La collection Philippe Austruy fête ses 25 ans
Pour les 25 ans de l’acquisition du domaine par le collectionneur Philippe Austruy, le lieu rouvre cet été l’intégralité de ses espaces dédiés à l’art, et lève pour la première fois le voile sur sa réserve.
Lentement, puis tout d’un coup
Une collection ne se constitue pas du jour au lendemain, et celle de Peyrassol porte les traces visibles de sa lenteur. Les premières commandes passées à des artistes remontent à 2004, trois ans seulement après l’acquisition du domaine par Philippe Austruy. Un rythme d’abord modeste, presque expérimental, avant que l’ambition ne change d’échelle à partir de 2021, avec une série d’acquisitions qui vient considérablement enrichir un fonds déjà composé d’œuvres de Daniel Buren, Jean Dubuffet, Niki de Saint Phalle, Dan Graham ou encore Richard Long. Cette même année, l’extension des espaces d’exposition et la reconfiguration du parc de sculptures achèvent d’installer Peyrassol parmi les lieux d’art privé les plus importants de France. Un quart de siècle plus tard, la collection rassemble près de 500 œuvres. La moitié tient sur le domaine ; l’autre attend son tour.
Trois portes, un anniversaire
Pour marquer ses 25 ans, le domaine ne se contente pas de remettre en avant ses pièces les plus connues. Du 1er avril au 30 septembre 2026, l’ensemble des espaces d’art du domaine est activé simultanément, avec trois nouveautés qui structurent le parcours. Le centre d’art déploie sur 1 200 m² un nouvel accrochage d’une quarantaine d’œuvres qui met en dialogue plusieurs générations d’artistes, de Frank Stella à Sol LeWitt, de Robert Rauschenberg à Olga de Amaral. Plus inattendue, l’antichambre de la collection, directement reliée au caveau, présente une dizaine d’œuvres emblématiques, de François-Xavier Lalanne à Xavier Veilhan, ouvertes à toutes les interprétations. Sans parcours imposé ni cartel, on y entre comme pour une première rencontre avec la collection.
Le bal des invités
Cette saison anniversaire s’appuie sur un acquis : depuis l’inauguration du centre d’art en 2021, Peyrassol invite chaque année un artiste pour une exposition personnelle, devenue un rendez-vous attendu de la scène provençale. Anish Kapoor ouvre le bal en 2021, suivi par Michelangelo Pistoletto et un dialogue entre les collections Philippe Austruy et De Jonckheere en 2022, puis Berlinde De Bruyckere en 2023. En 2024, c’est au tour de Bertrand Lavier, ami de longue date de Philippe Austruy, de présenter une vingtaine d’œuvres autour du thème de la couleur. L’amitié, visiblement, se fête aussi en cave : Lavier en a profité pour créer sa propre cuvée, vendue depuis sous son nom, preuve qu’à Peyrassol, même les peintres finissent par vinifier. En 2025, Jonathas de Andrade, qui avait représenté le Brésil à la Biennale de Venise en 2022, inaugure le nouvel espace de 300 m² aménagé dans un ancien hangar agricole. Ces expositions sont depuis 2021 placées sous le commissariat de Mathilde Marchand, directrice de la collection venue du Centre Pompidou. Mais la vraie nouveauté de cette saison reste l’ouverture, pour la première fois, de la réserve au public, lors de visites guidées : près de 80 œuvres, mêlant pièces rarement montrées et pièces majeures. Une collection privée garde toujours une part d’ombre. Peyrassol lève un peu le voile sur la sienne.
Sans cartel ni chemin tracé
À Peyrassol, c’est le paysage qui sert de guide. Entre les commandes passées aux artistes —Daniel Buren, Berlinde De Bruyckere, Pablo Reinoso, Sislej Xhafa— et les coups de cœur du collectionneur —Lee Ufan, Victor Vasarely, Joana Vasconcelos—, près de 80 œuvres sont installées de façon permanente dans le paysage du domaine, pensées en lien étroit avec leur environnement. Le travail d’implantation, mené avec la paysagiste Gaële Bazennerye, fait surgir les œuvres au détour des chemins, sans circuit imposé.
Le vin ne fait pas de bruit
Si l’art capte l’attention, le vignoble reste la raison d’être du domaine, et la cuvée Château Peyrassol, un assemblage d’environ trente à trente-cinq cuves issues des plus vieilles vignes, majoritairement du Cinsault complété de Grenache et d’une pointe de Mourvèdre, en demeure l’emblème. Le domaine, passé en agriculture biologique depuis 2022, a aussi profité du millésime 2025 pour faire évoluer son offre : une version effervescente, Fines Bulles, élaborée selon la méthode Charmat à partir de Grenache, Cinsault et Syrah, vient compléter une gamme jusqu’ici concentrée sur les rosés tranquilles. À la cave comme dans les vignes, on cherche avant tout la fraîcheur.
Un damier en guise de vue
Cette circulation entre nature, vin et art se prolonge jusque dans l’assiette. Face aux vignes et au damier arc-en-ciel de Daniel Buren, le restaurant Chez Jeannette, qui a obtenu sa première étoile Michelin en mars 2025 et l’a conservée en 2026, prolonge à sa façon le geste de la collection. Le chef Benjamin Le Balch, passé par l’Hôtel de Ville de Crissier et l’Atelier Robuchon à Genève avant de rejoindre Peyrassol, construit ses menus à partir de ce qui sera récolté dans les semaines à venir au potager du domaine, une cuisine qui suit, dit-il, “le même mouvement que le paysage qui l’entoure.” En cuisine comme dans les vignes, c’est la saison qui commande.
Vingt-cinq ans plus tard, la collection n’a toujours pas fini de s’écrire. Qui sait, la prochaine œuvre est peut-être déjà en commande…








