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Wilma Rudolph et John Fitzgerald Kennedy à la Maison-Blanche en 1953

DESTIN DISTANCÉ

Par ARNAUD RAMSAY

L’élégante sprinteuse aux trois médailles d’or olympiques, à qui on avait pourtant prédit enfant qu’elle ne pourrait pas marcher, est devenue une pionnière dans le sport. Citoyenne engagée au destin tourbillonnant, la “Gazelle noire”, son surnom, a aussi œuvré à la défense des droits des femmes.

Elle a tout accompli à pleine vitesse. Courir, aimer, vivre. Et mourir. À 54 ans, en novembre 1994, d’un cancer du cerveau et de la gorge. Wilma Rudolph était la grâce. Première athlète américaine à remporter trois médailles d’or aux mêmes JO, ceux de Rome en 1960, les premiers diffusés à la télévision, la sprinteuse sacrée sur 100, 200 et 4 × 100 mètres est une icône inspirante trop vite tombée dans l’oubli. Son existence est un condensé de résilience. Une femme de combats dont le premier consiste à marcher : vingtième d’une fratrie de 22 enfants, née prématurée (moins de 2 kilos), elle est paralysée des jambes à 4 ans par une attaque de poliomyélite ; elle en conservera une jambe gauche atrophiée dont elle ne retrouvera l’usage complet qu’après le port, cinq ans durant, d’un appareil orthopédique. “Je n’ai que des souvenirs de maladie”, lâche- t-elle en évoquant son enfance entre polio, pneumonie et scarlatine. Lorsqu’elle portait une attelle métallique, les médecins ont d’ailleurs annoncé à ses parents (père porteur de bagages, mère femme de ménage) qu’elle ne pourrait pas marcher normalement.

Entourée d’une famille modeste mais dévouée, la native du Tennessee – voir le jour en 1940 dans cet ancien État ségrégationniste, berceau du Klu Klux Klan, n’est pas une sinécure – forge son mental d’airain dans les 160 kilomètres aller-retour effectués deux fois par semaine pendant deux ans avec sa mère afin de se faire soigner à l’hôpital de Nashville, réservé aux Noirs, tandis que ses frères et sœurs lui prodiguent des massages. Pourquoi marcher quand on peut courir ? Rétablie, elle s’épanouit dans le sport. D’abord au basket, retenue dans l’équipe du Tennessee. Mais la piste l’attire. Soufflé par sa vitesse et ses qualités naturelles, Ed Temple, cador de l’athlétisme, la couve.

LE POUVOIR DES RÊVES

À 16 ans seulement, Wilma est sélection- née pour les Jeux olympiques de 1956 à Melbourne. Avec l’équipe américaine, elle et ses foulées amples décrochent en Australie une médaille de bronze au re- lais 4 × 100 mètres. À 19 ans, elle est championne du pays sur 100 mètres. L’année suivante, en Italie, la grande (1,80 m) et belle Wilma Glodean Rudolph éclabousse les JO de sa classe. Outre les records, elle hérite du surnom de “gazelle noire”. En or sur 100 mètres, sur 200 (avec une demi-se- conde d’avance) et sur 4 × 100, où, dernière relayeuse, elle entame une folle remontée. Et dire que, la veille de la demi-finale du 100 mètres, l’épreuve-reine, elle s’était foulée la cheville après avoir trébuché pendant l’entraînement. L’écrivain et chroniqueur Antoine Blondin, qui couvrait ces JO pour L’Équipe, écrit, dithyrambique et lyrique le 6 septembre 1960 : “Son visage enfantin est celui d’une Gigi tropicale, et la rapidité l’habille comme une robe de soie, rien qui froisse aux entournures, pas un faux pas, pas un faux pli.”

De retour aux États-Unis, son statut a changé. Mais pas encore les mentalités. Alors que le gouverneur du Tennessee veut interdire aux blancs et aux noirs de se mé- langer pour l’accueillir, Wilma Rudolph, élégance éternelle et sourire lumineux, insiste pour que l’événement soit ouvert à tous, sans discriminations. Un geste rare. Elle obtient gain de cause. Sensibiliser le public, toujours. Aux Millrose Games, à New York, elle est la première femme à participer à la compétition en salle, jusque-là réservée aux hommes. “J’ai passé ma vie à essayer de partager ce que c’était que d’être une femme dans le monde du sport, afin que d’autres jeunes femmes aient une chance de réaliser leurs rêves”, dira- t-elle. Elle est reçue à la Maison-Blanche par John Fitzgerald Kennedy, élu l’année précédente à la présidence. La femme la plus rapide au monde l’assure : “‘Je ne peux pas’ sont des mots qui n’ont jamais fait partie de mon vocabulaire. Je crois en moi plus que tout au monde.”

AU-DELÀ DE LA PISTE

Au moment de son apogée, l’athlétisme n’est pas encore professionnel. Deux ans après ces JO magiques, elle raccroche les pointes à 22 ans, reprend un cursus universitaire et devient enseignante. Mais aussi entraîneuse d’athlétisme, commentatrice. Et mère de famille : elle a quatre enfants, élevés seule après deux divorces. Elle n’en oublie pas ses engagements. En 1963, elle se joint aux premières manifestations du mouvement des droits civiques, milite pour la fin de la ségrégation dans les restaurants de sa ville natale, à Clarksville ; elle-même n’y était pas servie ! Une fois de plus, défi relevé. Elle attire les lumières. “Ne sous-estimez jamais le pouvoir des rêves et la force de l’esprit humain”, résume-t-elle.

Consciente de sa valeur d’exemple et de la puissance de ses messages, elle participe à des programmes gouvernementaux en faveur des jeunes défavorisés, lance une fondation à son nom qui met en place des programmes d’athlétisme communautaires et du soutien scolaire. Rien ne l’arrête, pas même un accident de la circulation qui touche sa colonne verté- brale. En 1980, elle est intronisée au Black Sports Hall of Fame. Aujourd’hui encore, le Wilma Rudolph Courage Award est un prix prestigieux, décerné à une athlète féminine ayant fait preuve de persévérance et d’abnégation. Des stades partout dans le monde mais aussi des écoles portent son nom. Et même des timbres. Wilma, qui a transformé la maladie en force, l’exclusion en réussite et les obstacles en victoires, continue ainsi de courir dans notre imaginaire collectif.