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GRAND ÉCART

Par LAURA PERTUY

À l’affiche de Microstar de Léopold Kraus, comédie douce-amère où virevoltent les masques que l’on tend aux autres comme à soi-même, Félix Lefebvre change de registre. Révélé il y a six ans par François Ozon dans Été 85, il s’empare pour la première fois — avec une maestria totale — d’un rôle complètemen décadent.

LE VRAI ENJEU, POUR MOI, C’ÉTAIT DE POUVOIR ALLER TRÈS LOIN DANS LE LÂCHER-PRISE TOUT EN RESTANT DANS UNE FORME DE CRÉDIBILITÉ

CitizenK Homme : Dans Microstar, tu campes Stan, jeune homme riche et extravagant dont va s’enticher Gabriel Rose, un aspirant acteur fauché. C’est un personnage d’une liberté folle mais aussi d’une solitude intersidérale, sur le fil, mais que tu ne tournes jamais au complet ridicule. Comment en as-tu trouvé la juste mesure ?


Félix Lefebvre : C’était la première fois que j’incarnais un personnage de comédie. Stan est un gars qui a une sorte de liberté totale dans ce qu’il pense et dans ce qu’il dit, mais qui se trouve aussi dans une sorte de prison des apparences. Le vrai enjeu, pour moi, c’était déjà de pouvoir aller très loin dans le lâcher-prise tout en restant dans une forme de crédibilité. Il fallait que Gabriel, le personnage principal, ait tout de même envie de le suivre, alors j’ai essayé de passer par quelque chose de tantôt drôle, tantôt attachant, tantôt touchant dans sa solitude.

As-tu été guidé par des figures réelles ou des personnages de fiction pour composer cette partition vertigineuse ? 

J’ai regardé pas mal d’émissions de télé- réalité avec des mecs très riches mais je les ai surtout trouvés très ennuyeux dans leurs vestes hors de prix, alors j’ai voulu composer un Stan qui soit plus amusant pour le spectateur. J’ai surtout été marqué par ce que fait Jack Nicholson dans Easy Rider (Dennis Hopper, 1969, ndlr), même si son personnage ne ressemble pas du tout à Stan, à part dans sa forme de liberté. Il y a une scène où il boit un shot de vodka en sortant de prison et où il commence à faire le poulet, à parler avec des Indiens… Ce sont des personnages qui, d’un coup, font quelque chose qui n’est pas du tout cohérent dans une situation donnée mais qui s’octroient une liberté, une sorte d’outrance à laquelle on croit.

Ça doit être grisant de pouvoir s’abandonner ainsi…


Dans L’Épreuve du feu (Aurélien Peyre, 2025, ndlr), je campais un personnage assez bloqué par ses propres complexes. Au jeu, j’avais un tout petit cadre dans lequel naviguer, ce qui est très intéressant mais aussi contraignant. Ici, comme Stan peut tout faire, j’ai accédé à une sensation de liberté qu’on n’expérimente pas dans la vie normale. C’est un personnage tellement hors des codes de bienséance sociaux, qui dit des choses catastrophiques parfois, que c’était très amusant à jouer. Pour Microstar, chaque impulsion de jeu que j’avais pouvait être exploitée.


Dans les deux films que tu cites, il y a une certaine toxicité à l’œuvre, un trouble chez tes personnages et ceux qui les entourent. S’y racontent les mouvements de la jeunesse, plusieurs de ses contradictions mais aussi une certaine déconstruction des schémas masculins traditionnels.

Le scénario de Microstar ne disait pas comment allait s’incarner l’outrance de mon personnage et c’est là où Léopold Kraus a été super parce qu’il m’a laissé très libre de créer toute une forme de physicalité, d’assumer la féminité du personnage. À la lecture du scénario, j’imaginais un gars qui n’est pas juste un “bandeur des States” mais quelqu’un dont l’ultra sensibilité s’exprime de plein de manières, sans être dans les codes habituels de la masculinité. J’arrivais sur le plateau avec des propositions et Léopold triait. Et puis, avec Abraham Wapler (qui incarne Gabriel Rose, ndlr), on était en ping-pong constant ; j’avais envie que son personnage se dise : “Il a envie de me choper, de bosser avec moi ou de me tuer ?” Je voulais être un peu illisible et jouer avec les ruptures de ton.

