Arles a eu Vincent Van Gogh, Tahiti a eu Paul Gauguin,
Los Angeles a David Hockney. Pause cigarette avec le peintre le plus vénéré.
Archive issue du CitizenK International n°74, printemps 2015
Quand un ami de la mère de David Hockney lui demanda un jour si elle était fière de son fils, elle répondit : “Oh oui, être maire de Bradford !”. Elle faisait allusion au frère aîné du peintre, premier édile de la petite ville où sont nés ses cinq enfants. Ainsi com- mence le deuxième volume (1975-2012), venant de paraître, de la monumentale biographie consacrée à David Hockney par Christopher Simon Sykes. Une somme magistralement éclairante sur son œuvre, incroyablement libre de ton sur sa vie sentimentale et la plus drôle jamais publiée. À ce pavé coloré s’ajoute une conséquente exposition à la galerie Lelong en mai, dédiée à la lente arrivée du printemps dans le Yorkshire, comté d’origine de David Hockney au nord de l’Angleterre. Ce pays de la grisaille que l’artiste fuit dans les années 60 pour le paradis des garçons, du soleil et des pis- cines. Se rendant compte que personne n’avait peint Los Angeles, il décide de devenir le Piranèse de L. A. Il est surtout le premier artiste anglais à être élevé au rang de popstar, mais refuse plus tard d’être anobli par la Reine, jugeant ridi- cule d’être appelé “sir” en Californie. Depuis la disparition de Lucian Freud en 2011, David Hockney semble encore embarrassé par son statut de plus grand peintre anglais vivant.
Dans son atelier niché entre collines et canyons d’Hollywood, bâti sur l’ancien cours de tennis de la villa, l’offre de cigarettes pleut instantanément sur l’invité. Une réserve de 2 000 cigarettes est stockée en cas de tremblement de terre. Les dizaines de cendriers disper- sés ne semblent point suffire : deux mégots écrasés gisent au pied du maître. Si David Hockney a abandonné les chaussettes multicolores, les polos rayés, les débardeurs d’enfants à motifs improbables qui en ont fait une icône de style, il n’a pas concédé la moindre diphtongue de son accent du Yorkshire. Depuis dix ans, son assistant et bras droit, Jean-Pierre Gonçalves de Lima, estun brillant accordéoniste originaire de Paris. Celui qu’il considère comme le meilleur assistant qu’il ait jamais eu, photographie et archive ardemment l’intense processus créatif tout en veil- lant sur l’artiste. Ainsi, sous la douce nuée céruléenne de 55 portraits produits en huit semaines pour une grande exposition à la Royal Academy de Londres en 2016, le génie sans caprice n’a pas abandonné sa devise favorite : “Everything is funny”. Il y a des années, son ami réalisateur Billy Wilder n’avait-il pas résumé : “Si vous n’avez qu’un seul ami et qu’il s’agit de David Hockney, vous ne serez jamais perdu dans le monde”.
Citizen K International : Comme Jean Gabin, vous êtes arrivé à Los Angeles avec un vélo dans vos bagages. Vous étiez alors un précurseur, c’est désormais très tendance ici.
David Hockney : En fait, j’ai acheté une bicyclette à mon arrivée car je ne conduisais pas. Dès le premier soir, j’ai parcouru 24 km, du Wilshire Boulevard de Santa Monica à Pershing Square. Je pensais que la place serait pleine de mecs mais je n’ai trouvé personne. J’ai donc fait demi-tour en réalisant alors que je devais acheter une voiture. Après une seule petite leçon de conduite, j’ai passé le code le matin et la conduite l’après-midi. Le vélo n’aura duré qu’un jour. C’est peut-être trendy aujourd’hui mais plus pour moi, cela ne concerne que les gens qui veulent rester en bonne santé.
Si Los Angeles représente votre “sunny paradise”, elle fut perçue comme un enfer par vos compatriotes David Bowie et Aldous Huxley ou encore Bertolt Brecht. Comment l’expliquer ?
