Il y a le football et le basket, sports ultra médiatisés, et puis les disciplines qui ne reviennent sous les projecteurs qu’à l’occasion des Jeux olympiques. Le sprint en fait partie. Derrière cette visibilité intermittente se cachent pourtant des athlètes tout aussi résilients et déterminés. Nous avons rencontré Harold Achi-Yao, sprinteur français spécialiste du 100 et du 200 mètres, l’un des visages les plus prometteurs du sprint tricolore.
Coupe du monde, Ligue des champions, NBA… Autant de compétitions qui occupent une place centrale dans l’imaginaire sportif collectif. Dans le paysage médiatique français, les autres disciplines peinent souvent à exister. Pourtant, au plus haut niveau, l’exigence est la même pour tous les athlètes. Le sprint, avec ses distances ultra-courtes où tout se joue en quelques secondes, réclame une rigueur absolue, une maîtrise technique minutieuse et une précision de chaque instant.
Si Christophe Lemaître demeure la grande figure du sprint français, la relève tricolore semble enfin émerger après plusieurs années de transition. Et elle porte peut-être même déjà un nom : Harold Achi-Yao. Médaillé de bronze aux Championnats de France Élite 2024 sur 200 mètres et de retour après une année perturbée par une grave blessure, le sprinteur entend bien faire de 2026 l’année de tous les possibles.
À l’aube d’une saison qui pourrait marquer un tournant dans sa carrière, il se confie à Citizen K sur son parcours singulier, le rôle fondamental de sa mère, la précarité du sport de haut niveau et cette conviction forgée dans l’épreuve que même lorsque l’on pense avoir touché le fond, la lumière finit toujours par traverser l’obscurité.
L’athlétisme n’était pas vraiment dans vos plans de départ. Et puis, ça s’est glissé sur votre route un peu par hasard. Était-ce un joli coup du destin ?
HAY : On peut dire ça oui. J’étais dans le football de base. J’ai grandi dans le sud de Londres jusqu’à mon adolescence, c’est là-bas que j’ai commencé. Je suis parti ensuite vivre en Côte d’Ivoire pendant la guerre civile, et je suis rentré en France. Je n’ai jamais lâché le foot. J’étais un vrai passionné. À l’école, je ne rêvais que de ça. J’ai enchaîné les détections mais mon père n’était pas vraiment d’accord. Il préférait que je fasse des études. Pourtant c’est quand même le sport qui l’a emporté. Une fois rentré en France, je pars vivre à Toulouse avec ma mère et, alors que je suis encore au lycée, on me demande de dépanner pour une course dans le cadre scolaire. J’accepte. La course est filmée, postée sur les réseaux sociaux et on me contacte très vite après. Je passe des tests, je m’entraîne mais je n’abandonne pas pour autant le foot. Je rencontre mon premier entraîneur qui m’inscrit à ma première compétition. Le chrono affiche moins de onze secondes sur 100 m alors que je n’ai jamais couru de ma vie. Sur le moment ça ne me fait pas grand chose car je ne réalise pas du tout. Je ne suis pas dans le sprint, je n’ai pas les codes. Avec le temps, je comprends qu’il y a quelque chose de sérieux à aller chercher. En effet, on peut dire que c’est un joli coup du destin.
Vous commencez alors l’athlétisme à l’âge de 20 ans, ce qui est plutôt tard dans cette discipline, sans être un grand passionné. Comment arrive-t-on à un si haut niveau sans être guidé par ce moteur indispensable, la passion ?
HAY : J’ai appris à aimer ce sport. J’ai aussi compris qu’en travaillant je pouvais réussir à me faire une place dans le sprint français, et que j’avais certaines aptitudes qui me permettaient de progresser assez rapidement. Les premiers chronos ont été très encourageants. Et puis je savais que ça pouvait aussi être une manière d’aider ma mère, de lui rendre tout ce qu’elle m’avait donné. L’athlétisme c’est ma porte de sortie, pour elle, pour moi. C’est ça en réalité mon moteur, ma mère.
