Le 12 mai 2026
Un parfum, ça ne se sent pas seulement, ça se vit, aime rappeler Francis Kurkdjian. En 2021, le cofondateur de la maison de parfums qui porte son nom a commencé à se questionner pour transmettre au public cette philosophie. Cette année-là, au Japon, il commence à développer la V-Scent, une technologie brevetée de diffusion olfactive inédite. C’est sur cette technologie que repose aujourd’hui Les Sens du parfum, désormais accessible à la boutique parisienne de la marque, située au 5 rue d’Alger. Une expérience immersive en réalité virtuelle vouée à la découverte visuelle, sonore et olfactive de cinq références phare de la maison – 724, GentleFluidity Gold, Gentle Fluidity Silver, Oud Satin Mood et Baccarat Rouge 540 – associées ici à des vidéos en 3D créées par Hugo Arcier, collaborateur de longue date de la maison et artiste numérique qui explore les images de synthèse et les mondes virtuels pour interroger leur nature et notre perception. Entre le représentant du tourbillon des grandes métropoles, le récit d’une journée dans le désert et les danses invisibles de matières, les parfums en question apparaissent, accompagnent le mouvement, sculptent l’espace, donnent une dimension tangible à l’invisible.
Nous avons interrogé Francis Kurkdjian et Hugo Arcier pour comprendre leur processus créatif commun et découvrir les coulisses de l’expérience Les Sens du Parfum.
Quel était le point de départ de ce projet ?
Francis Kurkdjian : La rencontre entre le monde réel que représente le parfum et celui de la réalité virtuelle. Je voulais que ces deux univers se rencontrent pour prouver que le parfum pouvait entrer dans le XXIe siècle en ajoutant sa dimension sensorielle unique à une expérience réellement immersive. J’ai donc développé la technologie V-Scent, car j’étais frustré que l’univers digital ignore la dimension olfactive et la mette à l’écart du spectre des émotions humaines. De plus, les rares expériences olfactives existantes n’étaient pas satisfaisantes pour restituer une sensation du réel. Respirer comme on regarde, naturellement, sans effort, sans s’en rendre compte. C’est ça que je voulais. Alors, j’ai décidé de m’y atteler. Nous avons travaillé pendant trois ans et déposé de multiples brevets internationaux. Naturellement, j’ai souhaité offrir l’avant-première de cette nouvelle technologie à ma Maison.
Hugo Arcier : Pour moi, le point de départ était le parfum. Nous nous sommes demandé comment mettre en place une relecture de l’univers des parfums en question en tenant compte des contraintes de la VR. À la différence du cinéma, par exemple, il n’y a pas de « cut » dans les vidéos en VR. C’est un média particulier et un art qui a son langage très spécifique, centré sur la définition des espaces.
Quel potentiel possède la VR pour ce projet ? “Expérimentation” est-il le mot clé ?
FK : Ce projet ne pourrait se faire sans la VR ni le V-Scent. L’un va avec l’autre. Il s’agit d’un outil nouveau et d’une façon inédite d’entrer au cœur de l’inspiration des créations emblématiques de la Maison. J’aime beaucoup expérimenter, j’ai toujours poussé les limites dans ma carrière et la technologie permet d’ouvrir le champ des possibles, de créer de nouvelles expériences.
HA : Ce type de projet ne peut pas reposer sur un savoir qui existe, car ses codes et ses usages sont encore en train de se définir. Ainsi, la réalisation d’une vidéo en VR est une découverte continue, en perpétuelle évolution et construction.
Quel est le parfum dont la narration a posé le plus de défis et pourquoi, M. Arcier ?
HA : Une odeur active forcément un imaginaire chez le spectateur. Dans ce contexte, le visuel ne peut pas entrer en conflit avec cet imaginaire. C’est pourquoi le vrai défi est plutôt de laisser de l’espace au spectateur, de le rendre protagoniste. Mais pour être plus précis, la vidéo du 724 a été particulièrement délicate, car nous avions besoin de l’évocation d’une ville universelle. Ici, le challenge était donc de ne pas bloquer l’imaginaire du spectateur, de lui laisser la liberté de vivre activement l’expérience.