Bertolt Brecht disait que le pain n’était pas bon ici ! S’ils n’ont pas aimé cette ville, c’est qu’aucun d’entre eux n’étaient gays. Voilà la grosse dif- férence avec moi. La plupart des gays adorent Los Angeles. En 1964, il y avait de nombreux bars pour eux alors qu’il n’y en avait aucun à New York ni ailleurs. La vie était merveilleuse. Aujourd’hui, je ne sors plus beaucoup, je me couche à neuf heures et demi, je peins, je photographie, je lis. Je regarde un tout petit peu la télévision. Je mène une existence très agréable.
Dans les années 80, n’avez-vous pas organisé quelques fêtes mémorables dans cette villa d’Hollywood où nous nous trouvons ?
Je n’ai organisé qu’une seule soirée. À la fin de celle-ci, une bande de jeunes garçons, que je n’avais pas invités, ont volé l’une de mes toiles préférées, le portrait de Celia qui avait fait la couverture de Vogue. Mais ce n’est pas la raison pour laquelle je n’organise plus de soirées. Je suis trop sourd pour cela. Ma surdité progresse depuis trente ans. Je vous entends mais je ne peux entendre plusieurs personnes à la fois. Je ne fréquente plus les vernissages car le son y est trop mauvais pour moi. Généralement je n’ai qu’une envie: quitter les lieux.
Cette surdité a-t-elle des conséquences sur votre art ?
Le fait de devenir sourd me permet de voir l’espace plus clairement. Comme une personne aveugle se repère spatialement grâce aux sons, une personne sourde va trouver plus de repères dans l’espace. Je perçois l’espace avec plus de limpidité.
La galerie Lelong organise votre prochaine exposition sur l’arrivée du printemps. Vous avez vécu à Paris entre 1973 et 1975, que regrettez-vous de cette ville ?
La vie de café était extraordinaire, je déjeunais tous les matins au Flore. Je pensais que la bohème parisienne était finie mais je profitais de ces derniers rayons. On pouvait marcher à pied partout, je n’ai pratiquement jamais pris le taxi. J’habitais la cour de Rohan, un endroit merveilleux, situé dans un petit passage donnant sur le boulevard Saint-Germain, juste à côté de la statue de Danton au métro Odéon. Durant ces deux années, j’ai fait quelques peintures mais j’ai surtout dessiné.
C’est également à cette époque que vous vous êtes “rapproché” de Picasso en rencontrant le graveur Aldo Crommelynck…
Picasso venait juste de mourir. Aldo Crommelynck, son graveur personnel, m’a enseigné une méthode très ingénieuse développée avec Picasso pour faire de la gravure en couleur. Il m’a aussi raconté des histoires sur lui: Picasso ne buvait jamais, comme moi, mais il fumait, comme moi. Il est mort à 93 ans !
Vous avez aussi croisé la route du sulfureux ami d’Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld, Jacques de Bascher. Vous avez même réalisé plusieurs portraits de lui…
Je l’avais surnommé “Jacques de quelque chose” telle- ment son nom était à rallonge : Jacques de Bascher de Beaumarchais… Il devait avoir un lien avec l’auteur du Mariage de Figaro. C’était une personne très amu- sante parlant un excellent anglais – sa famille l’avait envoyé en Angleterre dans sa jeunesse. Il connais- sait tout le monde et allait finalement mourir du sida. L’un de mes portraits de lui en tenue de marin – le 3 meilleur – appartient toujours à Karl Lagerfeld. De cette époque, je me souviens aussi d’une soirée durant laquelle six magnifiques gaillards très baraqués faisaient la queue pour le baiser. Ils attendaient, baissaient leur froc et y allaient. Une véritable orgie mais pas si incroyable pour les années 70.
