Radish Vetiver,
COMME DES GARÇONS Luban Al Akhdar, AMOUAGE
Comme un Gant, VOYAGES IMAGINAIRES
Ylang 49, LE LABO Osmanthus noir,
PARFUMEURS DU MONDE Jasmine Freak, ROOM 1015
Contre-Jour, FRÉDÉRIC MALLE Metal Lavender, MATIÈRE PREMIÈRE
Woody Mood, OLFACTIVE STUDIO
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GALERIE
Radish Vetiver,
COMME DES GARÇONS Luban Al Akhdar, AMOUAGE
Comme un Gant, VOYAGES IMAGINAIRES
UN MONDE SANS PARFUM
Par
DENYSE BEAULIEU
GALERIE
Changements climatiques et bouleversements géopolitiques, déforestation, surexploitation ou exode rural… Essences issues pour grande part du Sud global, nos parfums pâtissent descalamités frappant notre planète.
Victime de l’adulation qu’on lui porte en Inde, l’inimitable essence de Mysore a failli disparaître.
Les parfumeurs pourraient-ils faire sans le santal ? Victime de l’adulation qu’on lui porte en Inde, l’inimitable essence de Mysore a failli disparaître. “Les Indiens ont détruit leurs ressources en santal pratiquement sans s’en rendre compte, dans cet état d’esprit qu’on retrouve un peu partout, qui consiste à croire que la nature est une ressource dans laquelle on peut puiser à l’infini. Ça a donné des années de contrebande, de banditisme, allant jusqu’au meurtre pour voler les arbres”, relate Dominique Roques, sour- ceur d’extraits naturels pendant plus de trente ans pour l’industrie du parfum, et auteur de Cueilleur d’essences (Grasset, 2021). Comment remplacer ce Santalum album à l’odeur chaude, lactée, crémeuse, que l’Inde s’est enfin décidée à protéger ? L’Australie, où croît naturellement une espèce parente à l’essence plus brute, a créé il y a 25 ans d’immenses plantations de santal indien, qui commencent à rendre une très bonne qualité d’essence. “Un bel exemple de résilience”, se réjouit le sour- ceur d’odeurs, “qui a également permis d’explorer des notes périphériques à la note Mysore en Nouvelle-Calédonie, à Hawaï…” Pour leur marque de parfums naturels Voyages imaginaires, c’est au Népal qu’Isabelle Doyen et Camille Goutal ont déniché le santal bio de Comme un Gant. Un parfum tout en blancheur lactée, amplifiée par le crémeux de la noix de coco et de l’infusion de vanille, comme exhalé naturellement par la peau.
L’ENCENS SAIGNÉ À BLANC
C’est du foudroyant succès de l’aroma- thérapie qu’a pâti quant à lui l’encens, les acheteurs se bousculant “dans cette filière ancienne, calée dans des traditions, des modes de vie et d’exploitation, avec résultats désastreux”, déplore Dominique Roques. Les arbres les plus accessibles ont été tués par les contrebandiers même si, rassure le sourceur, il existe encore des millions d’arbres à encens dans la Corne de l’Afrique. Cette crise a néanmoins poussé à explorer l’autre rive du golfe d’Aden, où croissent également les Boswellia. Impossible à développer au Yémen pour cause de guerre, la filière revit désormais par la volonté du sultanat à Oman où le Wadi Dawkah, projet pilote pour l’industrie de l’encens. Inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, le lieu sera à la fois site touristique et lieu de production d’une huile essentielle d’abord destinée à la maison de parfum omanaise Amouage, partenaire de cette initiative. En attendant de humer cet encens d’Oman, la marque propose une interprétation étonnante de la mystique résine sous forme d’attar (parfum à base d’huile). Dans Luban Al Akhdar, Quentin Bisch étire l’encens entre la transparence des agrumes et des aldéhydes, et le moel- leux résineux de la myrrhe et du labdanum. Un parfum d’Arabie heureuse.
LE VÉTIVER DÉRACINÉ
Îlot de stabilité et de richesse dans un pays ravagé par les gangs, la région haïtienne des Cayes, où le vétiver est cultivé, souffre néanmoins d’un problème d’approvisionnement en fioul, nécessaire pour chauffer les alambics, dont le blocage du détroit d’Ormuz a encore fait flamber les prix. Sans compter les ravages des ouragans qui exposent les sols où pousse Chrysopogon zizanioides, planté à l’origine pour le protéger de l’érosion par l’entrelac de ses racines. Ces racines dont on tire l’essence aux accents de fumée, de terre, de silex et de bois dont Haïti est le principal producteur mondial. Les fabricants de parfum cherchent donc à diversifier leurs sources, “d’où les progrès importants des vétivers malgache et indien”, signale le “cueilleur d’essences”. Reste que le caractère singulier du vétiver haïtien demeure difficilement remplaçable. Dans Radish Vetiver de Comme des Garçons, trait d’esprit olfactif associant deux racines qui n’auraient jamais dû se rencontrer, Natalie Gracia- Cetto exacerbe le terreux du second ingrédient par le mordant presque pétrolifère du premier. Un carambolage d’une réjouissante étrangeté.
