Après une enfance cabossée, l’un des pionniers du disco a su transformer ses blessures en énergie, plaçant la musique au cœur de son univers. Célébré de New York aux Jeux olympiques de Paris, il retrouve la ferveur d’un public qu’il n’a jamais vraiment quitté.
Combien de fois la nuit aurait-elle pu l’engloutir, lui, l’homme à facettes ayant décidé de retourner le miroir de ses terreurs enfouies vers le jour naissant ? Il était à peine né, lui, le fils de cordonnier ayant fui en France le fascisme mussolinien, que la guerre s’invitait encore à tous les repas. Les bombes sont toujours là quand le monde craint de se brûler les yeux en se retournant sur son passé. Et son écho continue de troubler le sommeil quand les parents ne savent pas faire autrement que de se déchirer. Marc Cerrone est né le 24 mai 1952 à Vitry-sur-Seine. À l’âge de 5 ans, parce que son père, fraîchement divorcé, trouvait la présence d’un enfant bien trop encombrante, le futur auteur du hit “Love in C-Minor” a été abandonné dans un orphelinat d’Auteuil. On ne sera pas surpris que le gamin en ait été profondément affecté, trop tôt enfant fugueur. Quand sa mère le récupère, elle accepte de lui offrir une batterie, ne serait-ce que pour l’aider à se canaliser. Depuis, l’homme n’a pas arrêté de frapper sur ses toms. Boulevard Saint-Germain, dans le grand appartement qui lui sert à la fois de logement et de studio d’enregistrement, une batterie trône fièrement devant les fenêtres donnant sur le café de Flore. Il faut dire que le fils d’immigrés italiens a su gagner ses galons. Depuis que les Daft Punk ont remis le disco au goût du jour, certains exégètes n’ont pas oublié de rappeler que Cerrone en fut l’un des plus tenaces artisans. Et qu’il ne portait ni masque ni casque, l’ancien garçon coiffeur ne cherchant jamais à se dérober quand il prend la parole. Il a tout fait, tout vécu, G. O. au Club Med, entrepreneur, vendeur de disques, musicien expatrié à New York jusqu’à ce que la France lui témoigne enfin toute sa reconnaissance en lui décernant une Légion d’honneur en 2019, puis en choisissant son titre “Supernature” pour le passage de flamme lors de la cérémonie des Jeux olympiques à Paris.
CitizenK International : Beaucoup de vos morceaux évoquent la nuit. Tiens, par exemple, “Midnight Lady”. Arrivez-vous à mettre un visage sur ce titre ?
Marc Cerrone : Non ! Je n’ai pas beaucoup réfléchi au moment de choisir ce titre. Parfois, on se laisse embarquer par ce genre de clichés. Mais c’est difficile d’y échapper : la nuit est associée à la musique de clubs.
Vous l’avez bien connue, la nuit ?
Oui ! Je viens d’une époque où les clubs étaient nos lieux de rencontre. Il n’y avait pas de réseaux sociaux. C’est là qu’on draguait. Et je ne me suis pas gêné. J’ai fait les deux : j’ai travaillé et j’ai dragué. Les deux en même temps !
La drague et la drogue aussi… C’est au Studio 54 que vous l’avez connue ?
On n’a pas attendu le Studio 54 pour connaître la coke. On sortait tout juste du Flower Power, où l’on avait déjà pu pas mal expérimenter la chose. Ça fumait, ça prenait du LSD aussi. C’était vraiment, avec l’arrivée de la pilule contraceptive, une période cool. La coke a été là pour nous mettre dans une high energy. Ce devait être au milieu des années 1970. J’ai plongé dedans en 1978. Pendant deux ou trois ans, je me suis fait avoir comme un con. J’en prenais juste pour sortir. C’est ce que je disais pour me rassurer. Problème : je sortais tous les soirs. Cette drogue, c’est une vraie merde. Elle fausse toutes vos perceptions. Heureusement qu’il y avait les concerts. C’est ça qui m’a sauvé, je ne pouvais pas jouer en étant défoncé. En 1981, j’ai tout arrêté. Mais j’ai dû me couper de tout mon environnement pour ne pas y retourner. Ça n’a pas été le plus simple.
Vous veniez d’exploser avec le titre “Love in C-Minor” (1976).
Et pourtant, au départ, personne n’y croyait. Pas même moi ! Je venais de quitter mon groupe, les Kongas, pour devenir disquaire (la chaîne de magasins Import Musique, future Nuggets, ndlr). Mais, rapidement, j’ai compris que la musique me manquait. Je me suis dit, allez, un dernier disque pour mes futurs petits enfants ! Je suis alors parti à Londres pour -enregistrer un pied de batterie pendant vingt minutes. C’était au studio Trident. Je me souviens que je croisais Peter Gabriel, encore avec le groupe Genesis, et Elton John, en train d’enregistrer son album Captain Fantastic(1975), autour de la table de ping-pong. Ils devaient se demander ce que je fichais là. Je leur expliquais que je voulais composer de la musique pour les clubs. Ça a longtemps fait rigoler, cette histoire. Mais, après mon pied de batterie, j’ai rajouté une caisse claire pour faire les -after-beats puis une basse et des cordes à la Barry White. Aucune maison de disques n’en voulant, j’ai fait presser 5 000 vinyles dans une usine en Angleterre, c’était le minimum exigé. Tout est parti en trois semaines. Et là, on a arrêté de me dire : c’est quoi, ce titre de seize minutes trente avec un son de batterie en avant ?
