CITIZENKANNES – JOUR 2
Pour la seconde année consécutive, CitizenK vous impose, en toute mauvaise humeur, une chronique quotidienne en direct du Festival de Cannes.
Première vraie journée – comprendre qui commence et qui finit dans un seau d’alcool gratuit, potentiellement le même – de festival avec une expérience tout à fait limitée de la salle puisque cette année votre correspondante s’est tartiné une pleine baratte de premiers et seconds longs métrages pendant l’hiver, en origami sur son canap’, dans le cadre de la sélection des longs métrages pour la Semaine de la Critique. Une avance qui devait lui permettre de se faire un max de beurre auprès de ses médias en vendant, en amont du festival, des critiques comme s’il en pleuvait, nue sur les galets. Après un rapide reality check, il semblerait qu’en fait non, pas vraiment, parce que moult confrères et consœurs précaires visionnent aussi les films cannois en projections secrètes à Paris et qu’un principe vertueux de répartition des piges s’applique fort heureusement.
Désargentée mais libérée de l’habituel fardeau de projections à honorer pour gagner de quoi se payer le verre de Sancerre à 9,5€ au bar du coin et le falafel à 15 balles que t’aurais bien pris une petite note sucrée avec, on se vautre le ventre vide devant la Compet’, section où les premiers et seconds films sont plus rares, et où sont censés proliférer les génies (23% de réalisatrices sélectionnées, ça laisse de l’espace pour manspreader toujours plus). Mais v’là-t’y pas que, dès le premier jour, se déclare une flemme – en attendant la grève – générale en salle Bazin, antre réservé à la presse, devant La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, avec Léa Drucker dans le rôle-titre, inventaire bourgeoississime des grands tracas que peut connaître une chirurgienne chiantos sur dix ans. Puis, le Pigistan part en ronflements en mi majeur sur Quelques jours à Nagi de Kōji Fukada, son centième film en deux ans, où deux Japonaises sous décaf’ discourent sur l’art et l’amour, l’une sculptant l’autre dans une démonstration d’évidage (du dialogue, de la mise en scène…) pas inintéressante mais sûrement trop démonstrative pour ranimer la salle.
Dépitée, on vampirise les vaillants collègues qui traînent leurs guêtres jusqu’à la Quinzaine pour glaner des titres sur lesquels jeter nos obscurs fantasmes. Décrit par un confrère comme un « énième conte sur la masculinité », le très attendu Butterfly Jam de Kantomir Balagov vit une dégringolada de hype directos quand, en face, les films de la Semaine (Dua de Blerta Basholli et In Waves de Phuong Mai Nguyen) connaissent un décollage fulgurant, auquel la présence à Miramar de Will Sharpe (l’une des figures de White Lotus, dont la saison 4 est actuellement en tournage dans le coin), Lyna Khoudri et Oklou – également membre du jury de la Semaine – n’est certainement pas étrangère.
Mais c’est surtout Mauvaise étoile, présenté en ouverture de l’ACID, qui n’a pas la prétention de nous prendre pour autre chose que ce que l’on est viscéralement, nous goules assoiffées de films évoluant en sous-sol, au mépris du soleil qui caresse une mer d’huile au dehors. Premier long métrage de Yann Berlier et Lola Cambourieu, dont le parcours replet en court métrage témoignait déjà d’une aptitude vertigineuse à transfigurer le réel en travaillant leur propre matière intime, cette sidérante co-réalisation est une expérience de cinéma maboule où se jouent les mécanismes carnassiers de l’emprise, ici d’Alex (Hugo Carton) sur Kiki (Noëmie Edé-Decugis), sa compagne. S’il est parfois difficile de résister à la suffocation qui déferle droit sur nous, le fait même de regarder ces images en face, dans une salle comble, de tenir bon pour éprouver, témoigner et se défaire un jour de nos chaînes, fait grand bien à l’âme.