Vous semblez pourtant imperméable aux personnalités toxiques…
Au contraire, ce genre de personnes m’attire. Je ne les qualifierais pas de “toxiques” car j’apprécie leur compagnie. Je les trouve très divertissantes.
Pourquoi avoir quitté Paris ?
Je quitte toujours un endroit pour la même raison : quand quelque chose m’empêche de travailler. C’est la raison pour laquelle j’ai fui Londres pour Paris puis Paris pour Los Angeles. J’habitais au centre de la rive gauche et mon appartement est rapidement devenu un lieu de passage.
Au début, les gens y venaient vers trois heures de l’après-midi pour re- partir vers onze heures ou minuit. Puis ils ont commencé à venir de plus en plus tôt et à rester de plus en plus tard. Et comme il n’y avait qu’une grande pièce, j’étais coincé. Je n’étais plus maître de mes mouvements, englué dans ces visites permanentes, alors que j’aimais par exemple m’arrêter de travailler à cinq heures pour aller au café. La vie de café est bien car on peut partir quand on veut. Mais chez moi, impossible. Je n’étais pas d’une nature suffisamment désagréable pour leurs deman- der de partir, alors j’ai fait mes valises. Ici, à Los Angeles, c’est bien diffé- rent, on n’a pas peu de visites.
D’où vous vient cette passion pour les villes thermales comme Évian, Vittel ou Baden-Baden ?
Je suis un water freak. J’aime les eaux, j’aime nager. Quand vous sortez du bain, vous vous sentez bien, propre, euphorique et relax. C’est un senti- ment très rare que procure l’eau. L’eau thermale est puissante, comme de l’eau radioactive. En cela, Baden-Baden est le meilleur endroit au monde. J’y allais deux ou trois fois par an quand j’habitais en Angleterre. Ils me connaissent bien là-bas !
Avez-vous rencontré Pierre Boulez à Baden-Baden ?
Je sais qu’il y vit mais je ne l’ai pas rencontré là-bas. En revanche, j’ai assisté à un concert où il dirigeait ses meilleurs élèves 6 à Los Angeles. Comme je n’entends plus les fréquences hautes et basses, ce fut pour moi une telle cacophonie que cela rendait très bonne la musique de Pierre Boulez. Mais je n’ai plus vraiment d’opinion sur la musique car je ne vais plus aux concerts ni à l’opéra. Ma voiture est le dernier endroit où je peux écouter de la musique car elle est équipée de dix-huit haut-parleurs très puissants pour mes séances de “Wagner drive”, et même là, je ne l’entends plus correctement.
Avec Le Parc des Sources, cette toile datant de 1970, vous avez réussi à rendre Vichy glamour…
La fausse perspective du parc avec ses arbres plantés en triangle m’avait fascinée. Et Vichy était une ville très agréable. Je dis bien “était” car il y a quelques années, je m’y suis arrêté une nuit sur la route de Cologne en revenant d’Espagne. À l’endroit où la source jaillit, ils avaient détruit les superbes dômes. Ils avaient tout enlevé et ruiné l’architecture. En voyant cela, je n’ai pas pu le croire. Le parc des Sources n’est plus entretenu contrairement aux arbres tricentenaires de Baden-Baden. Vichy est devenu triste et ringarde. Je me demande s’il y a encore des gens qui y vont.
À Vichy, le styliste Ossie Clark pose de dos dans le parc mais également sur l’une de vos toiles les plus célèbres, Mr and Mrs Clark and Percy. Peu de gens savent que ce créateur de mode a influencé John Galliano, Marc Jacobs, Tom Ford ou Dries Van Noten…
Il fut très influent. J’ai toujours su qu’il avait du talent mais il fallait le pousser pour créer. Comme des tas de gens, j’ai essayé de lui faire faire des choses. Des femmes venaient le voir et lui disaient : “Faîtes-moi une robe”, mais il laissait tomber. Il ne faisait confiance à personne et renonçait à beaucoup de propositions. Il a donc abandonné très jeune car il n’avait pas la volonté. Il a d’ailleurs subi une mort terrible dans les années 90, poignardé par son amant.