Vous intégrez le circuit professionnel seulement quelques années après vos débuts. Le très haut niveau est-il un monde cruel ?
HAY : Évidemment que c’est cruel. Il faut être complètement maso pour s’imposer autant de pression, de sacrifices et de douleurs. C’est cruel physiquement et mentalement. Il y a les blessures, les chronos décevants, les compétitions loupées, les non sélections. Si on dit que le travail paie toujours, dans l’athlétisme il faut vraiment prendre son mal en patience.
Qui dit très haut niveau, dit aussi blessures. Quelle a été la plus compliquée à surmonter ?
HAY : Sans hésiter, cette rupture totale du long adducteur droit en 2023, juste après une course. Le verdict tombe : l’opération est obligatoire et ma saison est terminée. Et là, je tombe dans les bas fonds des Enfers. Je suis très croyant, et Dieu m’avait donné un talent que je ne pouvais pas l’honorer. J’essayais de faire le tour de mon salon avec mes béquilles dans le noir. Je suis resté des heures à réfléchir, le regard dans le vide. Je m’étais promis que si je n’arrivais pas à revenir et à être en forme pour être sélectionné pour les Jeux olympiques de Paris, j’arrêtais tout.
Qu’est-ce qui vous a aidé à tenir ?
HAY : Ma mère. Et tous les sacrifices qu’elle a pu faire. Le chemin aussi. Évidemment, quand on regarde dans le rétroviseur, on prend de la hauteur et on se dit qu’on ne peut pas avoir fait tout ce chemin pour abandonner. Mais j’ai évidemment voulu baisser les bras plus d’une fois. Ça serait mentir d’assurer le contraire. Je n’en ai pas honte, et c’est même plutôt humain. Le sportif n’est pas seulement un maillot qui court vite. C’est avant tout un être humain, avec ses doutes et ses peurs. Et puis il y a la réalité de la vie aussi. L’athlétisme n’est pas un sport lucratif. C’est même un sport plutôt précaire en France. Il y a donc une triple pression : performer, la difficulté des entraînements, et la charge de s’en sortir financièrement aussi.
Il y a les blessures et les désillusions également…
HAY : Ça fait partie du jeu. Comme dans la vie, tout n’est pas que joie et bonheur. Bien sûr que je me suis senti frustré et quelquefois incompris. Quand on est plus jeune, on ne comprend pas toujours certaines décisions. Le plus dur a été les championnats d’Europe à Rome en 2024. Je pouvais courir malgré une légère gêne musculaire et je n’ai finalement pas été retenu pour le relais 4×100 m. J’étais déçu, mais il faut aussi savoir accepter les décisions du sélectionneur. Le plus compliqué dans l’athlétisme est ce jeu étrange avec l’aléatoire. On s’entraîne dur pour des performances et des records mais on ne sait jamais vraiment quand ils vont tomber. Les désillusions dans une carrière de sportif de haut niveau sont un passage obligé. J’irais même jusqu’à dire qu’elles sont une bénédiction. Il faut en tirer des leçons pour continuer à progresser… Jusqu’à devenir un numéro 1 indiscutable.
Après la pluie vient le beau temps. En juillet 2024, vous êtes sélectionné pour la première fois en équipe de France pour les Jeux de Paris. Quel parfum porte cette sélection ?
HAY : Celui de la consécration. Celui du “enfin”. Pour une première sélection avec l’équipe nationale, je ne pouvais pas rêver meilleure compétition. Pour tout athlète, les Jeux olympiques ont une symbolique ultra importante. Ils représentent quatre années de travail acharné et une lumière sur notre sport absolument phénoménale. J’étais très heureux et fier. C’était un objectif. Après mon opération en 2023, c’était lespoir au bout du tunnel. Et j’ai eu la chance d’avoir une double expérience en participant aux Jeux paralympiques également, en guidant une athlète aveugle. C’était une immense fierté car aucun sportif français n’avait encore fait ça : participer aux Jeux olympiques puis aux Jeux paralympiques.
