Ou comment Louis Vuitton et Singer signent la collab’ automobile de l’année.
Est-ce possible pour Louis Vuitton de prendre la route de l’automobile ? Oui, si le projet est mené en collaboration avec Singer Vehicle Design. Spécialiste de la restauration et de la personnalisation des Porsche 911, le manufacturier californien fondé en 2009 par Rob Dickinson a travaillé main dans la main trois ans durant avec la maison de mode française, dont l’héritage est strictement lié à l’art du voyage, pour donner vie à deux voitures exceptionnelles. Le premier modèle, une Porsche 911 Classic repensée dans une teinte safran et bleu cobalt – deux couleurs ancrées dans les codes de Louis Vuitton depuis plus d’un siècle -, présente un habitacle entièrement revêtu d’un cuir naturel clair évoquant le VVT, la peausserie la plus emblématique et la plus précieuse utilisée par la maison de luxe française. Mais l’attention au moindre détail est portée à l’ensemble du véhicule, jusqu’aux finitions des éléments techniques du moteur : boutons de réglage, interrupteurs de commande, serrures, tirettes ou grilles d’aération ont ainsi fait l’objet d’une réalisation à l’unité, en métal le plus souvent rhodié, selon un façonnage artisanal. Le deuxième modèle, une Porsche 911 Classic Turbo décapotable conçue sous la direction créative de Nicolas Ghesquière, arbore une carrosserie blanche ivoire subtilement rehaussée de touches de marron et dévoile un intérieur en cuir et bois, matériau faisant écho au monde nautique, source d’inspiration majeure pour le directeur artistique de la collection femme chez LV. Comme pour le coupé, le cabriolet présente des prouesses d’ingénierie, à l’image du compartiment à bagages à ouverture arrière révélant un pont en bois, ainsi qu’un soin minutieux au moindre détail, témoigné par les divers éléments en bois, par l’apposition de la signature Louis Vuitton sur les feux arrière et sur les tableaux de bord, mais aussi par les éléments fonctionnels façonnés en métal. Le point de départ de cet immense projet ? La demande d’intégrer une horloge de bord signée Louis Vuitton à une voiture réimaginée par Singer. Il s’agit d’une horloge amovible, transformable en pendulette de bureau, inspirée de l’emblématique montre Tambour, qui reste toujours le cœur du projet dans sa globalité. De là, la réflexion a pris de l’ampleur, jusqu’à déboucher sur la conception de ces deux voitures expérimentales, présentées bientôt au public à Paris, à l’occasion de la prochaine fashion week femme. Pour en savoir plus, nous avons rencontré Octave Chany, Project Lead Designer pour Singer.
En quoi ce projet diffère-t-il des autres projets de Singer ?
En premier lieu, il est exceptionnel dans sa temporalité, puisque cela nous a pris plus de trois ans de travail. Et pour cause : on a commencé avec l’horloge de bord, ensuite on s’est demandé pourquoi on ne ferait pas tous les compteurs. Finalement, on a décidé de concevoir toute une voiture ; deux, même. De plus, le dialogue avec Louis Vuitton nous a vraiment permis de penser hors des sentiers battus.
En effet, tout commence par la conception d’une montre. La haute horlogerie est-elle restée centrale dans cette collaboration ?
Absolument. La haute horlogerie fait preuve d’un savoir-faire extrêmement élevé et d’un contrôle sur la finition des pièces exemplaire et inspirant pour l’automobile. Cela nous a poussés à réfléchir de la même façon : soigner le moindre détail comme dans une montre, mais à une échelle bien plus grande, celle de la voiture. Cette approche est évidente par exemple dans le travail sur tous les points de contact, qui font écho à la montre Tambour dans le design et dans l’exécution de la finition.
« Et si l’ADN de cette voiture de sport emblématique, la Porsche 911, était réinventé pour le vingt-et-unième siècle ? », c’est la question derrière les premiers projets de Singer. Dans ce cas, quelle était la question initiale ?
On s’est demandé : comment serait la voiture de la femme la plus puissante et la plus élégante du monde ? C’était intéressant pour nous de partir de cette question et d’y répondre non par insolence mais par curiosité, parce que dans l’automobile on réfléchit souvent à des voitures à l’attitude très masculine. Cela nous a permis, par exemple, d’introduire des matériaux singuliers comme le bois.
Comment intègre-t-on l’identité visuelle de Louis Vuitton dans une voiture ?
C’est une question de subtilité. Pour moi, il s’agit de créer un troisième niveau de lecture. Il faut pouvoir zoomer jusqu’à l’infini et découvrir toujours de nouveaux détails. Cela colle bien aussi avec le slogan de Singer : « Everything is important »
Travailler avec un directeur artistique de l’univers de la mode, c’était comment ?
Génial ! Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que Nicolas Ghesquière a étudié, jeune, le design automobile, donc il avait une vision très spécifique vis-à-vis de ce projet. Au début, on a reçu un moodboard très complet. L’emploi du bois est ainsi entré en jeu très vite, parce que Louis Vuitton voulait rendre hommage au monde du nautisme, et cette envie était justement en ligne avec l’idée de concevoir une voiture pour la femme la plus puissante du monde. Qui, pour nous, est une femme qui peut se permettre de se ficher de la météo. D’où la nécessité d’avoir recours à certains types de matériaux, comme le bois.
Comment une vision « mode » peut-elle influencer un processus créatif ?
Pour moi, le design automobile, même dans la gamme premium, montre un peu trop de timidité. En raison de contraintes liées aux impératifs commerciaux, la voiture a plus de mal à casser les codes. La haute couture, au contraire, est habituée à prendre des risques très souvent. Une mentalité mode apporte donc, pour moi, une approche fraîche qui peut aider à casser les codes avec panache. Finalement, on est tous des créatifs. Et quand les gens ont des visions, le processus devient simple et naturel.
Quel était le plus grand défi, au niveau technique ?
Sûrement l’atteinte d’un niveau de finition de haute horlogerie, le fait de penser non pas en millimètres mais en dixièmes de millimètre. Dans ce contexte, pour la 911 Classic, le plus grand défi a été de réaliser les joints dans le bleu cobalt cher à Louis Vuitton. Sur la plupart des voitures, en effet, les joints sont noirs, en EPDM ou autres caoutchoucs synthétiques. Obtenir la même teinte de bleu sur toutes les pièces d’intérieur a signifié donc travailler minutieusement sur plusieurs matériaux premium qui, au final, sont très différents entre eux, afin d’obtenir un rendu identique. Concernant la 911 Classic Turbo, l’intégration du bois et l’alignement des pièces en or ont forcément posé les plus grandes difficultés techniques.
Pouvez-vous nous partager un moment particulièrement inspirant de ce processus créatif qui a duré plus de trois ans ?
Il y en a eu beaucoup, puisque cette collaboration a vraiment ouvert le champ du possible du point de vue créatif. Mais j’ai adoré travailler à la conception, pour la deuxième voiture, de la garniture du levier de vitesse, évoquant la silhouette du sac Noé, modèle emblématique de Louis Vuitton, à travers son lien en cuir naturel.
Quel était le but de cette expérimentation ?
Offrir un témoignage de ce qu’il est possible de faire de plus dans le domaine automobile. C’est un laboratoire de créativité, une invitation à pousser toujours plus haut la barre en termes de design et d’ingénierie. Et même si les deux voitures ne sont pas en vente, les retours sont déjà très bons.