Microstar touche aussi à la réalité assez revêche à laquelle peuvent se confronter les acteurs et actrices. C’est un métier qui demande à mettre beaucoup de soi en jeu, à assumer une certaine vulnérabilité quant au désir des autres.


Ce qui est intéressant avec le personnage d’Abraham Wapler, c’est qu’il est surtout paumé. Au sein de ma génération, j’ai l’impression qu’il y a une forme de pression sociale autour du fait de devoir trouver sa place assez vite. Parfois, on se met au mauvais endroit, dans une forme de précipitation, pour se rassurer. Pour moi, le jeu est vraiment une passion et j’espère faire ça toute ma vie. J’ai l’impression que, en vieillissant, on accède à des rôles différents, on change humainement, physiquement, que le type de rôles qu’on nous propose accompagne ces changements et qu’il y a de fait toujours quelque chose de nouveau à explorer. Si l’on veut encore de moi, l’idée de jouer encore dans quarante ans me semble très excitante.

Nombre de jeunes acteurs et actrices de ta génération (Abraham Wapler, Anja Verderosa, Suzanne Jouannet, Raïka Hazanavicius) t’accompagnent au casting de tes derniers films. Quel regard portes-tu sur cet écosystème ?

JE TROUVE LA GÉNÉRATION ACTUELLE D’ACTRICES ET D’ACTEURS VRAIMENT TRÈS FORTE, J’Y PUISE BEAUCOUP D’INSPIRATION, Y COMPRIS CHEZ DES ACTEURS QUI NE TRAVAILLENT PAS OU PEU

Félix Lefebvre


Cela dit, j’essaie de ne pas rester uniquement avec des personnes du milieu, autrement on rentre vite dans une sorte de microcosme ou de bulle, où il n’est plus question que de ce métier, ce qui peut devenir étouffant.

Entre deux rôles, il y a parfois beaucoup d’attente. Comment investis-tu ce temps-là ?


En général, je vais au cinéma, je lis, je voyage, je fais un peu de musique pour moi, je passe du temps avec mes proches. Et puis ça faisait des années que j’avais envie d’écrire, ce que j’ai enfin réussi à faire avec deux scénarios de courts métrages dont un que j’aimerais réaliser en fin d’année et l’autre l’an prochain.

Tu tiens l’un des rôles principaux dans Moulin, le prochain film de László Nemes, qui a été présenté en compétition à Cannes et qui sortira en salle en octobre prochain. Peux-tu nous en dire quelques mots ?


C’est un film que j’ai littéralement tourné deux jours après la fin de tournage de Microstar ! Je suis sorti du rôle d’un mec en total lâcher-prise pour tourner sur pellicule avec le grand László Nemes dans une toute petite prison à Budapest ! Il m’a demandé un jeu presque bressonien, très épuré. La première nuit, pour me mettre dans le bain, j’ai dormi sur une paillasse dans la prison avec des chauves-souris qui volaient au-dessus de moi. D’un coup, c’était une sorte d’acrobatie, de grand écart, en termes de façons de travailler. Je rentrais le soir en me disant que ce n’était pas le même métier. C’était fascinant de voir à quel point on peut te demander des choses différentes, à quel point les deux approches se complètent aussi. J’ai kiffé l’expérience parce que ça m’a déplacé sur plein de choses. Et j’ai découvert Gilles Lellouche, qui a été un partenaire de jeu vraiment merveilleux, très généreux.

Un autre rôle, qui va chercher encore autre chose dans ta palette de jeu, est prévu à la rentrée.


Oui, La Dernière Patiente de Rémi Bassaler, avec Anouk Grinberg et Luàna Bajrami. C’est un film qui parle de la pression et des violences faites aux femmes, sous la forme du thriller, avec beaucoup d’intelligence et de finesse. C’était la première fois que je me frottais à ce genre de rôle très sombre. Sans spoiler, je dirais que le personnage a une forme de dureté, de violence en lui, que je n’avais encore jamais exploré au jeu. Ça a été très intéressant d’aller chercher des zones beaucoup plus noires et sombres en moi, de ne pas être tout le temps dans une forme de lumière. 

Photos, ROBIN BERGLUND 

Stylisme, JULIAN DE SOUVIGNY

Coiffure, ALEXIS MERCIER

Mise en beauté, CAROLE LASNIER

Manucure, LÉA REY