Témoin de la mue sauvage de New York au tournant du XXe siècle, le peintre George Bellows a planté son chevalet au bord des rings et des cratères.
New York un matin d’hiver 1909. Entre la 7e et la 8e Avenue, des passants s’arrêtent face à un trou béant, leurs silhouettes se détachent de la neige qui le recouvre. Les deux seules touches de couleur de ce paysage sépia sont le soleil qui apparaît derrière les gratte-ciels auquel répondent les flammes jaunes et bleues d’un haut fourneau au centre du cratère d’où s’échappe un panache de fumée. Telle est la vision que George Bellows donne du chantier titanesque de la Pennsylvania Station, un volcan urbain au cœur de la métropole américaine. Quand Bellows peint Pennsylvania Station Excavation (1909), cela ne fait que quelques années qu’il est installé à New York et qu’il suit les enseignements de Robert Henri à la New York School of Art. Henri est alors le chef de file d’un nouveau réalisme, poussant ses étudiants à s’intéresser au monde contemporain et à le représenter sans fard, dans ses meilleurs aspects comme dans les plus sombres, et Bellows est l’un de ses étudiants les plus zélés. Tout au long d’une carrière prolifique mais qui prendra brutalement fin en 1925, George Bellows s’attelle à montrer toutes les facettes de ces mutations profondes, urbaines comme sociales. En effet, la ville de New York se pare des attributs qui font encore aujourd’hui sa renommée : les lumières de Broadway, le développement du métro aérien, et la construction des gratte-ciels – phares de la modernité. Mais le début du XXe siècle marque aussi un tournant dans le développement des loisirs, et ce pour toutes les classes sociales.
L’ÂGE D’OR DES FIGHT CLUBS
Tandis que le tissu urbain de la métropole se densifie et s’élève toujours plus haut, à l’intérieur des clubs et dans les sous-sols des bars, Bellows se trouve aux premières loges d’une autre activité qui connaît alors un âge d’or : les combats de boxe. Ces compétitions violentes offraient notamment aux Afro-Américains et aux Irlandais un moyen d’atteindre une certaine notoriété et un degré d’égalité raciale, tout de même relatif, au sein d’une société encore en proie à la ségrégation et aux préjugés. Les toiles que le peintre tire de ses virées pour assister aux matchs sont parfois critiquées pour la violence ultime qu’elles donnent à voir, transformant les corps des boxeurs en masses floues qui empêchent même d’identifier leurs visages. Mais les commentateurs artistiques de l’époque ne peuvent s’empêcher de noter que cette brutalité captive l’attention des spectateurs, dans la pure lignée des carcasses de Rembrandt ou des cauchemars de Goya.
S’INTÉRESSER AU MONDE CONTEMPORAIN ET LE REPRÉSENTER SANS FARD, DANS SES ASPECTS LES PLUS SOMBRES
Que ce soit en gravure ou en peinture, pendant plus d’une décennie, Bellows met au premier plan les corps des athlètes, parfois rendus méconnaissables par les coups. Les seuls obstacles entre le spectateur et les corps dénudés des boxeurs sont les cordes noires délimitant le ring, contrastant avec les courbes sinueuses des corps entremêlés. Autour de l’estrade, une multitude de visages apparaissent dans la pénombre et à travers la fumée des cigares qu’ils ont à la bouche, les traits déformés par l’excitation de la scène. Sur quelques toiles, on peut même voir apparaître un spectateur sous les jambes des boxeurs, toutes dents dehors dans un sourire carnassier qui fait écho à l’animalité de la scène.
Si c’est Bellows qui le premier choisit la boxe comme un sujet digne d’être représenté dans la plus grande tradition picturale, ce n’est pas non plus un hasard. Né dans l’Ohio dans les dernières années du XIXe siècle, le peintre fut d’abord grand sportif et finança notamment ses études par des bourses athlétiques en baseball, excellant aussi en basketball. En parallèle du sport, Bellows réalise de nombreuses illustrations, et c’est par ce médium qu’il dépeint de nouveau des combats de boxe entre 1916 et 1923, une décennie après ses premières toiles. L’excitation y est toujours présente mais le sport auparavant réservé à ceux qui osaient passer la porte des clubs underground s’est popularisé et dans un même temps embourgeoisé. Les femmes, qui n’avaient pas droit de cité en 1907, sont présentes dans des espaces réservés, et quand le Français Georges Carpentier traverse l’Atlantique en 1921 pour se battre contre l’Américain Jack Dempsey, ce sont 80 000 personnes qui assistent à l’événement ; Bellows est bien sûr au premier rang, envoyé par un journal pour couvrir la journée et en retranscrire les moindres détails.
