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Crédits @ramycineclub

À Paris, les ciné-clubs ont la cote

Par LEONARDO PETRINI

Après la baisse drastique de fréquentation qu’elles ont subie juste après la pandémie de Covid-19, en France les salles obscures ont désormais retrouvé leur attrait. Selon le dernier rapport du Centre national du cinéma et de l’image animée, malgré un recul considérable de -13 % en 2025 – une baisse relative par rapport au chiffre ultra positif de 2024 – le cinéma français garde une bonne santé, l’Hexagone demeurant le premier marché du cinéma en Europe.  

À Paris, en marge de la programmation proposée par les grandes salles, c’est une tendance spécifique qui fait parler en 2026 : les ciné-clubs. Le concept n’est pas nouveau, certes. Mais dans la capitale, en seulement quelques années, ces rendez-vous se sont multipliés, portés par une nouvelle vague de passionnés qui adoptent une approche fraîche et par une réponse très réactive du public. Le mérite revient probablement d’abord à la nature de ces ciné-clubs, pensés comme des occasions de rencontres, de partage et de convivialité qui partagent une formule assez similaire : apéro, vision du film et ensuite débat autour de la pellicule. Mais le soin apporté à leur identité visuelle sur les réseaux sociaux joue aussi un rôle non négligeable dans cet essor. D’ailleurs, selon la Cnc, les réseaux sociaux sont désormais un levier d’influence pour 26,5 % des fréquentateurs des salles obscures. Une hausse de 6.9 % par rapport à l’avant Covid. De plus, 84,8 % des 15-24 ans sont particulièrement exposés au post de films sur les réseaux sociaux. 

La jeunesse, c’est justement la cible des nouveaux ciné-clubs, qui sont accueillis pour la plupart dans les salles indépendantes de la capitales, en quête d’une précieuse différenciation de leur offre et d’une incrémentation de leur attractivité. Selon Pauline Vallet, responsable de la communication et des publics 15-25 ans au sein de l’association des Cinémas Indépendants Parisiens, il s’agit en effet d’une situation win win, car les premiers à bénéficier de l’émergence de ces rendez-vous sont justement les salles indépendantes. « Les ciné-clubs, à l’instar d’autres initiatives comme les ateliers, les présentations et les festivals, aident les cinémas indépendants pour plusieurs raisons. En premier lieu, ils leur permettent de toucher un public plus jeune et généraliste, ce qui est fondamental. Mais ils leur permettent aussi de se faire mieux connaître, d’augmenter leur fréquentation, ainsi que de bénéficier de l’accompagnement d’acteurs comme nous dans le déploiement d’une stratégie et d’une communication mutualisées », explique Pauline Vallet. 

L’élément qui confère plus de fraîcheur à cette nouvelle génération de ciné-clubs, pourtant, c’est la présence d’un militantisme assumé autour de luttes intersectionnelles, surtout celles liées aux minorités de genre, à l’antiracisme, à l’anticolonialisme et au feminisme, ainsi que la volonté célébrer la diversité des voix dans l’industrie cinématographique. 

C’est le cas du Lyra Ciné Club, né il y a plus de deux ans avec l’objectif de mettre en valeur le travail des réalisatrices et les court-métrages, qui au cinéma Les 3 Luxembourg promeut exclusivement des films de femmes et minorités de genre. « Au début, je voulais juste montrer des films qui me plaisaient. Mais je me suis rendu compte que la plupart des gens ne savaient pas nommer trois femmes réalisatrices. J’ai donc voulu rendre le ciné-club un terrain de lutte », explique la fondatrice, Jeanne Dantoine. Arrivé désormais à sa 8ème saison – chacune d’entre elles liée à une thématique spécifique – le Lyra Ciné Club mène sa bataille par la divulgation et le débat, mais aussi par les pratiques, avec une co-programmation entièrement au feminin et invitant des professionnelles de l’industrie, telles que des directrices de la photographie, des monteuses et des ingénieures du son, à animer les séances. Le public, au début principalement feminin, devient aujourd’hui de plus en plus paritaire.« La jeunesse recherche dans cette expérience la médiation et un espace de conversation, de confrontation sans jugement, où la parole est libérée », continue Jeanne Dantoine.

