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L’auberge de jeunesse occupe une partie du château de Berthoud, près de Berne

Chateau de jeunesse

Par MATTHIAS DEBUREAUX

En Suisse, les auberges de jeunesse offrent un cadre et un niveau de prestation uniques au monde. Un père et sa fille ont expérimenté les plus beaux fleurons de cette association centenaire.

La Suisse a joué un rôle clé dans l’essor des premiers palaces et des meilleures écoles hôtelières du monde. Il était donc naturel qu’elle mette sa légendaire hospitalité au service de la jeunesse. C’est ainsi qu’en 1924 fut fondée l’Association des auberges de jeunesse suisses, afin de permettre aux jeunes randonneurs de se loger à moindre coût. En réaction à l’industrialisation et à l’urbanisation, le mouvement entendait alors “guérir” les jeunes des maux de la civilisation moderne, en commençant par proscrire l’alcool. Une brochure d’époque proclamait : “Ceux qui apprécient la vie au grand air, au contact de la nature, n’ont nul besoin de s’enivrer artificiellement.” Depuis leurs débuts, les auberges de jeunesse suisses se distinguent par des bâtiments remarquables. Elles ont investi châteaux, manoirs ou abbayes. Mais les grands dortoirs collectifs appartiennent désormais au passé. D’abord très rudimentaires, avec des couchages sur la paille, les auberges ont progressé pour atteindre aujourd’hui un haut niveau de standing au regard de leur catégorie.

HOUSEKEEPING D’EXCELLENCE

Les règles strictes d’autrefois ont, elles aussi, évolué. L’interdiction de consommer de l’alcool a été levée en 1978. La limite d’âge, longtemps fixée à 25 ans, avait déjà disparu en 1956, ouvrant la voie à une fréquentation de plus en plus familiale. Parallèlement, le mouvement s’est longtemps interrogé sur l’accueil des voyageurs en auto-stop : à l’origine, il fallait rejoindre les auberges “par ses propres moyens”, à pied ou à vélo. Dans les années 1950, l’usage des cyclomoteurs fera l’objet d’intenses débats. La présence actuelle de SUV Porsche ou BMW aux abords des auberges montre à quel point ces discussions semblent lointaines. Si les routards s’y font de plus en plus rares, il n’est pas inhabituel d’y croiser une personnalité politique ou une présentatrice de télévision en vue, venue pour retrouver un peu de simplicité. Selon le siège central de Zurich, la dernière règle en vigueur ne tient plus qu’en ces mots : “Nous demandons seulement à nos clients de faire moins de bruit à partir de 22 heures afin de ne pas déranger les autres occupants.”

SI LES ROUTARDS S’Y FONT DE PLUS EN PLUS RARES, IL N’EST PAS INHABITUEL D’Y CROISER UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE EN VUE

À Mariastein, au nord de la Suisse, après avoir gravi les cent cinquante marches à flanc de colline, on se déchausse avant de fouler les pierres du château de Rothberg. Car, ici, standards du housekeeping frôlent ceux d’un palace alpin. Édifiée au XIIIe siècle, cette petite forteresse était destinée à protéger le détenteur de la seigneurie locale, dont l’influence fournira plusieurs maîtres de Râle et même un évêque. Mais gravement endommagé par le grand tremblement de terre de Bâle, en 1356, le château tomba progressivement en ruine. Un vaste chantier permit sa reconstruction et l’inauguration du nouveau “château de jeunesse”, le 27 novembre 1935. Les fenêtres irrégulières du grand donjon résidentiel offrent de splendides échappées sur la verte campagne valonnée et les vaches du Blauen jurassien. Ma fille de 12 ans, qui m’accompagnait dans ce périple, a dévoré un volume entier de La Femme de ménage, blottie dans l’embrasure apaisante d’une fenêtre creusée dans l’épaisseur des murailles. Pour le décor, on a préservé l’illusion de l’ancien : chaleureux lambris de bois, puissantes poutres porteuses, lourdes portes… garnies de ferrures et clous apparents. Les chambres n’accueillent jamais plus de six à huit lits, afin de privilégier l’intimité. Quant aux sanitaires, ils affichent une propreté aussi irréprochable que des confessionnaux. Dans la grande salle des repas, où l’on est attendu à 18h30 pour le dîner, un château-fort Playmobil est mis à disposition des enfants. Plus loin, dans une ancienne salle des gardes, des coffres débordent de déguisements de chevaliers et de princesses, prêts à égayer cette soirée.

C’est une autre forteresse, dominée par un donjon carré de trente-trois mètres de haut qui veille sur le bourg de Burgdorf. Sur les murs du corps de logis, l’emblème à l’ours de Berne est visible de loin. Après le règne de Berthold de Rheinfelden, la citadelle passa aux mains du clan des Kybourg, avant que la dynastie ne s’éteigne progressivement. Le château de Berthold (Burgdorf en allemand) fut finalement racheté par le canton de Berne en 1384. Entre 1798 et 1804, le pionnier de la pédagogie moderne Johann Heinrich Pestalozzi y installera son école, avant que le lieu ne devienne une prison. L’auberge de jeunesse y a finalement posé son nid en 2017. Malgré ce riche passé, le personnel ne déroge pas à l’un des principes propres aux Auberges de jeunesse suisses, à rebours des usages des grandes écoles hôtelières : le tutoiement est de rigueur. “Il arrive même que des enfants débarquent déjà habillés en chevaliers ou en princesses”, raconte une employée. Il faut dire que le château possède tout le décor adéquat : une vaste salle des chevaliers, une chapelle ornée de fresques retraçant la vie de Jean-Baptiste, ainsi qu’un généreux cabinet de curiosités où se côtoient œuvres d’art, objets du quotidien et pièces exotiques. Dans les chambres individuelles aux papiers peints raffinés, on retrouve le linge de lit emblématique des AJS. Ultra léger afin de sécher rapidement, peu froissable pour limiter le repassage et pensé pour durer, il a été conçu en collaboration avec une haute école d’art de Zurich. Dans les chambres 217 et 218, les graffitis laissés par d’anciens prisonniers ont été conservés sur les murs.