On vous a souvent compté dans les classements des hommes les mieux habillés. Vous avez également influencé des marques
de prêt-à-porter. Quel détail de style soignez-vous à présent ?
Je sais bien que les créateurs de mode regardent vers les années 70 et 80. Mais je ne suis pas un suiveur. Je ne m’intéresse pas à la mode mais je dois m’habiller chaque jour, alors je met des trucs sur moi. Je mixe et c’est ce que j’ai toujours fait.
Revenons sur un passage hilarant de la biographie que vous consacre Christopher Sykes. Des douaniers britanniques saisissent vos revues artistiques de nus masculins qu’ils jugent pornographiques. Vous vous battez pour les récupérer jusqu’au plus haut sommet de l’État. Pour quelle raison ?
J’ai dit au douanier : “Toi, tu es tombé sur la mauvaise personne aujourd’hui. Je ne suis pas du genre petit businessman qui va décamper. On se retrou- vera au tribunal s’il le faut !” Mon galeriste américain m’a suggéré une solution moins coûteuse : reprendre un avion pour New York et racheter les magazines. Mais j’en ai fait une affaire de principe car ces magazines n’étaient pas pornographiques. Je suis donc parti au combat. Après de nombreuses tentatives infructueuses pour joindre les douanes au télé- phone, l’un d’entre eux me répond enfin et m’explique que sur l’une des photos un garçon avait peint ses organes génitaux avec des peintures psychédéliques. Pour lui, cela n’était pas du tout amusant. Cet homme n’avait pas le moindre sens de l’humour. Mais peu importe, j’étais déter- miné à gagner et j’ai vaincu ! J’ai récupéré mes magazines !
Considérez-vous toujours les Holiday Inn comme les meilleurs hôtels qui acceptent les chiens ?
Ce sont toujours les meilleurs hôtels qui acceptent les chiens. Aujourd’hui, je n’en ai plus, mais à l’époque, quand je voyageais vers Chicago, dans les motels où les chiens n’étaient pas acceptés, je les prenais dans ma chambre. À Baden-Baden, tu peux emmener ton chien.
Est-il vrai que pour votre 70e anniversaire, le directeur de la Tate Gallery a fait éteindre les détecteurs de fumée en fin du repas durant dix minutes pour vous permettre d’allumer une cigarette ?
C’est juste, mais je n’ai pas fumé, d’autres l’ont fait à ma place. Moi je ne fume pas à la Tate, ni au Louvre. Mais je fume à la maison et partout ailleurs. Dans le jardin de Monet à Giverny, j’ai fumé une cigarette en contemplant l’étang. Puis j’ai marché quelques minutes jusqu’à l’atelier comme Monet l’aurait fait pour peindre. Monet fumait et il est mort à 86 ans. Renoir fumait. Matisse fumait. Tous fumait. Je ne comprends toujours pas ce qu’on nous raconte à propos des fumeurs qui meurent plus tôt.
Votre père n’était-il pas un farouche opposant au tabac ?
En effet, mais j’ai maintenant dépassé l’âge auquel il est mort. Je ne sais pas bien ce qu’il ressassait en boucle. Pour ma part, j’ai tous les argu- ments pour défendre les fumeurs. Quand je peins, je ne fume pas car mes mains sont occupées. Mais si on me retire le plaisir de fumer quand je m’assoie pour examiner ce que j’ai peint, je vais être conscient de mon corps, alors que le tabac me permet d’oublier mon corps et d’avoir l’esprit libre pour la contemplation.
Fréquentez-vous les marijuana shops ?
