Les photographies de Madeleine de Sinéty gravent les saisons enfuies de son village de cœur en Bretagne. Elles reprennent vie dans une double exposition.
En découvrant les clichés de la photographe franco-américaine, il est difficile d’imaginer qu’elle est née en 1934, entourée des dorures et des parquets de l’aristocratie française. Pourtant, c’est bien au château de Valmer (aujourd’hui disparu), près de Tours, qu’elle ouvrit les yeux pour la première fois. Témoin des duels de la modernité urbaine à la fin du XXe siècle, en France comme aux États-Unis, elle a constitué un corpus photographique majeur, fidèle à son regard, qui ne trahit ni ses origines, si éloignées de ceux qu’elle a immortalisés, ni ses combats notamment celui contre le cancer, auquel elle succombera en 2011. Malgré plusieurs tentatives, son œuvre n’a été que peu montrée de son vivant. Trente ans après sa première exposition monographique, le Jeu de Paume rend enfin à Madeleine de Sinéty l’honneur d’une rétrospective complète, d’abord à Tours, puis à Paris.
MIRADOR DE CAUCHEMAR
À Paris, Madeleine, qui a étudié à l’École nationale supérieure des arts décoratifs avant de travailler comme illustratrice dans la presse, s’installe dans le quartier du Montparnasse, où elle fréquente de nombreux ateliers d’artistes. Photographe autodidacte, elle documente le quartier lors de sa première grande modernisation dans les années 1970. Sur ses clichés, les habitants reconnaissent malgré tout certaines institutions locales, comme le Lucernaire originel, déplacé de son impasse d’Odessa à cause des aménagements liés à la construction de la tour que Madeleine surnomme le “mirador de cauchemar”. Alors qu’une nouvelle transformation du quartier est sur le point de débuter, ses photographies cristallisent l’image de l’ancien village, qui tente de préserver son âme. La modernité, pourtant nécessaire, chasse peu à peu ces habitants ordinaires de leurs appartements et ateliers.
PARTOUT OÙ ELLE POSE SES BAGAGES, MADELEINE DE SINÉTY DEVIENT UN TÉMOIN DE VIES SIMPLES SUR LE POINT D’ÊTRE BOULEVERSÉES
Partout où elle pose ses bagages, Madeleine de Sinéty devient un témoin de ces vies simples sur le point d’être bouleversées, comme ce fut surtout le cas à Poilley, localité de cinq cents âmes à soixante kilomètres au nord de Rennes. Pendant presque dix ans, elle va vivre au village avec les vingt autres familles et faire partie de cette petite communauté. Après cela, elle reviendra régulièrement à Poilley comme on retourne sur la terre de ses ancêtres rendre visite à ceux qui restent. À cette époque, les enfants du village, comme Béatrice, petite-fille de Marie Touchard avec qui Madeleine devient amie, deviennent quelque peu les siens. Son fils Peter, né en 1980 alors que la famille déménage aux États-Unis, avoue d’ailleurs l’avoir longtemps appelée “Madeleine”, non pas tant par pudeur aristocratique, mais plutôt parce que les enfants de Poilley avaient pris une place singulière dans la vie de sa mère. D’un arrêt temporaire sur la route une fin d’été 1972 à un lien impérissable, il n’y aurait donc qu’une pause automobile. La petite Madeleine, qui ne pouvait qu’observer de loin le domaine familial étant enfant car on lui interdisait d’y accéder, prend ainsi sa revanche à l’aube de ses quarante ans.
MADELEINE N’EST PAS DE CES PHOTOGRAPHES QUI VIENNENT FURTIVEMENT FAIRE UN REPORTAGE SANS PRENDRE RACINE AUPRÈS DE CEUX QU’ELLE FIGE
LES QUATRE SAISONS DE SINÉTY
Alors qu’en ville le rythme des saisons s’efface peu à peu face à la pression de la modernité, la campagne résiste encore. Elle vit à rebours de toute précipitation, dans un souffle où la vie suit le soleil et où les cycles de la nature ne sont pas qu’une théorie apprise à l’école. À Poilley, Madeleine de Sinéty archive ces années ordonnées selon les quatre saisons. Elle suit les habitants dehors comme dedans, les aidant à réaliser les différents travaux, toujours avec ses appareils autour du cou (une pellicule couleurs et l’autre noir et blanc). De la récolte des foins à celle des pommes, en passant par les préparatifs et les danses à l’occasion de la fête du village, elle n’enlève rien à la rudesse du labeur paysan et choisit plutôt de les accompagner dans la simplicité de leur quotidien. Elle immortalise ainsi leurs gestes et moments de vie. Madeleine n’est pas de ces photographiques qui viennent furtivement faire un reportage sans prendre racine auprès de ceux qu’elle fige. À Rangeley, aux États-Unis, elle opérera de manière similaire. Des clichés bruts et des entrées méthodiquement visuelles dans son journal intime qui témoignent parfaitement de la relation qu’elle a créée avec Poilley et ses habitants : “Le travail est dur, mais régulier. Calme, jour après jour, on creuse, on laboure, on élague, on arrose pour la récompense du blé et des fruits de l’été. Et ça recommence, tranquillement, sans hâte ni angoisse ni affolement, et chaque année ressemble à la précédente, et c’est comme si on vivait éternellement”, écrit-elle dans son journal, le mercredi 17 mars 1976.
DES MOMENTS DE VIE CAPTURÉS AU FIL DE PRÈS D’UNE QUARANTAINE DE SAISONS DANS LE VILLAGE BRETON DE POILLEY
En attendant l’ouverture estivale de sa grande exposition place de la Concorde, les plus impatients peuvent sauter dans le premier wagon, en direction du plus discret Château de Tours, afin d’y découvrir en avant-première près de deux cents photographies — une goutte d’eau parmi les dizaines de milliers de diapositives en noir et blanc et en couleurs que compte son fonds. Les plus curieux iront, eux, à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie. Avec l’aide de Peter Behrman de Sinéty, son plus jeune fils et légataire, ils ont rapatrié depuis les États-Unis les diapositives et journaux intimes qui permettent aujourd’hui une plongée abyssale dans le regard vif et brut de Madeleine de Sinéty.
DE LA SALLE COMMUNE AU JEU DE PAUME
Ces moments de vie, capturés au fil de près d’une quarantaine de saisons, témoignent du lien si fort que Madeleine de Sinéty a tissé avec ces familles et cet écosystème. Régulièrement, ces images sont alors montrées aux villageois de Poilley. Ce sont eux qui se regardent à travers les diapositives projetées dans la salle commune du village. Ils se remémorent leur match, leur déjeuner ou encore la récolte de la saison passée. Plus tard, ils invitent Madeleine à venir à nouveau observer l’évolution de leur village. À la fin des années 1990, ces images changent de dimension lors de leur présentation en noir et blanc à la Bibliothèque nationale de France. Il y a quelques années, elles réapparaissent et sont exposées et publiées par le centre GwinZegal, en Bretagne. Et un demi-siècle plus tard, regarder Poilley laisse ainsi apparaître le duel de deux mondes •
MADELEINE DE SINÉTY, UNE VIE Château de Tours, jusqu’au 17 mai Jeu de Paume, place de la Concorde, Paris, du 12 juin au 27 septembre









