Ogre de la vie mondaine, le dessinateur Sem a croqué toutes les hautes figures des Années folles. Bienvenue sur le TikTok de la Belle Époque.
Il fallait être armé d’un certain courage pour braver l’entre-soi de l’omnibus en ce début du XXe siècle. Au comptoir du Maxim’s, où se presse le tout-Paris, ces messieurs en veston de chez Poole et leurs demi-mondaines emplumées tentent d’éviter Robert de Montesquiou, pape de l’éloquence, qui commente les tenues de ces dames : “Ce n’est pas un corset qu’elle porte, celle-là, c’est une forteresse Vauban !” Plus loin, dans la grande salle où déjà l’on danse, Georges Feydeau fume un cigare contre les indications de son médecin, Colette se moque d’un couple extravagant et la Belle Otero, descendant de la table sur laquelle elle se donnait en spectacle aux princes et hommes d’affaires en villégiature dans ce haut lieu des plaisirs, s’empare de quelques serviettes pour s’éponge le front. Au milieu de ce ballet incessant d’aigrettes, de froufrous et de monocles, un petit homme, sec, cocasse, l’œil vif sous son éternel canotier, engoncé dans un costume de flanelle grise, griffonne à la hâte la silhouette de l’esthète Boni de Castellane. Les habitués du lieu savent qu’il s’agit de Sem, alias Georges Goursat, illustrateur périgourdin de renom, connu pour ses caricatures aux lignes claires, inspirées des estampes japonaises, des croquis de Cham et des pin-up de Jules Chéret. Sur le petit carnet qu’il tient au creux de sa paume, il immortalise les grands noms de son époque, hautains à la descente du Jockey Club, faussement nonchalants dans l’allée des Acacias et fêtards dévergondés chez Durand, Larue ou Maxim’s, de la Belle Époque jusqu’aux Années folles.
LE THÉÂTRE DES APPARENCES
Dans cette société du paraître, où la guerre de 1870 semble bien loin et celle de 1914 n’a pas encore cassé l’ambiance, où frivolité, sérénité et sécurité prévalent, Sem capture ses victimes comme un paparazzi sur les tapis rouges. Car, en réalité, prendre rang dans l’un des vingt-sept albums de Sem, et malgré son coup de crayon incisif qui prête à l’un des allures simiesques et à l’autre un profil chevalin (ou lorsque la Belle Otero devient la Belle Otarie), c’est se payer un passeport mondain aux côtés d’Isadora Duncan ou du baron Édouard de Rothschild. Impitoyable mais bienveillant, Sem croque ses contemporains et l’ambiance de l’époque, son terrain de chasse préféré restant la piste de danse. Là où les physionomies d’ordinaire guindées atteignent leur maximum d’intensité, il manque rarement sa cible. Ses silhouettes implausibles : dégingandées, disproportionnées, gesticulantes et dandinantes “déculottent les âmes”, dira d’elles l’écrivain Willy.
Au début des années 1900, les pistes de danse évoluent dans le sens des mœurs. Sur les pistes, après une soirée à l’Opéra, les boutonnières ornées de gardénia, les queues de pie, les plumes d’autruche et les longues traînes adoptent de nouveaux rythmes venus d’Amérique. Dans Tangeville-sur-mer (août 1913), Sem fige ses contemporains dans des poses peu flatteuses imposées par le tango qui fait fureur, mais aussi le cake-walk, une danse populaire née dans les communautés noires américaines que la bonne société parisienne se réapproprie et qu’on retrouve dans les cafés-concerts dès 1902. Il s’amuse de cette société corsetée dont quelques pas de danse libèrent les “bustes cambrés”, les “croupes saillantes” et rend les décolletés suggestifs, fait voler les cols et apparaître les dessous de soie des opulentes robes.
Sur chacune de ses planches, aux airs de magazine people, Sem parvient à déceler le trait dominant de sa victime, sa personnalité qui affleure dans un pas de danse figé, les lignes maîtresses de son modèle, même lorsqu’il s’agit de la fameuse “Polaire et sa tête plate de serpent jaune, écrit Cocteau. L’actrice domine la mode. Elle déroute les femmes, énerve les hommes. Sem et Cappiello se disputent son profil”. Car, à bien examiner les portraits de Sem, on y décèle une vérité, parfois cruelle mais toujours juste, au milieu du grotesque. Dans ce Gala du XXe siècle, on retrouve aussi certains personnages de la Recherche : Robert de Montesquiou, Réjane… Dans une lettre écrite à Sem, Marcel Proust flatte d’ailleurs sa “richesse d’observation humaine”. Rien que ça.
L’AUMONIER DU RITZ
En 1914, la fête est interrompue. Pendant cette parenthèse, Sem suspend ses couvertures de la nuit parisienne pour devenir un chroniqueur patriote. Au lendemain de la guerre, le dessinateur retrouve une société changée : les Années folles ont mis au placard le monocle, le baise-main et les corsets. De nouvelles silhouettes envahissent les pistes de danses du Bal nègre, de la Coupole ou du Ritz, démocratisées (elles ne sont plus réservées qu’aux hommes et aux femmes de plaisir) et prises d’assaut par les amateurs de charleston et les rythmes diaboliques de Joséphine Baker (elle aussi portraitisée par Sem), les anciens dandies côtoient les nouvelles stars sur les planches de Sem : Elsa Maxwell et son imposant derrière, le prince de Kapurthala, le Shah de Perse et le roi Alphonse XIII d’Espagne, des industriels enrichis (monsieur Citroën) et des sportives prestigieuses, des comédiennes en devenir (Arletty, Dietrich), des petits boudinés ou de grands échalas, des femmes en déshabillé Poiret…
Fin connaisseur de la mode – il est un ami de Gabrielle Chanel, qu’il portraitise aussi –, Sem sait dessiner le tombé sensuel d’une robe, le tissu épousant la courbe d’une hanche, les genoux qui se dévissent sous un pantalon flottant. Il reproduit les cheveux courts, les maquillages excessifs et les silhouettes molles de cette nouvelle société plus mélangée et cosmopolite. Dans White Bottoms, son dernier album publié en 1927 et dont le nom reprend celui d’une danse populaire à l’époque, le black bottom similaire au charleston, il rend compte de l’influence du jazz dans ce nouveau monde : sur le coin de chacune de ses planches figure un ou plusieurs joueurs noirs américains (la caricature ici ne peut être taxée que de raciste) jouant du saxo ou du trombone. Le trait de Sem atteint son apothéose et se fait lui aussi plus libéré, plus coloré, voire plus osé. Il va jusqu’à représenter l’abbé Mugnier (surnommé le confesseur des duchesses) grimé en femme, vêtu d’une robe à franges roses, boucles imposantes aux oreilles et dansant au son du banjo. Sur une autre planche, où il le représente encore, il légende : “Vous ici, Monsieur l’abbé ? — Mais je suis l’aumônier du Ritz, ma chère enfant !” Typiste de génie et clairvoyant sur son époque, Sem, dont les dessins ornent encore les menus du Maxim’s et dont la renommée a atteint les rives outre-Atlantique (ses portraits sont utilisés pour le générique de Gigi de Vincente Minnelli), aurait aujourd’hui fait fureur sur les tapis rouges.


