veux l’être, pas juste le lancer.

Faire entrer le piano où personne ne l’attendait, dans le rap, dans les stades, c’est toi qui en est à l’origine…

Oui. Parce qu’on n’avait pas considéré jusqu’à présent un pianiste comme un artiste à la frontière, qui avec ses notes a la même capacité narrative que quelqu’un qui utilise sa voix. C’est ce que j’ai voulu montrer.

Tu es né près de Lille, dans une famille où la musique classique n’avait pas sa place. Est-ce cette absence de chemin tout tracé qui t’a rendu libre d’en inventer un ?

Je n’aurais pas été le même musicien si j’étais né dans une famille de musiciens. Chez moi, il y avait du rap, du classique, des traditions orientales, des mélanges qui, sur le papier, n’auraient pas dû coexister. Et j’ai eu cette chance : à la maison, on n’était pas du tout dans la culture de l’erreur. Ça m’a appris à être préoccupé par l’émotion avant la technique. Et ça, ça change tout.

La rigueur du conservatoire d’un côté, la bienveillance totale à la maison de l’autre. C’est une force ou un risque ?

Les deux sont indispensables. Sans discipline, on ne développe pas de vraies compétences. Sans amour, on est inhibé, on n’ose plus rien. Sans la rigueur du conservatoire, j’aurais eu de l’expression pure mais sans les moyens de la porter. Sans l’amour à la maison, j’aurais eu la technique, mais je n’aurais pas osé sortir du cadre. Et l’artiste doit briser les cases qu’on lui impose. Ça fait partie de sa nature.

Très jeune, tu disais déjà que tu allaisdevenir le “roi des pianistes”. Est-ce que l‘on fabrique son destin selon toi ?

Je crois énormément à la loi de réalisation des intentions. Dès lors qu’on se dit que chaque pensée, chaque acte a une incidence sur le monde, on se donne une discipline de vie qui se traduit par de vraies actions. Se faire confiance, se dire qu’on peut faire des choses qui paraissent impossibles sur le papier, c’est le niveau 1 pour construire quelque chose de bon.

Concrètement, comment le voyais-tu, ce futur ?

Je me réfugiais dans des univers imaginaires pour transformer le monde qui ne m’allait pas toujours. Je me disais : si un personnage de manga comme One Piece peut le faire, alors moi aussi. C’est cette intention qui m’a donné l’énergie. Il faut d’abord être inspiré, animé par quelque chose qui brûle en soi. C’est la première chose que j’essaie de transmettre quand j’accompagne un enfant : lui allumer ce feu sacré. Après, il sera prêt à passer par la douleur, parce qu’il comprendra pourquoi.

Vingt ans de discipline, de conservatoire, et puis un moment où il faut tout désapprendre pour retrouver quelque chose de vivant. Comment on fait ça ?

On quitte le piano. Ma musique est au service de quelque chose d’humain, si je ne vis pas quelque chose d’intense, je ne pourrai pas le raconter musicalement. Le piano, c’est un miroir de ce qu’on a à l’intérieur. Il a fallu que j’aime, que je sois déçu, que je vive une rupture, que je découvre d’autres cultures, d’autres paysages. C’est seulement après avoir fait ce travail-là que la technique, ancrée en moi, a eu enfin quelque chose à raconter.

Ton prochain album est une rupture avec ta première trilogie. Que s’est-il passé ?

J’ai fini un triptyque, et j’ai senti qu’il fallait commencer le suivant autrement. Je me suis demandé : quel artiste suis-je devenu ? J’ai intégré l’orchestre, un chœur philharmonique, enregistré à Prague. D’un seul coup, je suis passé de mon piano seul à la palette de toutes les couleurs. Et j’ai voulu aller encore plus loin : inviter des artistes pour créer des conversations dans un cadre que je fixe, où mon piano reste le fil conducteur.

Comment s’est passée la collaboration avec FKJ ?