À REBOURS DES USAGES DES GRANDES ÉCOLES HÔTELIÈRES, DANS LES AUBERGES DE JEUNESSE SUISSES, LE TUTOIEMENT EST DE RIGUEUR

UN CHEF-D’ŒUVRE MODERNISTE

Dans la salle à manger du château, où ma fille s’amuse ce soir-là à compter la présence de vingt-deux enfants (sages) accompagnés de leurs parents, les ravissantes assiettes en céramique anglaise Dudson donnent immédiatement le ton.

Comme tous les établissements du réseau des Auberges de jeunesse suisses, celle de Berthoud suit le programme Yoummmi : une offre gastronomique équilibrée, durable et variée, avec des menus végétariens et de la viande proposée seulement deux fois par semaine. Cette cuisine de saison, à partir de produits régionaux et sans gaspillage, s’accorde entre les différentes auberges afin de ne jamais proposer le même menu au fil d’un tour de Suisse. Une errance gourmande qui peut mener jusqu’aux rives du Rhin, à l’auberge de Schaffhouse, autre adresse de charme située au nord de la Suisse. Cette ancienne demeure patricienne du XVIe siècle, empreinte de bourgeoisie rhénane et de romantisme, fut autrefois un lieu de rencontre pour les poètes et les peintres de la région. Ses jolies boiseries, sa forêt de chaises signées par le designer suisse Bruno Rey confèrent à cette auberge de jeunesse une élégance aristocratique qui la distingue encore de ses cousines européennes.

Retour au XXe siècle avec l’ancien sanatorium de Bella Lui, à Crans-Montana, qui abrite une auberge depuis une dizaine d’années. Classé monument historique, ce vibrant témoin du style Bauhaus, édifié entre 1928 et 1930, est l’œuvre… des architectes Arnold Itten, Rudolf et Flora Steiger-Crawford. Cette dernière, proche de Le Corbusier, a conçu l’aménagement intérieur ainsi qu’une grande partie du mobilier du sanatorium. Cet établissement de luxe, destiné aux cures d’air, de soleil et de repos pour soigner les maladies respiratoires ou l’anémie, était de “premier ordre” selon les brochures publicitaires de l’époque. Une attention particulière fut portée aux nombreuses chambres spacieuses des patients, dotées de larges balcons orientés au sud, est, ainsi qu’au solarium du troisième étage. Il s’agit par ailleurs du premier immeuble résidentiel en Suisse utilisant une ossature métallique soudée. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Bella Lui accueille et accompagne des rescapés des camps de concentration.

Aujourd’hui, Bella Lui offre un niveau de confort élevé avec ses trente-sept chambres doubles, toutes équipées de douche et de loggia, dont l’une (la chambre n°1) a été restaurée avec son mobilier d’époque. Mais on ne saurait trop recommander la chambre 310, qui séduit par sa terrasse spectaculaire, les tons rouges du sol, les teintes douces des murs et du plafond confèrent à ces espaces une atmosphère chaleureuse et enveloppante. L’hygiène y demeure une exigence absolue, comme au temps du très méticuleux Dr Haller-Stähelin à qui aucune poussière n’échappait. “Regardez ces gonds de porte, nous signale encore le directeur, ils ont cent ans et tiennent encore !” Ce lieu magnifique attire aujourd’hui architectes et artistes contemporains, à l’image de la plasticienne Pipilotti Rist. Il fait également le plein lors du tournoi de golf Omega European Masters. Certes, il n’y a ni télévision, ni minibar, ni peignoirs ou chaussons jetables. Mais ce retour à la vie simple permet aussi de compenser son empreinte écologique, un concept d’origine suisse-canadienne. Depuis 2009, les AJS sont approvisionnées à 100% en électricité d’origine hydroélectrique renouvelable. Elles ont également réduit de deux tiers leurs émissions spécifiques de CO2​ liées au chauffage des locaux au cours du dernier quart de siècle.

UNE FORMULE REPAS ET SPA

Le Grand Hôtel du Cervin est la toute dernière auberge de jeunesse inaugurée dans un lieu d’exception. Construit en 1898, ce monument historique classé surplombe Saint-Luc à 1650 mètres d’altitude, avec en arrière-plan le montant légendaire surnommé la Pyramide des Alpes. L’hôtel fut un grand témoin de la période de découverte touristique du Valais. Cette auberge appartient désormais à la dernière génération d’établissements alliant qualité de prestation maximale et budget minimal (à partir de 53 francs suisses en chambre partagée, petit-déjeuner inclus). Restauré par le cabinet d’architecture GuyMenzel, les armoires et encadrements des salles de bains des vingt-et-une chambres s’inspirent des malles de voyage de luxe du siècle dernier. La brasserie et les Bains du Cervin proposent une formule repas et spa, avec massages et soins ayurvédiques. L’établissement dispose ainsi d’un espace bien-être avec hammam, sauna, douches sensorielles et une piscine de vingt mètres bordée de larges baies vitrées ouvertes sur la Couronne impériale des Alpes. Loin désormais de ce temps où, en 1927, l’une des premières auberges de jeunesse suisses dut fermer après un scandale : un voisin affirmait apercevoir, à la jumelle, de jeunes hommes se lavant torse nu à la fontaine.