Objet mythe et fétiche de la virilité créatrice, la machine à écrire cache une myriade d’histoires et de légendes.
Promise à disparaître avec le XXe siècle, elle refait aujourd’hui surface dans les brocantes et sur les bureaux des aspirants romanciers.
En juillet 2013, le FSO, service fédé- ral de protection russe et héritier du KGB, passa commande de vingt machines à écrire. En cause : les révélations d’Edward Snowden sur la surveillance numérique américaine. “Le moyen le plus primitif est à privilégier”, expliqua un député à Izvestia, le grand quotidien russe : “la main humaine ou la machine à écrire”. Quelques décennies plus tôt, c’était déjà le KGB qui avait piégé les IBM Selectric de l’ambassade américaine à Moscou. Des capteurs dissi- mulés dans les machines avaient enregis- tré chaque frappe pendant huit ans sans que personne ne s’en aperçoive. Mais son utilité première, comme son nom l’indique, c’est d’écrire.
UN CLAVIER MAL TEMPÉRÉ
En 1874, Mark Twain aperçoit une Remington dans la vitrine d’un magasin de Boston et l’achète par curiosité. Il se vantera dans son autobiographie d’avoir été le premier écrivain à soumettre un ma- nuscrit dactylographié à un éditeur, celui des Aventures de Tom Sawyer (1876). La recherche lui donnera tort, c’est La Vie sur le Mississippi (1883), également de sa main, qui fut le premier. Trente ans plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, les esprits s’emballent différemment. En 1912, Filippo Tommaso Marinetti publie son Manifeste technique de la littérature futuriste : les futuristes italiens sont fascinés par les machines, la vitesse, l’industrie, tout ce qui incarne la modernité brutale du début du xxe siècle. La machine à écrire en est le symbole parfait : mécanique, bruyante, irréversible. Marinetti réclame des “mots en liberté”. Adieu syntaxe guindée, place au flux, à l’impulsion, au vrombissement des touches transposé en langue. Une fois tapé, le mot s’imprime. Cette contrainte, les écrivains en font une esthétique, presque une morale.
En Amérique, elle devient un mythe. Hemingway reçoit sa Corona No. 3 en cadeau de mariage de sa femme Hadley Richardson en 1921, une machine pliable de 2,6 kg conçue pour écrire partout. Il l’emporte aussitôt pour Paris, où il écri- ra les premières nouvelles de Nick Adams. Il déclarera qu’elle est “le seul psychiatre à qui il accepte de se confier”. Hunter S. Thompson, lui, tapait des pages entières de L’Adieu aux armes et Gatsby le Magnifique sur sa machine, pour “sentir ce que ça fait” d’écrire comme Fitzgerald et Hemingway, le rythme de leurs phrases passant par ses doigts avant de passer par son esprit. En 1951, Kerouac tape Sur la Route en vingt jours sur un rouleau de papier calque de 36 mètres. C’est l’image même de la Beat Generation : flux de conscience, jazz et psychédélique. Une liberté totale, sauf pour les femmes, longtemps éclipsées du mouvement par les “génies” masculins. Déroulé au sol, le manuscrit ressemble à ce qu’il raconte, une route.
Le 20 février 2005, ce même Thompson se donne la mort à son domicile d’Aspen, Colorado. Son corps est retrouvé assis devant sa machine à écrire. Sur la feuille, un seul mot soigneusement centré : “counselor”, tapé sur du papier à en-tête de la Fourth Amendment Foundation, une organisation qu’il soutenait pour défendre les victimes de perquisitions abusives. Son dernier message fut adressé à sa machine.
Dans les années 1990, les usines ferment. Des deux côtés de l’Atlantique, l’ordinateur a eu raison d’elles. Smith Corona aux États-Unis en 1995, Hermès Paillard en Suisse en 1991. Mais le mythe, lui, ne meurt pas. En 2009, l’Olivetti Lettera 32 de Cormac McCarthy, achetée pour quelques dollars dans un mont-de-piété de San Antonio et utilisée pendant quarante-six ans pour écrire toute son œuvre dont La Route, est adjugée 254 000 dol- lars aux enchères.