FKJ et moi, on se connaît depuis dix ans. Et pendant dix ans, on n’a jamais eu le sentiment que c’était le bon moment. Puis il y a eu cette semaine à Paris, autour d’un repas, et là on avait vraiment des choses à se dire où les mots ne suffisaient plus. Alors on est passés à la musique. Deux pianos. On commençait nos phrases avec des mots, on les terminait au piano. J’avais l’impression d’entrer dans sa pensée, de découvrir une partie de son âme à travers ses notes. C’est le seul featuring avec un autre musicien sur l’album, et c’est l’un des moments les plus forts que j’ai vécus. La musique dit ce que les mots n’atteignent pas, c’est un autre territoire. Il y a une phrase que j’aime : “La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots.” Depuis tout petit, j’avais l’impression que la musique disait une vérité plus juste. Et quand je retrouve un autre artiste qui a cherché à raconter des émotions profondes par des sons, et qu’on met ça en commun dans la même pièce, c’est toujours magique. Deux chercheurs en émotion.

Avec un orchestre entier, ce moment où ils jouent pour la première fois ce que tu as imaginé seul, il ressemble à quoi ?

Ce moment ne ressemble à aucun autre. Pendant des mois, j’ai composé seul, à imaginer les violons, clarinettes, violoncelles, c’est la pure œuvre de l’esprit et je prends l’avion pour Prague, je vois l’orchestre jouer ce que j’avais en tête, je découvre la musique. Après, je ne pourrai plus jamais ressentir cette émotion neuve.

Tu peux nommer cette sensation ?

C’est comme rendre réel un monde imaginaire. Passer d’un monde espéré, fantasmé, à un monde tangible, joué par des musiciens en face de soi. Il y a quelque chose de l’ordre du sacré, tellement c’est puissant.

Tu écris à tes fans deux fois par semaine. Ce regard du public sur ta création, il change vraiment ce que tu fais ?

Oui, vraiment. Je l’implique dans ma composition, je lui propose des thèmes, il choisit. Ça m’aide à me recentrer quand j’ai trop d’idées. Mon public a vécu sa vie avec mes trois premiers albums, il fallait que je l’intègre dans la nouvelle aventure. Pas seulement lui montrer le résultat.

Il y a deux ans, l’ouverture des JO avec Juliette Armanet, 1,2 milliard de personnes.

Le moment le plus intense, c’est les cinq secondes juste avant que ça commence. On se regarde avec Juliette, la tension est au maximum, mais de manière positive, parce qu’on veut vivre ces moments. Et quand ça commence, on se libère. C’était très intense, difficile à décrire, presque impalpable parce que j’étais tellement dans le moment présent. Je me souviens des flammes, du regard de Juliette, des gouttes de pluie. Le reste passe si vite. Le temps devient élastique.

Le trac, tu connais ça ?

Ces 5 secondes, c’est précisément pour ça. C’est le moment où je recentre tout mon monde intérieur dans une seule direction. Je me suis entraîné à basculer du mode vie normale au mode interprétation. C’est le sas. Après, on est dans un autre espace.

Vald, SCH, Damso, comment vos univers se retrouvent-ils autour d’une même table ?

Pour moi, nos univers n’ont jamais été éloignés. J’apprenais le piano classique, mais mon environnement, c’était le rap, l’urbain. Rallier les deux, ce n’était pas faire se rencontrer deux mondes étrangers, c’était aligner deux parties de ma propre vie. En studio, on est exactement les mêmes.

Au piano, comment sais-tu qu’une prise est vraiment la bonne ?

Il y a deux approches. L’approche technique : est-ce que les notes sont justes, les choix cohérents ? Et puis il y a le ressenti pur : on sait. C’est difficile à expliquer, mais on sait que cette prise-là est la bonne parce qu’elle touche. La prise la plus parfaite, ce n’est pas forcément celle qui transmet le plus d’émotions.

Est-ce que ce que tu traverses le matin s’entend dans ta façon de jouer le soir ?

Complètement. La musique est tellement honnête que ça s’entend de toute façon. Si je suis en colère, je joue cette colère et j’essaie de la transformer musicalement. La matière première de la musique, c’est ce qu’on ressent au moment où on le ressent. Et ça disparaît à l’intérieur de la musique. C’est de la purge.

