Du jeu à la mise en scène, Joséphine Japy transforme une épreuve intime en œuvre de cinéma. Qui brille au combat explore, avec pudeur et délicatesse, le lien entre deux sœurs unies par-delà le handicap.
Joséphine Japy, 31 ans, irradie d’une grâce tranquille, une élégance intemporelle, une discrète sophistication devenue rare sur les écrans. Sous cette douceur, on perçoit une volonté solide. Depuis ses débuts, l’actrice parisienne explore un territoire singulier : celui de jeunes femmes bien élevées prêtes à fissurer le vernis, à franchir les frontières de leur milieu. Révélée en 2009 par Neuilly sa mère !, elle a depuis creusé ce sillon avec subtilité : épouse lucide dans Tapie, sur Netflix, figure lumineuse dans Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan, en 2025.
Aujourd’hui, elle passe derrière la caméra avec Qui brille au combat, présenté en avant-première au Festival de Cannes. Un premier film inspiré de sa propre histoire : celle d’une famille marquée par la maladie génétique rare d’un enfant. Un geste à la fois pudique et courageux, où l’actrice se révèle cinéaste de l’intime, attentive aux grands et petits déraillements du quotidien qu’elle transcende avec humour et délicatesse. Une femme aussi, qui, plus que jamais, met en lumière une zone restée dans l’ombre : celle des frères et sœurs, souvent effacés par la maladie de l’un d’entre eux.
CitizenK International : Le passage à la mise en scène, c’était une suite naturelle à votre amour du cinéma, ou un nouveau territoire à explorer ?
Joséphine Japy : Ça a toujours été là, quelque chose d’assez naturel, qui s’est imposé comme une évidence. Enfant, comme c’était compliqué de sortir avec ma sœur, mon père (qui tient aujourd’hui un restaurant de déjeuner, ndlr) m’a toujours montré beaucoup de films à la maison. Très vite, j’ai commencé à en regarder autour de quatorze par semaine, c’était une vraie boulimie. Des Chaplin, des Truffaut, et plus tard, quand il y a eu des DVD, Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz avec Elizabeth Taylor, Rain Man (un des premiers films à aborder le thème de l’autisme, ndlr). C’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai jamais compris l’expression “Il fait beau, va jouer dehors”, parce que je n’ai jamais eu le sentiment d’être passive devant un film : tout m’intéresse les acteurs, les décors, les costumes… Quand j’ai commencé à tourner, vers dix ans, j’ai découvert les différents corps de métier et je me suis dit : “Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour toucher à tout ?”
Qu’est-ce qui a déclenché ce film, cette envie de raconter votre histoire familiale ?
C’est le moment où, après vingt-deux ans d’errance diagnostique, on a enfin su que Bertille, ma sœur cadette, était atteinte du syndrome de Phelan-McDermid (maladie génétique rare du développement neurologique, ndlr). Ça m’a libérée. Jusqu’alors, je tournais autour du pot, je travaillais sur d’autres projets. Et puis, à un moment, c’est devenu clair : c’était cette histoire-là qu’il fallait que je raconte. En l’écrivant, la fiction a créé une distance nécessaire. Un jour, ma plus jeune sœur – nous sommes trois – m’a dit : “Mais pourquoi écris-tu sur trois sœurs ? Ce serait plus fort avec deux. Le cinéma préfère les histoires compliquées : sans troisième sœur, il n’y a plus moyen de se confier, le rapport avec le handicap est plus frontal.” Elle avait raison. Ce jour-là, elle m’a donné une vraie leçon de scénario. Ce sont aussi des discussions avec ma mère qui ont fait surgir des souvenirs, des émotions. Petit à petit, tout s’est mis en place.
Votre manière de filmer le handicap est très singulière – ces draps qui flottent, ces gestes tendres, cette lumière… Qu’est-ce qui vous a donné envie d’aborder cette réalité avec autant de poésie, loin du registre du drame ?