Cela valait bien une Légion d’honneur. Vous avez été surpris qu’on vous la décerne ?
Un jour, j’ai reçu un courrier m’informant que j’étais invité à l’Élysée pour recevoir la Légion d’honneur. Franchement, je ne m’y attendais pas. Je n’avais rien demandé, et encore moins sauvé une femme manquant de se faire écraser dans la rue ! J’apprendrai plus tard que la demande émanait de la Sacem.
Avez-vous pu parler musique avec le Président Emmanuel Macron ?
Lors de notre rencontre à l’Élysée, il m’a appris que, signe du Sagittaire, il était né au moment de la sortie de “Supernature”, en décembre 1977. Je lui ai rétorqué : “Ah donc, c’est pour ça que vous êtes une super nature ?” Un peu facile, je sais, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Nous nous sommes revu lorsque j’ai été invité à jouer, en pleine pandémie du Covid, dans la cour de l’Élysée pour la Fête de la musique.
Vous étiez heureux aussi que votre titre “Supernature” soit choisi pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques ?
J’ai eu beaucoup de récompenses dans ma vie mais ça, c’est une vraie reconnaissance. Il m’est arrivé d’être nommé cinq fois aux Grammy Awards (en 1977) sans que personne ne m’en parle lorsque je revenais quinze jours plus tard en France. Mais je dois dire que c’est un peu de ma faute : je n’habitais plus en France et je préférais me consacrer à la musique que de faire de la promo en télé. J’ai été heureux de voir qu’on ne m’avait pas oublié. Car le public a toujours été présent. Bien sûr, il y a eu des périodes où j’ai moins été dans la lumière. Mais, depuis cinquante ans, il ne s’est pas passé quatre mois sans que je n’enregistre un album ou que je ne donne un concert. Je n’ai jamais connu de moments de déprime.
Cette année, vous avez même été célébré à la Philharmonie de Paris. Vous êtes étonné du chemin parcouru ?
Je n’aurais en effet jamais imaginé ça lorsque j’ai décidé d’aller faire la manche avec une copine à Saint-Tropez : tous les soirs à 19 heures, je faisais un long solo de batterie sur le port. Eddie Barclay nous a repérés. Ça l’a amusé et il m’a proposé de jouer avec mon groupe les Kongas, des musiciens que j’avais rencontrés au Club Med, dans sa boîte, Le Papagayo. Pas plus de quatre titres : le set ne devait pas durer plus d’un quart d’heure. Mais c’était l’un des endroits les plus en vue d’Europe. J’avais 18 ans quand cet homme m’a ouvert sa porte, celle de sa maison à Saint-Tropez pour déjeuner. Tout de suite, en arrivant, je suis tombé nez à nez avec Quincy Jones, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et, naturellement, Brigitte Bardot. Elle était magnifique, avec un charisme de dingue. Mais je n’ai fait que la croiser…
À quoi pensez-vous quand vous jouez ? L’enfant abandonné est-il toujours là ?
On m’en a reparlé quand Canal + m’a consacré un documentaire l’année dernière mais, franchement, si le sujet n’avait pas été abordé, je n’en aurais pas fait état. C’est une période de ma vie sur laquelle je ne reviens pas. Ma vie a commencé quand j’ai rencontré ma meilleure amie : une batterie. C’était la carotte qu’avait trouvée ma mère pour éviter que je me fasse virer de l’école. Si tu travailles bien, on t’offrira une batterie ! Elle avait vu juste : cet instrument m’a transformé. Je tapais, je tapais, je tapais. Je sortais toute ma rage, huit heures par jour sur mes toms. À l’époque, on jouait sans casque, directement sur le son sortant des enceintes. Tout y passait, Led Zeppelin, Santana, Cream, Chicago… Et je n’ai plus arrêté.
Photos, LOUIS DÉCAMPS — Stylisme, CALLAWAY KOSINE DE SUZANNET
Cerrone porte sur la couverture : Manteau long, KML. Pull et pantalon, COMME DES GARÇONS SHIRT. Chaussures, PIERRE HARDY. Lunettes de soleil, BOTTEGA VENETA
Sur la photo n°2 : Costume laine, BRIONI. Chemise coton imprimé, COMME DES GARÇONS SHIRT. Mocassins multicolores, PIERRE HARDY. Lunettes de soleil, BOTTEGA VENETA
Sur la photo n°3 : Pantalon et blouson toile denim et chemise coton, LEVI’S. Cravate, VALETTE STUDIO. Chapeau, LAURENCE BOSSION. Lunettes de soleil, BOTTEGA VENETA
Sur la photo n°4 : Sweat capuche, COMME DES GARÇONS SHIRT. Pantalon laine, GIORGIO ARMANI. Montre Oyster Perpetual Submariner Date, rolex. Chaussures, PIERRE HARDY. Lunettes, BOTTEGA VENETA