Le meme principe guide le ciné-club du magazine Gaze à la Gaité Lyrique, dont chaque seance met à l’honneur une invitée qui invite à découvrir un film réalisé par une autre femme, et le ciné club Tonnerre accueilli au Luminor, fondé par l’autrice et activiste féministe Elvire Duvelle-Charles, connue sur les réseaux sociaux pour son compte @clitrevolution. Le ciné-club du média Pop & Psy au Brady, fondé par le le médecin psychiatre Jean-Victor Blanc, s’engage plutôt à parler de santé mentale, chaque cycle ayant un thème, le dernier étant l’addiction. La liste n’est pas exhaustive : on pourrait mentionner le ciné club de l’UFR de Philosophie à la Filmothèque du Quartier Latin, le ciné-club l’Hurlequin de l’Arlequin, ou encore le Ramy Ciné Club. Créé il y a deux ans par Ramy Charara, ce dernier se déroule principalement non dans un cinéma, mais dans le salon d’un appartement du 17e arrondissement, tous les jeudis. « Au début, il y avait une dizaine de personnes. Puis vingt, puis trente. Aujourd’hui, on a entre 30 et 40 personnes par séance », confie le cofondateur, pour qui le développement d’une communauté est rapidement apparu comme la clé du succès « Généralement, les ciné-clubs se réunissent une fois par mois. Mais il y a besoin de plus de régularité pour créer une vraie communauté, comme c’est le cas pour les book clubs ou encore les running clubs. Je me suis dit : il faut se voir une fois par semaine », explique Ramy Charara. Aujourd’hui, son ciné-club compte sur Instagram plus de 18k d’abonnés et trouve sa place même au Festival de Cannes en tant que repère de cinéphiles de la Croisette en quête de connexions et conversations. Le public du Ramy Ciné Club se compose à moitié de réguliers et à moitié de nouvelles têtes, mais il ne s’agit pas forcément de cinéphiles. Comme le remarque le cofondateur, « Dans la plupart des cas, ce sont tout simplement des gens curieux, intéressés par les films et à la recherche d’une expérience intellectuelle plus complète qu’une séance de cinéma. Un bon film des années 50 est toujours un bon film en 2026. La différence se joue dans la façon de redynamiser l’expérience. »

La modernisation de l’expérience est également l’un des objectifs primaires de l’association Cinémas Indépendants Parisiens, qui compte aujourd’hui 32 salles et 75 écrans dans la capitale et qui est à l’origine de trois ciné-clubs : What the club?, Noir Cinéma Club et The Breakfast Club (but at night…!), ce dernier passé en quelques années de 80 à 120 spectateurs par séance. Ce n’est pas par hasard que ces rendez-vous deviennent de véritables événements, des opportunités non seulement de rencontres et de débats avec les cinéastes, mais aussi de participer à des animations variées, telles que des drag shows, des shows de voguing ou des performances d’autres genres. « Le succès des nouveaux ciné-clubs chez les jeunes montre que les nouvelles générations ont besoin de faire groupe, de se retrouver en salle et de s’éloigner des plateformes de streaming », soutient Pauline Vallet. 

Tout cela peut expliquer en partie la résistance des salles indépendantes françaises face à leur constante fragilisation, due au coût de leur exploitation, à la concentration du public dans les multiplexes et aux nouvelles pratiques cinématographiques. Selon le CNC, le secteur Art et Essai n’a reculé en effet que de 0,9 % par rapport à 2024. De plus, le dernier rapport de l’AFCAE montre que près de 63 % des entrées des films Art et Essai dans l’Hexagone sont réalisées dans les salles classées Art et Essai, ce qui suggère une fidélité accrue des spectateurs à ces établissements.

À Paris, ce phénomène prend une dimension particulière. Outre le fait d’abriter l’un des réseaux de salles indépendantes les plus denses d’Europe, la capitale peut compter sur un modèle exceptionnel, voué à proposer une expérience culturelle distinctive plutôt qu’à rivaliser avec le circuit des multiplexes et des plateformes de streaming.

Cela, grâce aussi à un soutien institutionnel ancré dans une logique territoriale d’animation de quartier. Par exemple, la Mission Cinéma, créée en 2022 par la Mairie de Paris pour développer une politique cohérente de soutien en faveur du cinéma, alloue chaque année environ 900 000 euros à 34 salles indépendantes parisiennes, pour des montants allant de 10 000 à 40 000 euros.