M. Kurkdjian, vous attendiez-vous à cette réponse ?
FK : Oui, parce que je connais bien maintenant le travail d’Hugo, sa sensibilité et ses inspirations. Il me connaît bien aussi, puisque nous avons travaillé sur différents projets, grâce à mon complice Cyril Teste.
Composer un parfum, c’est quelque part comme réaliser un contenu audiovisuel : dans les deux cas, on joue sur plusieurs plans. Êtes-vous d’accord, M. Kurkdjian ?
FK : Effectivement, j’ai toujours conçu le parfum comme une expérience 3D car il se déploie dans l’espace, avec l’idée du sillage. On pourrait donc faire un parallèle, car les deux formes d’expression racontent une histoire. L’inspiration de cette histoire, c’est la part invisible de la création. Elle peut être instinctive ou guidée, mais c’est l’émotion qui guide ma création. Je me concentre d’abord sur une image globale, un sentiment, je rêve de mon odeur, je l’imagine dans ma tête. C’est à ce moment seulement que je commence à réfléchir aux ingrédients, à la formule qui correspond à l’odeur, pour arriver au parfum de mes rêves. Comment voulez-vous créer quelque chose, si vous ne savez pas quoi dire ?
Il me semble que l’acte d’association joue un rôle central dans cette expérience. Est-ce bien le cas ?
HA : Oui, car la VR est un outil très lié aux sens, il y a un rapport presque intime avec le corps. Pour en tirer le meilleur parti, il faut réaliser des contenus qui provoquent une sensation physique. C’est en cela que la VR se distingue du cinéma. Pour vous donner un exemple concret : lorsque nous avons présenté l’expérience Eden, il y avait des gens qui voulaient toucher les gouttes d’eau.
FK : Absolument, car le parfum est sensation, il est émotion. Quand on se concentre sur les ingrédients pour parler d’un parfum, c’est qu’on n’a rien d’autre à dire. Mandarine, jasmin, lavande, cela veut dire quoi ? Un grand parfum doit faire oublier les ingrédients qui le composent. C’est la transcendance qui permet à l’émotion de surgir, c’est aller au-delà du figuratif de l’ingrédient, sauf si c’est l’objet même de l’histoire. Je vous donne l’exemple d’un duo de créations de la Maison : GentleFluidity. Il s’agit de deux eaux de parfum, l’édition Gold et l’édition Silver, composées avec les mêmes ingrédients, mais aux signatures olfactives résolument distinctes.
Quels défis pose la traduction d’un langage dans un autre (olfactif versus visuel), M. Arcier ? Il s’agit notamment de “donner une dimension tangible à l’invisible”, si je comprends bien. D’ailleurs, vous avez souvent recours aux technologies numériques pour révéler des phénomènes invisibles.
HA : Pour moi, il ne s’agit pas de traduire, mais de créer une expérience qui fusionne les deux langages, de restituer au spectateur un ensemble indissociable.
Dans les vidéos, il me semble percevoir un fort intérêt pour la transformation, l’évolution et la disparition, des notions qui sont centrales en parfumerie mais également étroitement liées à la nature. Cette approche me semble profondément poétique. Qu’en pensez-vous ?
FK : Nous voulions recréer un univers visuel pour permettre aux clients de plonger dans l’inspiration de chaque parfum, pour que chacun se les approprie de manière différente et immersive. On pourrait presque dire « dans la tête de… »
HA : La transformation est en effet un concept lié à la spécificité du média utilisé. Avec la VR, nous sommes obligés de faire appel à des espaces qui se transforment autour du spectateur et qui évoluent. Cela résonne particulièrement bien avec l’idée du parfum. Mais c’est vrai aussi que la transformation et la disparition ont toujours été des thématiques centrales dans mon travail, où j’ai pu explorer la disparition des écosystèmes, mais aussi la disparition du réel lui-même.
Finalement, pourquoi vivre cette expérience ?
HA : Parce que c’est une expérience assez unique avec une dimension olfactive, ce qui est rare.
FK : Je rejoins Hugo : voir une image statique ne suffit pas, vivre une expérience globale est le seul moyen pour pouvoir vraiment l’apprécier. Et puis, pourquoi vivre tout court, si ce n’est pas pour expérimenter quand on peut ?