LE SPORT AUPARAVANT RÉSERVÉ À CEUX QUI OSAIENT PASSER LA PORTE DES CLUBS UNDERGROUND S’EST EMBOURGEOISÉ
DES CANYONS BORDÉS DE MÉTAL ET DE VERRE
Sous les pinceaux de Bellows, la métropole de New York devient tout autant partie du récit américain que les vues de paysages oniriques des peintres de l’Hudson River School au siècle précédent. D’ailleurs, comme les paysagistes, le peintre n’hésite pas à adapter ses vues, à les recomposer de temps en temps pour faire entrer toutes les facettes de la ville-monde dans les limites de ses toiles. On y décèle déjà les caractéristiques qui entrent dans l’imaginaire lorsque l’on évoque la mégalopole : les embouteillages, les fumées et la pollution qui teintent le ciel d’un voile gris tout en laissant le soleil frapper les visages de ses habitants, les poutres en métal riveté du métro, les sorties de secours des immeubles en briques que l’on construit alors pour accueillir la vague migratoire ouvrière, la densité de la population, bien sûr.
Les cratères des gares, les gratte-ciels qui transforment les rues en “canyons” bordés de métal et de verre, les falaises de terre que les enfants des rues dévalent pour aller se baigner dans l’East River à l’ombre du pont de Brooklyn. Bellows donne à voir New York sous un angle topographique. Même les tons dorés et ocres qu’il utilise pour colorer un immeuble solitaire, seul survivant des grands travaux du pont de Queensboro, ne sont pas sans rappeler les terres colorées des canyons de l’Ouest américain. Cliff Dwellers (1913) pourrait d’ailleurs être compris comme un clin d’œil appuyé à cette région pourtant à l’opposé du continent, et comme une référence à l’histoire longue du continent américain et aux populations autochtones qui ont peuplé les falaises de l’Arizona et du Nouveau Mexique au début de notre ère. Dans la vision de Bellows, les habitants des quartiers pauvres du Lower East Side sont à la fois acteurs et spectateurs de la vie urbaine. Par une chaude journée d’été, chacun tente de s’aérer comme il peut en s’extirpant des sombres appartements dans des tenues légères, ou en sortant aux fenêtres et aux balcons. Dans la toile, le nombre d’enfants est presque supérieur à celui des adultes, comme pour illustrer la croissance démographique que connaît ce qui est alors la capitale économique du pays. Des habitants troglodytes de l’Ouest, les New-Yorkais du XXe siècle naissant reproduisent une certaine simplicité dans le mode de vie, et la volonté de faire partie d’un nouveau monde à construire.
POUR LES NEW-YORKAIS LES PLUS PAUVRES, IL EST POSSIBLE DE SE BAIGNER PRÈS DES DOCKS, AVEC LES REMORQUEURS EN ARRIÈRE-PLAN
EN QUÊTE DE FRAÎCHEUR
Le tournant du siècle est aussi un tournant social, et les loisirs prennent de plus en plus de place, surtout quand ils permettent de sortir de l’agitation et de la pollution. Comme pour tout bon New-Yorkais, ces activités, souvent plus sociales que sportives, attirent Bellows et l’inspirent pour de nombreuses toiles dans les années 1910-1920. Il est d’ailleurs tout à fait possible de prendre l’air sans sortir de New York, en flânant dans les chemins de terre de Central Park, le poumon de la ville, ou bien pour les classes les plus pauvres en se baignant près des docks avec les remorqueurs en arrière-plan. Mais, au début du siècle, un autre lieu est de plus en plus prisé des classes populaires et connaît un développement sans précédent grâce à l’allongement du système de transports en commun. À quelques kilomètres de Manhattan, les plages de Coney Island sont prises d’assaut par les New-Yorkais en quête de fraîcheur et d’un bain de soleil. Pour les classes les plus aisées, l’échappée est possible jusqu’à Newport dans le Rhode Island, où se déroulent tous les étés des tournois de tennis, ou bien dans la villégiature de Lakewood dans le New Jersey où l’hippodrome est le lieu de nombreux matchs de polo. Pour dépeindre le sport, Bellows se tourne aussi vers le plein air : trois lithographies en 1912 représentent une activité de plus en plus populaire et en pleine structuration, le football américain. Dans ses dessins, le peintre renoue avec la représentation des corps entremêlés qu’il avait pensée quelques années plus tôt avec ses combattants de boxe.
Des profondeurs de la ville à la haute société, en traitant le paysage comme un fait social et les relations humaines comme intrinsèques au tissu urbain, l’œuvre de Bellows résiste à toute catégorisation. Dans les vingt ans que traverse sa production, il a su faire du hasard de son choix de carrière une “légende”, comme il le disait lui-même, et transformer en mythe toutes les facettes de la métamorphose d’une métropole en mégalopole. Montrant le Lower East Side désargenté comme les intérieurs des clubs huppés, les scènes de labeur comme de loisir, Bellows repousse les limites de sa peinture et rend visibles les deux visages d’une époque qui ne pourraient exister l’une sans l’autre ■