PÉTALES EN PÉRIL
La fleur tropicale qui donne son nom à l’Ylang 49 de Frank Voelkl pour Le Labo – qui s’avère, en réalité, un immense chypre rose-patchouli-vétiver auxquels les facettes cuirées épicées de Cananga odo- rata servent de liant – ne ravage pas que les cœurs. Aux Comores, l’abattage d’arbres pour faire le feu destiné aux alambics aggrave la déforestation provo- quée par la recherche de terres arables. Quant à la rose, elle prend un coup de chaleur. Est-ce pour mieux l’exposer au soleil qu’Annick Ménardo la frotte à l’immor- telle ? Dans Contre-Jour pour Frédéric Malle, sa “rose punk” un poil astringente exhale des effets vineux et miellés. En Bulgarie, où l’on cultive la variété damas- cena, “le réchauffement climatique oblige à la récolter en début de printemps où elle risque encore d’être affectée par les gelées. Un calendrier qui modifie d’ailleurs le profil olfactif de l’essence”, observe Giulio Giorgi, auteur de Botanique olfactive (Nez, 2024). En Égypte, ce sont les récoltes de jasmin grandiflorum qui s’étiolent. Écrasés de chaleur, confrontés à l’augmentation de la salinité du delta du Nil, donc à celle des sols, les plants consacrent leur énergie à la survie et produisent moins de fleurs. Par conséquent, moins d’huile, ce qui compromet la survie économique des fermiers. La détresse végétale entraînant celle de familles sans lesquelles l’essence du Jasmine Freak de Jérôme di Marino pour Room 1015, arrosant une appétente chair de mangue, se tarirait avant même de parvenir aux flacons.
NARD BLAFARD, LAVANDIN CHAGRIN
Pour s’approvisionner, le Grassois Aurélien Guichard, parfumeur et fondateur de Matière Première, a moins de soucis. Le lavandin grosso dont la fraîcheur vibrante domine son Metal Lavender provient de ses champs à lui. Cultivée sur les plateaux de Valensole, la plante emblématique de la Provence souffre du changement du régime des pluies et de la multiplication de pathogènes favorisée par la chaleur. “Du coup, ce sont aussi les profils olfactifs qui changent”, souligne Giorgi.
“Il ne faut pas oublier que, pour la lavande, les molécules odorantes servent à la défense. Donc, si les plantes sont attaquées, les molécules composant l’essence vont varier.” Un moindre mal, tempère Roques :
“L’industrie a tellement peur de manquer qu’elle est prête à s’accommoder de beaucoup d’ajustements de qualité.” Confondue avec la lavande dans l’Antiquité à cause de ses mêmes hampes florales, une autre plante d’altitude est davantage menacée par l’urgence climatique : le nard, ou jatamansi, aux facettes de patchouli. Cultivé depuis des millénaires dans l’Himalaya, où la fonte des neiges de plus en plus précoce en perturbe l’irrigation, ce parent de la valériane est également la proie de pathogènes et de plantes concurrentes que le réchauffement fait monter en altitude. Une situation tragique pour les fermiers mais anecdotique pour la parfumerie qui en fait peu d’usage. Tout juste si on la retrouve dans la pyramide de Woody Mood de Bertrand Duchafour pour Olfactive Studio, où il approfondit l’hypnotique accord boisé. Il n’empêche : on ne pourrait que pleurer l’extinction de l’aromate biblique dont Marie-Madeleine aurait oint les pieds du Christ.
BAUME EN LARMES
Prisé pour ses vertus antiseptiques et son arôme vanille-cannelle, le baume du Pérou n’est pas davantage connu du public. C’est pourtant lui qui confère son moelleux à l’exquis Osmanthus noir de Parfumeurs du Monde. Un travail étonnant de Marc-Antoine Corticchiato sur la fleurette titulaire, écartelée entre un abricot salivant et l’onctueux d’un extrait d’olive. Or la menace pesant sur ce fameux baume du Pérou est celle de l’évolution du monde rural, explique Roques. Pour le récolter, il faut pénétrer la forêt, se hisser pieds nus le long d’une corde avec une torche dans le dos à plusieurs mètres de hauteur sur le tronc du baumier, brûler des zones de l’écorce, et appliquer sur la blessure un linge qui recueillera la résine odorante. Un travail périlleux qui pointe “une question fondamentale pour toutes ces filières : est-ce que les enfants des gens qui font ça aujourd’hui auront encore envie de le faire dans 10 ou 15 ans ?” Problème pour lequel le sourceur propose une solution évidente :
“Ces produits sauvages, ces résines d’arbre, ne sont pas payés assez cher. Pas très facile à dire dans les conférences, mais les acheteurs d’un DSM-Firmenich ou d’un L’Oréal y viendront assez naturellement. Aujourd’hui, un kilo d’encens, par exemple, vaut 12 dollars. Ce n’est pas normal. S’il en valait 30 demain, on ne verrait pas la différence dans le prix final du flacon. Il faut simplement avoir une vraie connaissance de ce qui se passe à l’origine, prendre les bonnes informations, respecter la façon de vivre des gens qui s’occupent de ça depuis toute éternité, ne pas trop imposer de raisonnements occidentaux de but en blanc. Je suis assez optimiste !” Le monde du parfum change, mais ce n’en est pas encore la fin.
Photos, LOUISE METZGER
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