Une sensorialité, oui. Je me suis demandé : comment raconter qui est Bertille, comment parler d’elle alors qu’elle ne parle pas, et qu’elle restera silencieuse pendant tout le film ? Pour moi, tout passait par ce lien à l’eau, à la nature, à sa manière très physique, très sensible d’exister. Souvent, les films qui abordent le handicap sont très sombres, à tel point qu’on a parfois du mal à voir l’image, ou alors ils basculent dans la comédie. C’est nécessaire aussi, parce que ça permet de dédramatiser. Mais moi, je voulais autre chose : quelque chose de plus simple, de plus proche du quotidien. J’ai imaginé certaines scènes, bien sûr, mais les situations les plus incroyables viennent du réel. Vous n’imaginez pas combien de fois Bertille s’est fait renverser par une voiture. Il est aussi arrivé qu’elle renverse des tables au restaurant. La réalité, chez elle, dépasse toujours la fiction.
Est-ce que, comme le père dans le film, vous avez eu du mal à parler ouvertement du handicap de votre sœur ?
Je n’ai jamais eu honte de ma sœur. Quand j’ai commencé les cours de théâtre, les castings, je me présentais comme ça : “Je suis actrice et j’ai une sœur handicapée.” Parce que pour moi, c’était vraiment les deux piliers de ma vie. Et ça me définit encore aujourd’hui. Dans ma famille, on est préparé aux situations compliquées. S’il y a un accident, on m’appelle, je suis là, je sais quoi faire. Alors qu’à côté de ça, je peux passer une heure à hésiter entre deux plats au restaurant. Pour revenir à votre question, non, ça n’a pas toujours été facile, bien sûr, mais je n’ai jamais eu de gêne à parler de ma sœur. Ce qui rendait les choses difficiles, c’est que pendant longtemps on ne savait pas exactement quelle maladie elle avait. On ne pouvait pas mettre de mots précis dessus.
Dans le film, Marion assiste à une projection de à nos amours (1983) de Maurice Pialat, qui compte parmi les plus beaux films sur l’adolescence. Est-ce aussi une manière de citer son actrice principale, Sandrine Bonnaire, qui plus tard a réalisé un portrait de sa sœur cadette atteinte d’autisme, Elle s’appelle Sabine (2007) ?
Oui, en effet. Je n’ai jamais rencontré Sandrine Bonnaire, mais cette référence me tenait à cœur. On parle assez peu des frères et sœurs de personnes en situation de handicap, qu’on appelle les enfants de verre, ou glass child en anglais. Ce sont ces enfants un peu invisibles, qui grandissent à côté d’un frère ou d’une sœur aux besoins particuliers. C’était une manière pour moi d’évoquer ça. Je n’irais pas jusqu’à parler d’hommage au documentaire de Sandrine Bonnaire, ce serait un peu prétentieux, mais oui, c’est une vraie référence.
Vous avez joué sous la direction de Mélanie Laurent, dans Respire, il y a un peu plus de dix ans. Elle incarne dans votre film la mère de famille. Qu’est-ce que cela a représenté pour vous de la diriger dans une histoire aussi intime ?
Avec Mélanie Laurent, ça s’est passé très naturellement. C’est toujours un peu angoissant d’envoyer un scénario à des comédiens, mais je crois que c’était encore plus intimidant de le lui envoyer à elle qu’aux autres, comme Angelina Woreth ou Pierre-Yves Cardinal, que je connaissais moins. Parce que si elle ne l’avait pas aimé, ça m’aurait évidemment beaucoup touchée. Je n’ai pas été inhibée à l’idée de la diriger, bien au contraire, on s’amusait même de cette situation. Il y a eu un moment très fort, sur la plage, où Bertille était là, ma mère aussi. Nous étions toutes les trois derrière la caméra, à regarder les trois actrices, Mélanie Laurent, Angelina Woreth et Sarah Pachoud, marcher vers la mer. C’était très émouvant de voir ces trois femmes de cinéma avancer ensemble. Et je me souviens qu’un jour Mélanie, qui cherchait à comprendre comment fonctionnait notre famille, a dit à ma mère : “Je ne sais pas comment vous avez fait. Au bout de deux jours, dans votre rôle, je suis déjà épuisée. Comment avez-vous tenu ?”
