Par-delà l’axe Paris-Grasse, nombreux sont les amoureux du parfum passés de l’autre côté du miroir pour ressusciter l’âge d’or de leur art, mais depuis un univers parallèle où la révolution du marketing des années 1980 n’aurait jamais eu lieu. Un mouvement nourri par la multiplication des marques de niche à partir des années 2000 et la diffusion de leur discours subjugué par les grands fondateurs, accompagné par l’essor des blogs et forums de discussion spécialisés. Hipster olfactif, critique et historien d’un art nouveau, curateur de sa propre collection, le perfumista qui fréquente ou anime ces derniers se plaît à tirer des poubelles de l’histoire les classiques négligés, aussi bien qu’à repérer les nouvelles signatures pour les adouber.
Dans cette diffusion par capillarité des goûts et des connaissances, où matières premières, échantillons et tours de main empruntent des circuits globalisés, Paris n’est désormais plus qu’un nodule parmi d’autres. S’ensuit une prolifération de nouveaux auteurs olfactifs, dans une réfutation formelle du préjugé très français selon lequel les parfumeurs autodidactes ne seraient que des touilleurs.

ANATOLE LEBRETON : DE LA PLUME À LA PIPETTE Venu d’univers aussi variés que l’ethnologie, le chocolat ou le thé, Anatole Lebreton, collectionneur passionné et auteur du blog Civette au bois dormant, forme son goût à l’aune des créations classiques avant de fonder en 2013 sa maison homonyme. Celle-ci propose désormais une quinzaine de “freaky fragrances” (dixit l’intéressé), blindées de belles matières à l’ancienne mais selon des structures contemporaines éminemment lisibles, parfaitement maîtrisées. Ainsi, Racine Carrée déjoue l’austérité d’un entrelacs souterrain de rhizomes – iris et vétiver, donc racines au carré – par l’adjonction aussi espiègle qu’inattendue d’un croustillant céleri.
ISABELLE LARIGNON : CONTEUSE NEZ Déjà citée par Maïté Turonnet dans ce numéro (quand on aime, on aime beaucoup !), parfumeuse franc-tireuse promue rockstar par les blogs, Isabelle Larignon passe de la rédaction de textes pour des marques de luxe à la traduction de ses contes olfactifs en fragrances pour sa jeune maison. Pour Bangla Yasaman, histoire d’un colporteur de fleurs bangladais à Paris, elle se met au défi de créer un jasmin sans la moindre goutte de ce dernier, les extraits n’évoquant pas fidèlement selon elle l’odeur de la fleur. Dix-neuf molécules, étoffées d’absolues de tabac et d’osmanthus, composent un jasmin urbain, vert, épicé, animal. Relevé – lui aussi – d’une aromatique note de céleri.
ANTONIO ALESSANDRIA : À L’OMBRE DE L’ETNA Tel un Clark Kent des mouillettes, le Sicilien Antonio Alessandria a vécu pendant dix années une double vie : ingénieur en électronique aux heures ouvrables, dealer d’odeurs chics dès la tombée du jour dans sa boutique, Boudoir 36, à Catane sur la côte sicilienne. Formé à Paris chez Cinquième Sens, le bel Antonio a peaufiné ses formules jusqu’à se sentir en mesure de présenter sa marque homonyme. Cueilli dans ce bouquet de senteurs-opéras composées à l’ombre de l’Etna, le parfum mixte Fleurs et Flammes, pétales en pétard, fait exploser des brassées de lys et d’œillets dans une giclée de verdure. Volcanique.
PISSARA UMAVIJANI : L’ÂGE D’OR DEPUIS UN AUTRE ÉDEN Pissara “Ploi” Umavijani est née en Thaïlande, mais qu’on ne s’y trompe pas : son ailleurs est tout autant temporel que géographique. Pourquoi tout ça manquait de chair, de poésie, de paradis – sens du mot Dusita, le nom de sa marque. Plutôt que de pleurer l’âge d’or, Ploi s’est mise aux pipettes pour tracer rétroactivement une route du parfum entre Bangkok et Grasse. Chypre vert amer et terreux, son Sillage Blanc pourrait aussi bien être le descendant tropicalisé du rugissant Bandit de Germaine Cellier pour Robert Piguet.