Plusieurs sportifs ont affirmé que la France n’était pas un pays de sport. Partagez-vous cette opinion ?
HAY : Ils ont raison, à 100%. Tout n’est pas mis à disposition pour que la performance s’exprime le mieux. On possède en France un vivier de talents exceptionnel. Et il y a encore beaucoup à faire pour éviter que les athlètes s’usent en alternant leur sport et un travail à côté. Car sans le soutien des sponsors, il faut à la fois financer sa saison et préparer son après-carrière.
Avoir justement des projets à côté permet-il de pouvoir sortir la tête de l’eau dans les moments les plus difficiles et commencer à préparer le terrain de l’après-carrière ?
HAY : C’est indispensable d’en avoir je dirai même. Et quelques fois, ils naissent dans tes moments les plus difficiles. J’ai déjà eu l’idée de monter mille business dans ma chambre de 20 mètres carrés à l’INSEP lorsque je ne pouvais pas m’entraîner à cause de mes blessures. Avoir des projets permet aussi de décentraliser l’athlétisme, de penser à autre chose et d’être dans une excitation qui est, selon moi, très favorable à la performance. Le haut niveau prend toute la place dans nos vies, mais il faut aussi savoir laisser de l’espace pour autre chose. Le sportif d’aujourd’hui doit obligatoirement se réinventer. Nous sommes dans un système qui ne nous permet pas de jouir pleinement de notre discipline. On est obligé d’ouvrir ses horizons.
Quels sont vos projets justement ?
HAY : J’ai décidé de créer ma propre agence créative, Sevntn. J’aide certains athlètes à construire leur image sur les réseaux sociaux afin de leur offrir des opportunités qui lient à la fois le sport mais aussi d’autres domaines. J’ai toujours eu un énorme besoin de création. Et j’essaie de l’exprimer un maximum en documentant ma vie, en filmant mes séances, en posant ma caméra un peu partout. On est souvent venu me voir pour me demander des conseils, donc je me suis dis qu’il y avait quelque chose à créer. Mais je suis aussi un grand passionné de mode. Elle permet d’exprimer une part de ma personnalité, j’y trouve du plaisir et de la confiance. Je me sens plus confiant sur la piste quand j’aime ma tenue. Même à l’entraînement c’est important. L’athlétisme n’est pas un sport populaire, à part durant les Jeux olympiques. J’ai envie de mettre la lumière sur ce sport et d’incarner cette génération d’athlètes. Avec l’âge et la maturité, j’ai appris à rêver, ce que je ne m’autorisais pas avant.
On a beaucoup parlé de santé mentale dans le sport ces dernières années. Est-elle, selon vous, encore trop négligée ?
HAY : Oui, encore bien trop. Et il y a quelques années de ça, j’étais le premier négligeant. D’une manière générale, dans beaucoup de familles africaines, ce n’est pas vraiment un sujet que l’on aborde. On n’a pas grandi avec ces codes. Nos parents ont malheureusement négligé ça. Je n’avais pas envie d’être victime de ça toute ma vie. J’ai pris les choses en main et j’ai décidé, pour optimiser mes performances et me sentir mieux, de me faire suivre par une psy à l’INSEP qui m’aide à comprendre ce qui se passe dans ma tête. Aujourd’hui, je vois une réelle différence. J’ai compris que si je n’avais pas la tête, je n’aurai jamais les jambes.
La résilience est-elle une qualité indispensable au sportif de haut niveau ? Avez-vous votre propre définition ?
HAY : Je ne pense pas qu’on naisse résilient. C’est la vie qui nous apprend à le devenir. Pour un sportif de haut niveau, les moments difficiles sont inévitables. Il faut apprendre à renforcer son esprit autant que son corps. Une phrase m’a particulièrement marqué : « La résilience passe aussi par l’acceptation, par la capacité à composer avec le moment présent. » Je trouve qu’elle résume parfaitement la chose. Être capable d’accepter une situation telle qu’elle est, puis rebondir, encore et toujours. Dans le sport comme dans la vie.














