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Winslow Homer, Undertow, 1886, huile sur toile, 75,7 × 121 cm, Clark Art Institute, Williamstown, MA, États-Unis

RIVAGE NOIR

Par LUCIE GRANDJEAN

Le sauvetage en mer est l’un des grands motifs du peintre américain Winslow Homer. Ses scènes dramatiques donnent corps à ceux que l’océan menace de ravir. Alerte à Prout’s Neck.

Nous sommes en 1862 quelque part dans l’État de Virginie, les troupes de l’Union et les confédérés s’affrontent régulièrement de- puis près d’un an. Chaque semaine, les journaux illustrés rapportent visuellement les affrontements en cours, reproduisent les portraits des principaux généraux pour un public de plus en plus avide d’images de l’actualité. Dans les bases arrière cependant peu de photographes, et sur le front encore moins. Le médium est encore complexe à mettre en œuvre et ne peut restituer ni les mouvements des troupes ni les assauts des canons. Les éditeurs de la côte Est font appel à un autre type de reporters, les “special artists”, des artistes envoyant régulièrement croquis et dessins qui sont rapidement transformés en gravures et reproduits pour peupler les pages de leurs hebdomadaires. L’un d’eux, Winslow Homer, s’engage à l’âge de 25 ans et sa production alterne entre scènes du quotidien dans les campements et compositions prises dans le feu des affrontements, sûrement inspirées de récits rapportés par les soldats eux-mêmes.

À la fin du conflit, et fort de cette expérience, Homer se décide à devenir peintre. À NewYork, il suit des cours en ce sens, tandis que les motifs des journaux illustrés forment le réservoir d’une première production de toiles évoquant la guerre civile et ses effets durables sur la société. Du tireur d’élite à l’affût dans les arbres au vétéran de retour dans les champs de blé une faux à la main, rappelant que la mort recouvrait les mêmes espaces quelques mois plus tôt, la production de Homer, d’apparence réaliste, ne sacrifie jamais à la métaphore. Tandis que sa cote ne cesse de monter et ses œuvres d’être montrées, Homer décide de déménager son studio de New York afin de s’installer dans la petite ville de Prout’s Neck dans le Maine. À la manière d’un Monet face à ses nymphéas, Homer s’attelle à peindre quotidiennement le motif de la côte rugueuse et les vagues qui s’y brisent.

UN ARTISTE EN IMMERSION

Dans les années 1880, l’un de ses sujets de prédilection devient non seulement la mer mais aussi l’interaction des hommes et des femmes avec celle-ci : la mer est représentée comme un espace où la pêche permet de survivre, mais aussi comme le lieu de l’imprévisible. Ici, un enfant attend le retour de son père en regardant au loin ; là, deux jeunes filles se promènent tandis que le ciel se pare de nuages sombres annonçant un orage. De nombreuses compositions évoquent les brigades de secours, parfois dans l’attente d’une éclaircie, parfois en pleine action, en train de tirer un corps des rouleaux qui s’écrasent sur les plages. Peut-être en souvenir de ses années sur le front, l’artiste pousse parfois encore plus loin l’immersion dans les remous océaniques, se plaçant en narrateur omniscient au-dessus des vagues pour construire des œuvres sur le thème de la tempête et du sauvetage en mer. Mais surtout, dans l’État le plus au nord de la côte atlantique, les hivers sont rudes et poussent l’artiste à séjourner sous des latitudes plus clémentes : la Floride, les Bahamas et Cuba deviennent ainsi des lieux de villégiature et la source de nombreux motifs artistiques. Sur les îles des Caraïbes, les eaux sont turquoise, la végétation luxuriante et les murs des habitations arborent une variété de tons corail.

Cependant, Homer ne s’attarde pas seulement sur les motifs légers : à travers les aquarelles qu’il rapporte de ses séjours, il donne leur place à plusieurs séries qui rendent compte de l’ardeur et de la dangerosité du travail des populations locales. Au premier plan des scènes de pêche, où des marins sont presque à l’horizontale sur des barques de fortune, de nombreux requins montrent leurs dents et se cognent contre les embarcations. C’est qu’ici, pêcheurs et squales sont à la fois proie et prédateur l’un pour l’autre. Cette cohabitation nécessaire entre humain et animal, source de nourriture et en même temps danger pour les marins qui s’approchent au plus près d’eux, est l’une des nombreuses tensions entre l’homme et la nature évoquées visuellement par Homer. Les œuvres, sous leurs airs de tons pastel et turquoise, donnent ainsi à voir un autre versant des tropiques, à contre-courant de l’expérience des touristes américains.

PÉRIL EN BLEU TURQUOISE

Ces études marines, réalisées sur le motif ou tout du moins pendant ses séjours dans les Caraïbes, trouvent leur aboutissement le plus complexe avec la composition The Gulf Stream (1899) : l’eau turquoise des pêcheurs de tortues se transforme en une masse sombre infestée de requins, barrée de traînées ocres qui ne laissent que peu de doute sur le sort de ceux qui tomberaient à l’eau. Sur l’embarcation de fortune au mât brisé, il ne reste plus qu’un homme, torse nu, le corps allongé sur le pont. À ses pieds, quelques bâtons de canne à sucre offrent l’un des rares contrastes aux variations de bleu, et l’un des seuls espoirs pour le marin de se sustenter le temps d’affron- ter la tempête qui l’entoure. Fidèle à l’es- prit de la plupart de ses œuvres, Homer laisse planer le doute sur la narration qui se déploie dans le cadre de la toile. Sur l’horizon, à gauche, un navire déploie ses voiles, tandis qu’à droite une colonne d’eau semble menacer le naufragé. Le regard perdu dans le lointain, le marin ne semble conscient ni de cette double destinée ni de l’issue qui l’attend : une croisée des chemins où ce n’est plus l’homme qui décide, mais la nature.