Bien sûr, j’en consomme pour des soucis de santé, comme l’anxiété ou le mal de dos. Tout du moins, c’est ce qu’on écrit sur le formulaire obli- gatoire afin de s’en procurer au magasin. C’est légal ici. Vous voulez voir ma carte officielle de demandeur ? (Il l’extrait de son porte-cartes et me la tend)
Au vu de votre prochaine exposition parisienne, L’arrivée du Printemps, peut-on savoir où vous placez les arbres dans
la hiérarchie des choses les plus difficiles à dessiner ?
Je les place très haut. Mais avant eux, les visages, les mains et les pieds sont les plus difficiles à peindre. Quand Rubens peignait les visages, les mains et les pieds, c’était un Rubens. Quand il ne les peignait pas, ce n’était pas un Rubens. Les arbres viennent après, plus difficile encore que les fleurs.
“Je sais bien que les créateurs de mode regardent vers les années 70 et 80. Mais je ne suis pas un suiveur.“
Vous semblez ne pouvoir peindre que les gens que vous connaissez bien. Est-ce la raison pour laquelle vous avez toujours refusé les portraits de commande ?
Je ne veux pas obéir à des commandes car vous devez faire plaisir à quelqu’un d’autre. Moi, je veux seulement me faire plaisir en peignant des tableaux. Je refuse toujours ces commandes car autrement, je passerais mon temps à faire ça. Et si cela ne me plaît pas, ça ne pourra pas marcher.
Votre père fut le modèle de votre premier tableau vendu 10 livres sterling. Quelle fut la sensation de “vendre de son père” ?
Mon père était persuadé que la personne avait acheté ce tableau parce que c’était lui, et je pensais qu’on l’avait acheté parce que c’était mon tableau. Mais grâce à sa conviction, il a accepté de poser une nouvelle fois.
Je voulais connaître votre sentiment sur un célèbre artiste anglais dont la côte ne cesse de monter dans les salles de vente : sir Winston Churchill ?
Évidemment, ses œuvres ont de la valeur par le fait même qu’il en est l’auteur. C’était un peintre compétent qui peignait dans le style de Monet, en tout cas c’est ce qu’il cherchait à faire car il adorait la peinture française. Mais contrairement à moi, il pratiquait la peinture comme un hobby, tout comme il construisait des murs comme un hobby. À un moment, au tournant de la guerre en 1943, il a eu le cran de prendre une semaine de congé pour aller peindre au Maroc. C’était vraiment gonflé de faire cela au moment des préparatifs du débarquement, quand la vic- toire n’était pas encore assurée.
Vous avez cultivé des amitiés surprenantes dans le milieu du cinéma. Était-ce distrayant d’être ami avec le réalisateur Billy Wilder ?
Notre amitié aura duré vingt ans. Il était très drôle, on déjeunait souvent ensemble et on adorait s’appeler pour se raconter des blagues. Il avait des réparties cinglantes comme l’histoire de ce type qui va chez un médecin qui lui apprend qu’il a Alzheimer et un cancer. Et le type répond : “Heureusement que je n’ai pas un cancer !”. La femme de Billy est morte il n’y pas si longtemps, presque centenaire. Elle aussi fumait…
Récemment, Martin Scorsese a avoué s’être inspiré de votre univers pour réaliser Taxi Driver. Cela vous étonne ?
Je savais déjà qu’il avait beaucoup aimé A Bigger splash, ce documentaire sur ma vie. Il l’avait montré à son directeur de la photographie et lui avait demandé de s’en inspirer, en particulier pour la façon de filmer New York.
Pourquoi affirmez-vous que Le Caravage a inventé la lumière d’Hollywood ?
Car seul l’art européen a des ombres. L’art chinois, l’art japonais, l’art indien ont des images sophistiquées mais jamais d’ombre. Les seules ombres sont dans la peinture européenne. Et les ombres viennent de l’optique parce que l’optique a besoin des ombres et de lumière. La perspective vient aussi de l’optique, une source intense de recherche pour moi. C’est pour cela que je joue avec la perspective dans ces photos en 3D. Mais au cinéma, je ne vois qu’une seule perspective avec son point de fuite unique. C’est très plat et artificiel. Même en voyant Titanic, j’ai eu l’impression de voir le film à travers la fente d’une boîte aux lettres.