Vous évoquez également une relation amoureuse toxique, entre la grande sœur et un chef cuisinier. Pourquoi avez-vous envie de mettre en scène cette histoire parallèle ?
Il y a plusieurs choses que je voulais raconter à travers ça. D’abord, à cause de sa situation familiale, Marion passe énormément de temps à la maison. Alors, quand elle vit cette histoire, on pourrait croire que c’est une façon de fuir, mais en réalité c’est tout le contraire. Cette relation ne lui donne qu’une envie : revenir chez elle. Ce n’est pas là qu’elle trouve une échappatoire. Et puis, il ne faut pas oublier que Marion, c’est déjà une petite maman. On oublie qu’elle n’a que dix-sept ans, et c’est aussi ça que je voulais raconter à travers cette histoire. Et enfin, c’était important pour moi de parler de ces relations toxiques, qui existent encore, qui sont même entrées dans une forme de norme, alors que ça ne devrait pas être ça, une relation. D’ailleurs, quand j’ai expliqué à Angelina Woreth la nature de cette relation, elle m’a tout de suite dit qu’elle comprenait très bien.
La culpabilité vis-à-vis de Bertille traverse le film. Vous posez en filigrane cette question bouleversante : “Pourquoi pas moi ?” Est-ce qu’il a été difficile, sur le plan émotionnel, de partir vivre votre vie, de vous éloigner d’elle ?
Oui, la culpabilité est énorme. Quand je suis partie faire mes études de sciences politiques à Lyon, j’étais très triste. Bien sûr, il y avait les fêtes, la joie, les découvertes mais, par rapport à Bertille, c’était compliqué d’autant plus qu’à ce moment-là, avant que son diagnostic ne soit établi, on nous disait qu’on pouvait la perdre du jour au lendemain. Et moi, je me répétais : “Je ne suis plus là pour elle.” J’ai tendance à procrastiner, et parfois on me disait en riant : “Tu mets un peu tout sur le dos de ta sœur, non ?” Il m’est arrivé de refuser des tournages de plusieurs mois loin d’elle. C’est rare, mais c’est arrivé. Le diagnostic a changé beaucoup de choses, ça m’a apaisée. À Cannes, pour la présentation du film, j’avais besoin qu’elle soit là avant le photocall. Elle n’a pas assisté à la projection, cela aurait été impossible, trop chaotique, mais je lui montrerai le film un peu plus tranquillement à la maison. Mon intention n’est pas tellement qu’elle se voit à travers son personnage mais de faire découvrir Bertille aux spectateurs.
Photos, Benoît Auguste – Stylisme, Clément Lomellini
Coiffure, Mathieu Laudrel – Maquillage, Christina Lutz – Manucure, Séverine Loréal
Joséphine Japy porte sur la photo de couverture : Bracelet Chance Infinie Crazy8, collier et pendants d’oreilles Force 10 ligne, diamants sur or blanc. Collier Force 10, saphirs, topazes et aigues-marines, FRED. Bustier et pantalon ample bleu outremer, VIVIENNE WESTWOOD
Sur la photo n°2 : Collier et boucles d’oreilles Force 10 ligne et collier Chance Infinie Crazy 8, diamants sur or blanc, FRED. Long gilet cuir grainé, robe volantée coton poignets mousquetaire dentelle et boxer crêpe de Chine, ANN DEMEULEMEESTER
Sur la photo n°3 : Collier Force 10 ligne et collier et bracelet Chance Infinie Crazy 8, diamants sur or blanc et boucles d’oreilles Chance Infinie, diamant taille poire et diamant sur or blanc, FRED. Robe satin chocolat, MIU MIU
Sur la photo n°4 : Collier et bague haute joaillerie Chance Infinie, diamant taille poire et diamants sur or blanc. Bagues Chance Infinie, diamant taille poire et diamants sur ors blanc et rose, FRED. Robe à pois mousseline de soie, noeud satin et bords fourrure, VALENTINO
Joséphine est coiffée avec la Crème 230, l’Huile Précieuse et le Spray Fixant Invisible Hair Rituel by Sisley et maquillée avec les produits Glossier