HIRAM GREEN : NEZ NATURELLEMENT Hiram Green, Canadien de naissance et implanté aux Pays-Bas après un crochet par Londres, œuvre à la composition de parfums 100 % naturels. Un label qui ne justifie en rien leur achat, insiste l’intéressé : ce qui compte, c’est que ça sente bon (c’est même mieux que ça). Si cet ex-étudiant des Beaux-Arts ne travaille qu’avec des naturels, c’est qu’il a appris comme ça, tout seul pendant dix ans, en piochant dans la bible de la parfumerie naturelle, Essences & Alchimie, de la légendaire Mandy Aftel. Résultat : des créations artisanales fracassantes de beauté. Dont son récent Ultra, hommage flou aux eighties bâti autour d’un narcisse narcotique, animal, miellé, tendu de cuir et de tabac.

BARNABÉ FILLION : ESTHÈTE SYNESTHÈTE Le profil décalé de ce synesthète (pour lui, sons et images se traduisent en textures) colle pile à l’esthétique apothicaire zen d’Aesop. Imaginée pour la marque australienne avec laquelle il collabore régulièrement, avec l’appui de l’éleveur japonais de la rose Wabara créée en hommage à l’architecte Charlotte Perriand, Rōzu dépouille la fleur de ses poncifs. Frottée de reflets métalliques, facettée de shiso aldéhydé et de vétiver, cette rose contemplative nous rappelle qu’avant d’être un symbole, elle est une belle plante.
MEO FUSCIUNI : ALCHIMISTE TRANSALPIN Regard vrillant et barbe hérissée sous son bob artistiquement cabossé, le Sicilien Meo Fusciuni – Giuseppe Imprezzabile à la ville – a longtemps sillonné entre la chimie, l’herboristerie et l’ethnobotanique avant d’aboutir au parfum. Un art qu’il conçoit comme l’expression de récits autobiographiques qui parleraient à d’autres. Rétro et radical, son Viole Nere croise l’austérité aristocratique de l’iris et la séduction cheap et cosmétique de la violette. Un parfum de fin d’hiver, Belle Époque et gothique.
ALEXANDRE MAKHLOOUFI : AMBIANCEUR CRÉPUSCULAIRE Après une carrière dans la musique et l’audiovisuel, Alexandre Makhloufi fonde Dissident (anciennement Sacré Français), à la fois marque et studio de création. Adoubé par ses confrères et sœurs de La Parfumerie Podcast et par la revue NEZ, ce parfumeur autodidacte tire sa première composition d’un spectacle immersif et spectral vécu à New York. Sleep No More s’annonce par la fulgurance éthérée d’un rhum embrasé de piment, avant de basculer dans la touffeur d’un cacao nocturne enfumé de résines grésillantes. Un captivant brouet de sorcières.
DOMINIQUE DUBRANA : MAGE SOUFI Bien qu’elle soit manifestement mue par la beauté, la parfumerie 100 % naturelle d’Abdes Salaam Attar, né Dominique Dubrana et sis à Rimini, renoue avec les fonctions premières de la fragrance : spiritualité, érotisme et remède. De là, le sentiment profondément archaïque qu’éveillent les parfums de Via del Profumo que ce Français converti au soufisme propose exclusivement sur son site. Archaïques, parce qu’ils semblent relever d’un état d’esprit prémoderne. Épices du souk, encens du temple, mousses et résines des forêts bordant l’Indus : Hindu Kush, portrait olfactif de la chaîne de montagnes du même nom, respire la sublimité de ces cimes sillonnées par la Route de la soie. Une méditation en flacon.
ALEXANDRE HELWANI : ARCHÉO-PARFUMEUR Alexandre Helwani se forge un savoir-faire en reproduisant des formules anciennes. Devenu un véritable historien du parfum, l’auteur du blog The Perfume Chronicles reçoit en 2023 une commande irrésistible des Dominicains de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. Recréer le parfum dont la formule se trouverait encodée dans la bible de la parfumerie naturelle, le jeune archéo-parfumeur tire PARDES (“verger” en hébreu), parfum mystique de fruits – figue, grenade, datte, pomme sauvage – et de baumes bibliques, où domine l’amertume réglissée de la myrrhe. Une édition limitée produite par Iconofly.