Depuis l’iPad, quelle est la dernière invention technologique qui vous captive ?
En ce moment, j’utilise Photoshop, car je me suis toujours intéressé aux technologies autour de la fabrication des images. C’est la raison pour laquelle, je me suis passionné pour la photographie. La technologie a toujours eu un impact important sur la création d’images. Elle était déjà utilisée par les peintres en 1420.
Vous faîtes ici allusion à votre passionnant ouvrage sur l’utilisation précoce de la camera obscura dans la peinture.
Ces révélations ont fait dire à l’essayiste Susan Sontag que cela revenait à apprendre que les grands séducteurs de l’histoire prenaient du Viagra.
La remarque est idiote car elle ne s’y connaissait pas beaucoup en matière d’image. Elle est venue une fois ici alors qu’une œuvre recouvrait un mur entier. Elle n’a rien eu à en dire car elle n’avait rien compris. Elle était littéraire, pas visuelle. Ma réponse à son attaque fut : la deuxième profession la plus vieille du monde doit certainement concerner la fabri- cation et la distribution d’aphrodisiaques.
Existe-t-il encore une avant-garde ?
Pour avoir une avant-garde, il faut une vieille académie ou une autorité contre qui se dresser. Qu’il s’agisse de la peinture ou d’un autre domaine, où se trouve l’académie aujourd’hui ? L’avant-garde appartient donc à un système révolu.
Comme les maîtres des temps anciens avez-vous eu des élèves ?
Ces dix dernières années, j’ai eu un élève: Matthias Weischer, un jeune peintre allemand très talentueux, que j’ai soutenu dans le cadre du projet Rolex Mentors & Protégés. Je l’ai rencontré plusieurs fois à Londres, il est venu ici et comme il n’était jamais allé à Paris, je l’y ai emmené. Nous y avons vécu des moments passionnants. Un matin, nous sommes allés au musée Picasso, nous avons longuement observé la sculpture du babouin dont la tête est faite avec une voiture d’enfant. Puis nous nous sommes rendu au Louvre, en optant pour la section égyptienne. Et là, au sol, il y avait la sculpture d’un babouin dont la tête ressemblait à une voiture d’enfant. Picasso l’a forcément vue, l’image étant gravée dans sa tête. Nous avons observé avec attention cette statue avec un grand sexe. Une petite fille venait aussi de la remarquer. Tout à coup, sa mère l’a attrapée pour l’éloigner.
Est-ce le drame survenu à Bridlington à la fin de l’été 2013 (le suicide de l’un de ses assistants dans la maison de David Hockney au nord de l’Angleterre, N.D.L.R.) qui a provoqué votre retour définitif en Californie ?
Non, c’est une véritable tragédie, mais ce n’est pas la raison de mon retour. Je suis revenu à cause d’une grande exposition à San Francisco. J’en avais assez de Bridlington, j’étais arrivé au bout de ce que j’avais à y faire, et comme j’avais conservé ma maison à Hollywood… À mes amis de Los Angeles, j’avais l’habitude de dire que je n’étais qu’en repérages extérieurs en Angleterre. Non, la vie est vraiment agréable ici. Avez-vous vu des choses intéressantes ?
J’ai fait un jogging idyllique hier matin dans les collines du Griffith Park, jusqu’au sommet du Mont Hollywood…
Tiens, c’est le tout premier endroit où je me suis rendu lorsque j’ai découvert Los Angeles, à cause de la scène finale de La Fureur de vivre. Elle a été tournée à l’obser- vatoire. Il y a d’ailleurs une statue de l’acteur au pied de laquelle les gens déposent des ciga- rettes. Mais je me demande si le film n’a pas un peu vieilli… Vous connaissez James Dean ?







