Avec Antoine Carbonne, même la moquette devient un terrain d’imagination. Pour les vitrines d’Hermès, le peintre s’est essayé à la marqueterie de matériaux récupérés, composant un décor où les références à Giorgio de Chirico croisent les aventures d’Ulysse. Cabines d’essayage au milieu des bassins, bateau en mouvement et fontaines composent une drôle d’odyssée, entre travail et ennui. De la toile au décor, l’artiste explore les possibilités de la matière, accueille l’imprévu et laisse à ses images le temps de prendre forme. Rencontre avec un peintre qui entend remettre de la magie dans ce qui nous entoure.
Qui a eu l’idée de travailler la moquette en marqueterie, et comment ce projet est-il né ?
L’idée est venue d’amis à moi, architectes chez Item Coop, qui travaille avec une entreprise roubaisienne, avec qui ils ont développé tout un programme de récupération de matériaux. Ils m’ont suggéré de découper l’une des moquettes récupérées pour en faire une marqueterie. Ça ressemble à une tapisserie, mais ce n’en est pas une. C’était la première fois que je travaillais avec cette technique. C’était génial, parce que cela fonctionne comme une marqueterie, avec différentes épaisseurs et une part d’imprévu. C’est aussi quelque chose que permet le travail avec Hermès : avoir cette force de convaincre différents acteurs de participer à ce genre de projets.
Comment as-tu abordé ce projet, des premières recherches à la réalisation ? Qu’est-ce que ce matériau t’a permis d’explorer, et quelles difficultés as-tu rencontrées ?
J’ai travaillé sur les vitrines en moquette d’Hermès, notamment celle qui s’appelle « L’Emploi du temps ». Je me suis inspiré des Bains mystérieux de Giorgio de Chirico, une série très métaphysique. On y retrouve un réseau de cabines d’essayage, de bains. Il y a un bateau à la manière d’Ulysse, qui se déplace dans un réseau de bassins. Ce qui est étrange, c’est que les cabines d’essayage se trouvent elles aussi dans les bassins. Entre ces différents espaces, il y a du noir, du vide. Cela représente l’ennui : celui du chien de l’Odyssée qui attend Ulysse et vit sa propre odyssée de l’ennui. C’est une métaphore du travail, un aller-retour.
Mon objectif était de ramener de la magie dans les éléments du décor, de faire en sorte que les cabines vibrent, grâce à la moquette ou aux animations. Il y aura aussi des fontaines qui sortiront du sol, par exemple.
Lorsque tu commences un tableau, quel est ton point de départ : une image, une couleur, une histoire ?
Je commence par un premier jet. En général, au début de la semaine, je travaille deux jours sur une toile, le lundi et le mardi par exemple. Ensuite, je la laisse reposer et je passe à une autre peinture. Je reviens dessus la semaine suivante. Je fonctionne donc en deux temps.
Ce n’est pas une règle que je me fixe, mais j’ai remarqué que cette manière de travailler donnait plus de profondeur à mes peintures. Je n’aime pas trop quand les choses sont trop faciles. Cela ne veut pas forcément dire qu’il doit y avoir beaucoup d’éléments dans une toile.
Quelle place laisses-tu à l’imprévu dans ton art ?
L’imprévu fait partie intégrante de mon travail. Je l’ai notamment découvert en travaillant la moquette en marqueterie. C’était une première pour moi, et j’ai trouvé cette technique géniale : comme dans une marqueterie, on joue avec différentes épaisseurs et on laisse une place à l’imprévu.
Pour cette édition de la Karte Blanche, placée sous le thème de la « Célébration », quelle a été ton inspiration ?
Pour moi, le thème de la célébration est assez ambivalent. J’ai l’impression qu’on n’est plus tout à fait dans cet esprit, parce que c’est quelque chose qui estvraiment lié à l’été. Plastiquement, mon travail s’en rapproche tout de même. Il évoque des lumières, des spots lumineux, des moments dont on ne se souvient pas entièrement, avec des blancs, des fragments manquants. Cela me fait penser à la lumière d’une boule disco ou d’une installation avec un projecteur ou au fait que pendant une fête, on n’a parfois qu’une vision périphérique, parcellaire, de ce qu’il s’y passe. On ne garde que des morceaux de souvenirs. C’est un peu comme une fête après laquelle on essaie de remettre les pièces du puzzle ensemble. Et cela peut faire penser à mon travail lorsque je fais une peinture, quand j’essaiemoi aussi de recoller les morceaux ensemble.
Artiste : Antoine Carbonne
Journaliste : Joséphine Roney
Vidéaste : Julie Goubault
Spécial thanks : Hermès, Antoine Platteau, Julien Gangnet