Le 17 avril, tu seras le premier pianiste de l’histoire à jouer au Stade de France, 80 000 personnes. Et il y a quelques semaines tu jouais dans des salles de 500 places. Comment gérer les deux ?

Ça n’a rien à voir. Et c’est un grand écart qui me ressemble bien. Si tu ne prends qu’une de ces dates, je ne suis pas complètement raconté en tant qu’artiste. Quand tu prends les deux, ça représente tout ce que je veux apporter : le piano dans ses plus beaux cadres, et aussi le ramener dans des endroits beaucoup plus populaires, en faire la pièce maîtresse d’un grand spectacle.

Et techniquement, comment fait-on résonner l’émotion d’un piano dans un stade de 80 000 personnes ?

Le son n’est qu’un des composants de l’émotion. Dans un stade, j’ai la masse humaine, la scénographie, les invités, une forme de transe collective. Dans un cadre intime, on a le privilège de la proximité. Ce sont deux émotions différentes, et il faut composer avec les ingrédients qu’on a.

Entre l’Opéra et le Stade de France, si tu devais en choisir un seul pour le reste de ta vie ?

Le Stade de France, ce sont des événements rares, des moments où je dis à tout le monde : réunissez-vous, c’est maintenant que ça se passe. L’autre format, c’est celui qui me ressemble le plus au quotidien. Les deux sont nécessaires à ce que je veux raconter.

Quel est ton rapport à la solitude aujourd’hui ?

J’avais un besoin de partage presque fondamental. Ce qui me nourrit vraiment, c’est de sentir que l’autre ressent la même chose que moi. La musique ne prend sa forme ultime qu’à partir du moment où elle résonne dans le cœur d’une autre personne. La solitude que je ressentais avant, c’était ça : je n’avais pas encore rencontré mon public. Aujourd’hui, la solitude, ce n’est plus un manque. C’est un vertige. Passer d’un concert à se retrouver seul dans une chambre d’hôtel. Il y a ma vie avant Planète, et ma vie après.

Cela a changé ta manière de créer ?

Oui. Ma vie est devenue tellement dense que j’ai une vraie urgence à composer. Avant, ce que je vivais en une semaine pouvait être mes grands moments de toute une année. Aujourd’hui, ça va tellement vite. Je dois capturer ce qui passe parce que, sinon, ça disparaît.

La médaille d’or de Lille, chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Pour un artiste né dans les marges, ces reconnaissances réparent quelque chose ?

Dans mon histoire, la France a un rôle très particulier. C’est le pays qu’a choisi mon grand-père quand il a émigré pour travailler dans les mines. Quand on reçoit ces reconnaissances, j’ai l’impression de boucler le cycle qu’il a initié. C’est le travail de plusieurs générations qui remonte jusqu’à là. Ça reste. Il y a une forme de noblesse, quelque chose qui apaise profondément.

Le gamin de Roubaix qui se rêvait en roi des pianistes, après le Stade de France, que lui reste-t-il à conquérir ?

L’international. Mais ce qui est magnifique dans la vie, c’est qu’on peut toujours rêver d’autre chose. Je me fixe toujours une destination, et quand je suis sur le point de l’atteindre, j’en fixe une autre, tout de suite. Mon bonheur tient au fait d’être en train de construire vers quelque chose.

Il paraît qu’il y a une anecdote particulière avec le piano d’Alicia Keys, à New York.

Elle a un studio magnifique à New York, où j’ai enregistré deux morceaux du prochain album. Ce piano a une âme. Il a vécu plein de choses, des personnes lui ont confié des émotions très intimes, ça se ressent dans le son. Un piano, c’est vraiment une entité, il oriente l’émotion à sa manière. Tout comme on ne peut pas aller à l’encontre de ce qu’on ressent, on ne peut pas aller à l’encontre de ce que le piano ressent.

Par CAMILLE LAURENS

Photos, KENNY GERMÉ

Stylisme, JULIAN DE SOUVIGNY