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Dessin d'une montre Tank par Louis Cartier, 1979. Archives Cartier

LE TANK DE LA RÉSILIENCE

Par YANNICK NARDIN

Comment la créativité d’un joaillier-horloger a transcendé la mécanique militaire, alors que l’instabilité faisait vaciller le monde.

Fondée en 1847, Cartier aura traversé plusieurs crises de l’histoire – avec un sens aigu du rebond. Son parcours illustre la capacité d’une entreprise de luxe à innover dans la difficulté. L’esthétique de la Tank en particulier tire son inspiration au cœur du premier conflit mondial.

“Au cours des douze années qui ont suivi sa fondation, Cartier a surmonté une révolution, une grave crise économique, un coup d’État et un incendie”, explique Francesca Cartier Brickell dans Les Cartier dont sont tirées les citations de cet article. Le cadre est posé. Dès ses origines, la maison fait preuve d’une faculté de résilience peu commune – peut-être venue de celui qui l’a créée, Louis-François Cartier, parti du bas de l’échelle ouvrière.

Et ce n’est pas fini. Bientôt, ce sera le conflit franco-prussien des années 1870 : l’économie parisienne s’effondre. Alfred Cartier, son fils, agit comme intermédiaire pour revendre à Londres les bijoux de la courtisane Giulia Barucci, permettant à l’entreprise de traverser ces temps moroses.

L’IMPULSION DE LOUIS CARTIER

Si Cartier possède déjà une bonne réputation et a œuvré pour de grands noms, la maison prend toute sa dimension sous la direction des trois petits-fils de Louis-François. L’aîné, Louis, un créatif invétéré capable de s’allier aux meilleurs talents, construit véritablement l’identité de la maison face à la concurrence.

L’ESTHÉTIQUE DE “LA TANK” TIRE SON
INSPIRATION AU CŒUR DU PREMIER CONFLIT MONDIAL

Joaillière, en explorant esthétiques et matériaux innovants, comme le platine et le style “guirlande”, mais aussi horlogère. Ami de l’aviateur Alberto Santos-Dumont, il imagine pour lui une montre-bracelet qui se consulte aisément en vol. La Santos conquiert le poignet des hommes et devient un instrument au goût d’aventure, alors que la montre-bracelet était jusque-là un bijou réservé aux femmes.

LE CHOC DU TANK

Quelques années plus tard, Cartier subit les heures sombres de la Première Guerre mondiale. La maison s’adapte en ven- dant “des pièces plus petites et plus abor- dables (…). Mais force est de constater que le marché est terriblement déprimé pour l’industrie du luxe”. Les Français découvrent les tanks, au front, mais aussi en couverture du magazine L’Illustration, fin 1916 – avec la fascination mêlée d’effroi que l’on devine. C’est dans ce contexte que Louis Cartier affirme avoir eu l’idée de la Tank, qui reprend la forme de leurs deux chenilles parallèles autour d’un habitacle central. Libéré peu après de ses contraintes militaires, il développe son intuition, dès le printemps 1917.

La Tank naît, avec son design innovant liant le bracelet au boîtier sans rupture apparente. Sa géométrie rectangulaire préfigure l’art déco tout en se démarquant avec originalité des boîtiers ronds des montres à gousset de l’époque. Par ailleurs, grâce à son savoir-faire de joaillier, Cartier marie avec brio forme et fonction, élégance et allure moderne et industrielle, dans un tout harmonieux.

LA MONTRE AU MASCULIN

“Que l’idée de la nouvelle montre de Louis ait été inspirée par les chars d’assaut de la Grande Guerre ou qu’il s’agisse simplement d’une évolution de la Santos, la baptisée “Tank” fut un coup de génie commercial. Le nom capta instantanément l’humeur du public.” Car Cartier nomme “la” montre “le” Tank, une façon subtile de masculiniser cet ornement. Un atout supplémentaire pour “convaincre les hommes d’échanger leur montre à gousset masculine contre un article qui, du moins dans sa forme plus petite et plus ornée, était historiquement réservé aux femmes”. D’ailleurs, Louis Cartier, en stratège avisé, s’adjoint à nouveau la visibilité d’une figure puissante, offrant un premier prototype au général John “Black Jack” Pershing, légendaire commandant américain.

Faisant face à la dure réalité du conflit mondial, Louis Cartier est parvenu à transcender un symbole du conflit dans l’univers du luxe. Ses formes, à l’identité puissante, essaimeront au fil des décennies : Tank CintréeTank ChinoiseTank AsymétriqueTank Américaine ou Tank Française. Portée par des artistes, des chefs d’État, des figures du cinéma, des hommes et bientôt par des femmes, “le Tank”, devenu “la Tank”, prouve qu’une idée née au cœur d’une tempête peut traverser les modes et les époques.