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Tarek Lakhrissi, Out of the Blue (video still), 2019 © Courtesy of the artist and VITRINE

Passé, présent, futur. Rencontre avec Tarek Lakhrissi

Par Justine Sebbag

Jusqu’au 19 février 2023, l’IMA explore les mille et unes facettes de l’identité queer au sein de la culture arabe à travers l’exposition Habibi, les révolutions de l’amour. Parmi la multitude d’œuvres exposées, le court-métrage Out of the Blue sort du lot par son récit d’anticipation psychédélique. Rencontre avec son réalisateur, l’artiste et poète Tarek Lakhrissi

Citizen K : Pour commencer, comment vas-tu ? Sur quoi tu travailles en ce moment ? 

Tarek Lakhrissi : Je vais bien, un peu secoué par l’ouragan de Frieze à Londres (foire d’art contemporain qui s’est tenue dans la capitale anglaise du 12 au 16 octobre derniers, ndlr) où j’ai présenté un solo avec ma galerie. 

Citizen K : Tu es né en 1992, as-tu la sensation d’être en phase avec ta génération ?

Tarek Lakhrissi : Absolument. J’avais commissionné une soirée performance en 2018, puis en 2019, qui a été présentée à Lafayette Anticipations à Paris puis à Auto Italia à Londres, qui se nommait Différents Alibis. C’était une soirée de performances qui réunissait des amis et artistes nés en 1992 tels que Christelle Oyiri, Harilay Rabenjamina et Ndayé Kouagou. On se définissait comme faisant partie d’une génération de tricksters qui ont grandi avec Internet, les clips vidéo sur MTV, une société idéalisée post « black-blanc-beur ». On profite d’une forme de liberté (assez relative) et de beaucoup d’actions politiques qui ont été mises en place par les personnes avant nous.  

Citizen K : Quelles ont été tes premières influences artistiques ?

Tarek Lakhrissi : Je dirais que les premières sont nées de la télévision, je pense notamment aux clips vidéo ; en particulier l’univers de Hype Williams qui a réalisé les clips fous de Missy Elliott, Busta Rhymes, Travis Scott, etc. Très jeune, cet univers m’a passionné. Ensuite, il y a eu la littérature, le cinéma et le théâtre. Et la scène nord-américaine a été une grande inspiration lors d’une année au Canada, où j’ai aussi passé beaucoup de temps aux Etats-Unis. Dans le domaine de l’art contemporain, je suis en ce moment intéressé par les travaux de WangShui, Sophia Al Maria ou encore Sin Wai Kai.

Citizen K : Sans avoir suivi de formation artistique, tu as développé ta pratique à partir de l’écriture et du langage. Que peux-tu nous en dire ? 

Tarek Lakhrissi : J’ai développé tout un attirail esthétique et conceptuel qui découle directement du langage et de la poésie, aussi parce que c’était mes seuls outils quand j’ai développé ma pratique artistique. Mon parcours a d’abord été universitaire, j’ai étudié la littérature et le théâtre. Parallèlement, j’ai travaillé en librairie pendant six ans. Je crois que j’ai été nourri de tellement d’images, de sensations et d’histoires, que j’ai voulu à mon tour raconter mes propres narrations. Il y a pour moi quelque chose d’assez mystique et politique dans le langage, quelque chose qui nous dépasse et nous ancre, et j’ai toujours été attiré par ces deux tensions. 

Citizen K : Installation, performance, film, texte, sculpture – tu touches à un large éventail de médiums. Prenons le film, quelle est sa particularité à tes yeux ? 

Tarek Lakhrissi : A mes yeux, je pense le film comme je pense le temps et l’espace. Je vois le film comme une manière de réunir des corps, notamment queers et racisés, de leur donner une forme de puissance dans des espaces et des temporalités souvent flous et bizarres. Le format du film permet de réaliser des univers et lier des passions comme la performance, la musique, la mode, la poésie… et le drame ! Enfin, j’ai été souvent très marqué par le cinéma quand j’étais adolescent, j’adorais les films étranges de Leos Carax, Gregg Araki, Rainer Werner Fassbinder, Gus Van Sant, ou encore Bruce LaBruce. Tourner des films est une manière de trouver d’autres formes de langages et de réunir ma communauté de tous les jours. 

Citizen K : Comment ton court-métrage Out of the Blue s’est-il retrouvé dans l’exposition Habibi, les révolutions de l’amour à l’IMA ? 

Tarek Lakhrissi : J’ai été invité par les commissaires et c’était évident qu’Out of the Blue devait faire partie de l’exposition. Il retrace l’histoire de Mejda, un personnage queer qui s’émancipe d’une crise et qui accepte une forme de sagesse. Et il y a une forme d’ode à la critique politique par l’humour et un désir d’investir le futur comme champ de spéculation poétique. 

Citizen K : Dans le catalogue de l’exposition, Out of the Blue est décrit comme un conte psychédélique d’anticipation sociale. Peux-tu nous parler de ce film ? 

Tarek Lakhrissi : Out of the Blue a été un film réalisé et produit en 2018 dans le cadre de ma résidence à la Galerie CAC de Noisy-le-Sec. Mejda va voir un vieux film de science-fiction dans un cinéma, s’endort et, en se réveillant, iel se retrouve pris.e au piège à cause d’une attaque d’extra-terrestres qui décident d’enlever tous les “hommes de pouvoir”. C’est bien sûr une forme de satire de rapports de pouvoir, et la manière dont des personnes marginalisées s’approprient le futur et l’espace. Out of the Blue résonne encore dans l’actualité, même quatre ans plus tard, notamment sur la manière dont la France change. Le film a été tourné de façon intime, avec des amix, plus ou moins proches, plus ou moins pro, et il y a pour moi une grande importance à être “ensemble”. Enfin, ce film pose les prémices de thèmes qui vont revenir souvent dans mon travail : la spéculation, la transformation et le jeu sur les codes. 

Citizen K : Il y est aussi question de l’avenir, du futur. Pourrais-tu te revendiquer d’un mouvement comme celui du futurisme arabe ?

Tarek Lakhrissi : Je ne pense pas que j’utiliserais cette expression. Il pourrait plutôt s’agir d’un futurisme des banlieues. Je ne l’ai pas assez dit, mais le film a été tourné dans une banlieue de Noisy-le-Sec dans le 93, et ce n’est pas anodin. J’ai moi-même grandi en banlieue et pour moi, ces espaces périphériques sont les lieux du futur. Le centre appartient au passé. Et j’ai plutôt envie d’appartenir aux spirales. 

Citizen K : Que t’inspire le futur ? 

Tarek Lakhrissi : J’ai envie de dire que le futur m’inquiète. J’essaie de trouver du calme, le calme du moment présent, au milieu de cette inquiétude, parce que je ne suis pas sûr que nous sommes prêt.e.s à affronter ce qui va arriver et ce qui nous attend.