LE MANUEL DE L’UTILISATRICE
Dans L’Urgence et la Patience (Minuit, 2012), Jean-Philippe Toussaint se souvient de son Olivetti ET121. La machine est “si belle, si performante et tellement sophistiquée que le mode d’emploi ne la supposait destinée qu’à des secrétaires ou des dactylographes professionnelles et s’adressait exclusivement à l’utilisatrice”. Lui obtempérait, “intimidé, ravi, rougissant, frémissant, avec deux doigts, pendant dix ans”. C’est sur elle qu’il a écrit La Salle de bain (1985), Monsieur (1986), L’Appareil-photo (1989). La machine à écrire a longtemps été avant tout un outil de bureau, et ses utilisatrices désignées, les dactylographes. Ni tout à fait secrétaires ni tout à fait employées, elles incarnaient dans l’imaginaire collectif une figure à la fois séduisante et interchangeable, élégante dans les publicités, précaire dans les faits. Dans les grands pools de dactylographes des années 1930, des dizaines de femmes tapaient à la chaîne, journées entières, dans un bruit assourdissant. Ce sont les écrivains qui se sont approprié la machine et, avec elle, tout un imaginaire de la création solitaire et virile.
Thanks for Typing–Remembering Forgotten Women in History (Bloomsbury, 2021) documente ce qu’on a préféré oublier. Derrière chaque machine légendaire, il y avait souvent une femme qui tapait, pas une dactylographe de bureau anonyme, mais l’épouse, la compagne ou l’assistante. Vivienne Eliot pour The Waste Land (1922). Edith Tolkien pour Le Seigneur des Anneaux (1954). Sophia Tolstoï pour l’œuvre entière de son mari, de Guerre et Paix (1869) à Résurrection (1899). Des femmes dont le travail a rendu possible celui des hommes, et que l’histoire a reléguées en note de bas de page. D’autres ont tapé pour elles-mêmes. Adolescente, Joan Didion s’achète une Olivetti Lettera 22 avec l’argent gagné au Sacramento Union et c’est sur elle qu’elle écrira Run River (1963), son premier roman.
ON NE PLEURE PAS SES ORDINATEURS MORTS, ON LES REMPLACE.
LA MACHINE AVAIT UN NOM, UNE PRÉSENCE, PRESQUE UN CARACTÈRE
Sylvia Plath tape les poèmes d’Ariel (1965) au dos des brouillons de La Cloche de détresse (1963), recyclant le papier jusqu’à la dernière feuille. La Remington de Marguerite Yourcenar est aujourd’hui conservée dans un musée à Saint-Jans-Cappel, la même sur laquelle la première femme élue à l’Académie française écrivait dans sa maison de Petite Plaisance, dans le Maine. Toussaint conclut sobrement : “À présent, je n’utilise plus que l’ordinateur.” Deux iBook blancs, deux PowerBook “grisâtres et décevants”, un MacBook Pro. L’affect n’est plus le même. On ne pleure pas ses ordinateurs morts, on les remplace. La machine avait un nom, une présence, presque un caractère.
RECHERCHE CORONA ROUGE
Après la fermeture des usines, la machine à écrire a entamé sa seconde vie. Dans les brocantes, sur les forums spécialisés, dans des groupes Facebook où des passionnés échangent conseils de réparation et adresses de rubans introuvables, une communauté s’est reformée. On y apprend à distinguer une Underwood des années 1920 d’une Olivetti rouge vif dessinée par Ettore Sottsass en 1969, à lubrifier les barres de frappe à l’huile de vaseline plutôt qu’au WD-40, à dater une machine au numéro de série. Benoît Clerc, auteur de livres sur la musique (Prince, David Bowie, Queen, collection La Totale chez EPA), chine des machines à écrire depuis des années dans les brocantes parisiennes. Il en revend, en échange, en garde deux ou trois. Ce qu’il aime, c’est ce qu’il va y avoir sur la feuille, la typographie, ce léger décalage entre les lettres quand le réglage n’est pas parfait, l’encre pas encore sèche quand on sort la feuille.
Ses acheteurs sont souvent jeunes, des étudiants qui n’ont connu que le clavier rétroéclairé et le curseur clignotant, et qui cherchent dans la machine quelque chose que l’ordinateur ne peut pas donner. Le même mouvement qui ramène leurs contemporains vers la photographie argentique ou le vinyle. Une façon de poser les mains sur quelque chose de réel, qui ne s’efface pas d’un clic, et qui pourrait fonctionner encore dans cent ans. Clerc cherche encore cette Corona rouge des années 1930, vendue un jour par manque de place, “comme on cherche un disque rare, un temps introuvable”.
À la Cité des sciences et de l’industrie, une exposition remonte le temps jusqu’aux années 1930 pour raconter l’histoire de la machine à écrire.


