Praticien en médecine chinoise, herboriste, aromathérapeute, négociant en essences rares distillées pour (ou par) lui, mais encore compositeur d’encens et d’attars… Rencontre avec J.K. DeLapp, fondateur et créateur de Rising Phoenix Perfumery.
Au sein de l’internationale de la narine qui court-circuite désormais Grasse et Paris, cet Américain installé non loin d’Atlanta dans une cabane en rondins bicentenaire fait figure de couteau suisse de la parfumerie. Mais pour J.K. DeLapp, cette diversité de métiers est en parfaite cohérence avec l’une des vocations originelles du parfum : la médecine. D’où le nom de sa société fondée en 2011, Rising Phoenix Perfumery, inspiré de cet oiseau mythologique qui renaît de ses cendres dans un nid d’encens, de cannelle et de myrrhe.
C’est en se frottant à des centaines de plantes durant son apprentissage de la pharmacopée chinoise que J.K. DeLapp saisit les liens entre remèdes botaniques et parfums. Séduit par l’idée d’être davantage qu’un médecin, il se tourne d’abord vers la composition d’encens, puis vers les essences tirées des bois et résines qu’il assemble. “Peu satisfait de la qualité de ce qu’on me proposait, je me suis mis à la recherche d’artisans-distilleurs. La plupart étaient sans ressources. Je les ai donc pris sous mon aile, en leur achetant des équipements et en leur passant des commandes. Aujourd’hui, j’ai plusieurs distilleries dans le Sud- Est asiatique.” Résultat : une palette de 75 ouds de toutes provenances qui fait de Rising Phoenix le plus grand négociant en ligne de la précieuse huile. Mais aussi des matériaux longuement macérés dans ses entrepôts ou rachetés à des courtiers locaux, comme ce rarissime patchouli de Sumatra distillé en 1979. Une qualité forcément unique qui le rend inutilisable pour l’industrie du parfum, où prime la constance de l’approvisionnement et du profil olfactif. “Alors que le but, pour moi, c’est justement de ne pas avoir d’uniformité, mais de la nuance et des variations”, explique le fondateur. D’où la variété inédite d’odeurs de ces ouds originaires d’une dizaine de pays d’Asie. Plus clean lorsqu’ils sont destinés au marché japonais encore peu accoutumé à l’oud sous forme d’huile essentielle, fleurant davantage la biquette, facette issue de la fermentation, pour le Moyen-Orient féru d’arômes plus corsés…
De ces matériaux rares, J.K. DeLapp tire des attars aux essences diluées dans l’huile de santal, inspirés par l’Inde, le Moyen- Orient ou le Japon, mais “filtrées par ma perspective américaine”, précise-t-il. Traditions juives, musulmanes ou éthiopiennes autour de la reine de Saba (Sheba Attar), rituels des samouraïs (Bushido Oud Attar), encens de Notre-Dame fumée ou encore Ghilaf-e-Kaaba Attar qui capte, selon ceux de ses clients qui ont fait le hadj, l’ambiance de la Mecque où l’Américain n’a jamais mis le nez… Une approche métissée, entrelaçant l’étrange et le familier, que ce fin cuistot qualifie de “fusion perfumery”, comme on parle de cuisine fusion. C’est d’ailleurs via la bonne chère, tout autant que la pharmacopée, que le parfumeur s’est initié à son métier. “Lorsqu’on nous apprend à composer des remèdes, il y a une herbe empereur, accompagnée de ministres, d’assistants, d’ambassadeurs… L’empereur n’est pas forcément l’ingrédient le plus fortement dosé, mais c’est celui qu’on met en valeur. Les autres servent à l’accompagner, comme en cuisine… ou en parfumerie. L’oud, par exemple, peut être une façon d’ajouter de l’umami, comme un filet de sauce de poisson dans un plat, sans qu’on le perçoive en tant que tel.”
Sérénité et Sacrilège
La palette de l’herboriste et celle du parfumeur se recoupant largement, les parfums Rising Phoenix auraient-ils des vertus thérapeutiques ? Réponse de leur auteur : “Des gens m’écrivent que depuis qu’ils portent mes produits, ils se sentent mieux, dorment mieux, travaillent mieux. Et certains chirurgiens, surtout en Asie, me demandent des parfums d’ambiance pour le bloc. Selon eux, cela leur permet d’obtenir de meilleurs résultats chez les patients, ce qui est bizarre. Et leur équipe est moins stressée.” Pas uniquement à cause des vertus spécifiques de certains ingrédients, insiste-t-il, mais d’une part, parce qu’il s’agit d’ingrédients naturels et d’autre part, parce qu’il s’agit de compositions “unifiées”. “S’ils prennent plaisir à les sentir, cela aura forcément un impact sur leur humeur.”
Moins propice à la sérénité des passionnés de parfums vintage et à la tension artérielle des osmothécaires, l’usage fait par J.K. DeLapp de concentrés quasi centenaires des parfums mythiques Mitsouko (Guerlain), Shocking (Schiaparelli) et Joy (Jean Patou), dilués dans l’huile de santal pour en tirer des attars. “C’est marrant, certains hurlent au sacrilège”, s’amuse le parfumeur. “Pour d’autres, c’est le truc le plus cool jamais inventé, parce que le parfum a un porté plus dense et plus profond. Il suffit d’une goutte !” En entendant cela, quelque part dans l’empyrée des nez, Jacques Guerlain, Jean Carles et Henri Alméras se font-ils seppuku ?