Pour célébrer quatre décennies de création(s), les fameux Six d’Anvers s’exposent au MoMu jusqu’au 17 janvier 2027. Retour sur une mode plurielle et radicale.
Au début des années 1980, il est presque impossible de placer la Belgique sur la planète mode. Grâce à la ténacité de Mary Prijot, directrice de la section mode de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers créée en 1963 et aux institutions politiques déterminées à soutenir une industrie textile vieillis- sante, tout va très vite changer. Cette intervention directe de l’État est alors une première. En mettant sur pied des partenariats, des outils de promotion et le concours de la Canette d’or, dont Dirk Van Saene est le premier lauréat avec un jury présidé par Jean-Paul Gaultier, la Belgique fait le pari de l’avenir. Adieu les vieilles dentelles (de Bruges) ! Six jeunes diplomé(e)s de l’Académie précitée vont essuyer les plâtres de ce nouveau dispositif avec une audace folle. Tout comme leurs confrères et consœurs japonais(e)s, ils optent souvent pour une déconstruction du vêtement sans pour autant œuvrer dans la monochromie. Avec humour et poésie, ils questionnent ou réfutent le glamour et l’hyper-sexualisation des années Montana/Versace. C’est donc à Londres – en opposition aux podiums parisiens ou milanais – qu’il vont montrer leurs premières collections en 1986.
LES SIX JEUNES DIPLÔMÉ(E)S DE L’ACADÉMIE OPTENT SOUVENT POUR UNE DÉCONSTRUCTION DU VÊTEMENT SANS POUR AUTANT ŒUVRER DANS LA MONOCHROMIE
Mettant leurs ressources en commun tout en préservant leurs identités et singularités, ils font la une des magazines britanniques les plus pointus sous l’appellation collective des “Antwerp Six”… tant leurs noms sont imprononçables ! Ces premiers succès n’empêcheront pas la plupart d’entre eux de mettre le cap sur Paris quelques années plus tard. L’exposition qui leur est consacrée au MoMu d’Anvers est l’occasion de (re)découvrir leurs premières créations et de mesurer l’immense impact qu’ils continuent d’avoir sur la scène internationale.
“Les Six d’Anvers ont façonné l’histoire récente de la mode. Nous sommes fiers de réunir leur travail dans une exposition qui offre un regard unique et approfondi sur leur héritage et leur influence”, commente Kaat Debo, directrice du MoMu. Quarante ans après leurs débuts, les Six d’Anvers ont connu trajectoires et succès divers, certains restant fidèles à leur esprit d’indépendance, d’autres ayant passé le flambeau à la nouvelle génération.
Ann Demeulemeester n’a guère besoin d’être présentée tant son identité “rockmantique” est précise et connue de tous. Les liens de soie, de cuir ou de coton qui ornent souvent les vêtements qui portent sa griffe ont pour origine le style des juifs orthodoxes de la ville d’Anvers. La marque appartient désormais à l’Italien Antonioli avec Stefano Gallici à la direction artistique.
Dirk Bikkembergs s’est fait connaître pour un style ultra viril et pour un travail novateur sur la maille, le cuir et les chaussures. Après de très grands succès sur les podiums parisiens au début des années 1990, il met le cap sur l’Italie où il rachète le petit club de football de Fossombrone dans la région des Marches. Dès lors, ses créations seront exclusivement orientées vers ce sport ou son adaptation à une garde-robe urbaine. Il quitte la marque en 2012.
Dirk Van Saene, c’est l’artiste de la bande. Le plus discret mais, aux yeux de beaucoup, le plus talentueux. Souvent comparé à Martin Margiela, il a entremêlé le quotidien et le bourgeois, le trash et un esprit tailleur quasi couture. Il est aujourd’hui un plasticien reconnu, utilisant toujours la dimension textile dans son œuvre.
Dries Van Noten est issu d’une famille de tailleurs et fonde sa marque autour du vêtement masculin à travers un prisme ethno-chic. Le succès est rapide et planétaire, poussant le créateur à imaginer également un univers féminin. Toujours fidèle à un esprit de voyage entre les styles et les cultures, la marque Dries Van Noten est synonyme d’imprimés surprenants et de richesse colorielle. Après le rachat de sa marque par le groupe catalan Puig en 2018, qui a étendu l’activité à la beauté, le créateur anversois a passé le flambeau à son assistant – le brillant Julian Klausner – en 2024.
Marina Yee, c’est l’énigme et la radicalité. Elle aussi a souvent été comparée à Martin Margiela dont elle a partagé la vie dans leurs jeunes années. Sa carrière, plusieurs fois interrompue, a souvent interrogé et séduit les experts par son apparente discontinuité créative. Son bar Indigo, proche du marché aux puces des Marolles à Bruxelles, fut un temps un œil curieux ouvert sur le monde. Depuis quelques années, elle rééditait un vestiaire hautement qualitatif issu de ses recherches et expériences mode précédentes. Marina Yee est décédée en novembre 2025.
Walter Van Beirendonck, c’est une vie en cartoon ! Une mode comics, graphique, faussement naïve et joyeusement provoc, grandiloquente dans les années W< avec des shows restés dans les annales, et toujours fidèle à l’esprit d’origine. Quarante ans après ses débuts, la griffe connaît un immense regain d’intérêt, surtout auprès d’une génération qui vient de découvrir ce pionnier du style techno.
