×
Mary Marshall, avec des taches téléplasmiques sur le visage lors d'une séance dans la maison du Dr. Thomas Glendenning Hamilton. Crédit : UNIVERSITY OF MANITOBA/ARCHIVES & SPECIAL COLLECTIONS – HAMILTON FAMILY FONDS

Qui étaient les divas du spiritisme ?

Par Matthias Debureaux 

Grâce à de vertigineuses archives, deux ouvrages majeurs ressuscitent coup sur coup les étoiles perdues de la scène spirite. 

Un fantôme ne se montre jamais nu” notait l’écrivain Ambrose Bierce. Revêtus d’un suaire telles des âmes errantes, ils sont plein de pudeur et font parfois preuve d’un goût certain. Il en va de même pour celles qui les convoquent. Dans son Histoire visuelle des femmes médiums, le philosophe et chercheur Philippe Baudouin fait la part belle au stylisme de ces spirites de la fin du XIXe au début du xxe siècle. Un style qui peut s’apparenter aussi bien au costume traditionnel des membres du Ku Klux Klan qu’à un maillot noir aux allures de camisole, non dénué d’érotisme et de sensualité. Outre le fascinant vestiaire « fluidique » de ces femmes qui dominèrent la discipline, le chercheur a également mis au jour un véritable starsystem de la médiumnité avec ses entrées en scène, sa gestuelle d’illusionniste et ses manipulations frauduleuses. L’âge d’or de ces médiatrices entre les vivants et les morts, telles de véritables vedettes de music-hall, rayonnera jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

CONVERSER AVEC LA FILLE D’UN PIRATE DES CARAÏBES

La vogue des esprits qui conversent par coups frappés commence aux États-Unis. En 1847, dans un cottage de Hydeville, situé dans l’État de New York, les soeurs Fox vont répandre la révélation des “bruits de l’au-delà” avec un esprit nommé “Pied fourchu”. L’engouement pour le paranormal donne naissance à un véritable phénomène de société. Certaines divas de la médiumnité auront leur correspondant attitré, ainsi Fanny Conant qui communique avec la fille d’un chef indien, tout deux assassinés par un général de l’armée américaine. Et bientôt, la photographie psychique se joint à la fête pour tenter de capturer des spectres sur des plaques sensibles. Puis la mode se propage en Grande-Bretagne et trouve des adeptes parmi des personnalités telles que Arthur Conan Doyle ou Victor Hugo, alors en exil à Jersey, qui entre en contact avec Shakespeare, Mahomet ou Jésus-Christ. La Londonienne Florence Cook devra quant à elle sa célébrité aux apparitions de Katie King, la fille d’un pirate des Caraïbes, digne d’une madone de Raphaël dans sa grande draperie blanche. Détournant les codes de l’imagerie mariale, comme le rappelle Philippe Baudouin, son pouvoir de séduction sensuel et charnel va fasciner et désarmer les témoins.

En France, l’immense succès du Livre des Esprits d’Allan Kardec lance la mode des tables tournantes. C’est même ce pédagogue français qui forge le terme “spiritisme”. Attirant ces nouvelles stars mondaines, dans les années 1870, les réunions spirites deviennent aussi courues que les salons littéraires. Pour certains observateurs, ces femmes médiums traversées par des transes seront classifiées comme hystériques, victimes de pathologies sexuelles ou de troubles de la personnalité. Mais pour Philippe Baudouin, ces faiseuses de spectres étaient souvent des femmes en détresse qui accusaient la perte brutale d’un enfant et cette nouvelle activité paranormale va leur permettre d’accéder à l’indépendance financière. Le spiritisme fut donc aussi cette voie d’émancipation féminine. Issue d’un milieu très pauvre en Italie, Eusapia Palladino surnommée la “diva de médiumnité” va susciter une véritable passion. Les nombreuses séances qu’elle donnera à l’Institut général psychologique de Paris attirent même la crème du monde scientifique.

LES REINES DE L’IMPOSTURE

Parmi ses plus belles trouvailles, Philippe Baudouin a inséré dans son ouvrage Apparitions, Les archives de la France hantée, un cliché original inédit où apparaît Marie Curie parmi les participants d’une séance d’Eusapia Palladino. Pierre et Marie ont ainsi assisté à plusieurs démonstrations de cette idole des médiums au regard démoniaque. C’était de véritables shows avec des coups à fendre les tables, des armoires ou des portes fermées à clé qui s’ouvrent sans toucher les serrures, des rideaux qui s’agitent et des chaises qui volent. Et Pierre Curie de s’exclamer : “Je crois qu’il y a dedans des questions qui touchent de près la physique. Il y a un agent inconnu dans ces phénomènes. Ne serait-ce pas simplement le magnétisme libre ?” Il est vrai que la diva gémissante en plein effort sait aussi dissiper l’attention et la vigilance des observateurs masculins en soufflant aux visages, tirant les oreilles ou usant parfois de baisers, caresses et autres stimulation érotiques. Augurant un véritable tournant dans sa carrière, le Prix Nobel de physique s’était même promis d’étudier le souffle froid qu’il croyait se dégager de la cicatrice du crâne de l’ltalienne. Mais le 19 avril 1906, quelques heures avant une réunion importante avec la médium, Pierre Curie est victime d’un tragique accident sur la chaussée : sa tête est broyée par la roue arrière d’un fourgon.

Marie Curie poursuivra brièvement les séances avec la médium italienne dans l’espoir de communiquer avec son défunt mari. Mais qu’attendre de cette arnaqueuse éhontée qui, plusieurs fois démasquée en pleine tricherie, prétendait sans vergogne que les esprits eux-mêmes lui ordonnaient de tricher ! Une autre reine de l’imposture, Marthe Béraud, dite Eva Carrière et surnommée la “muse aux ectoplasmes”, connaîtra un vif succès avec ses surprenants phénomènes d’apparitions lumineuses. Si certains ont décelé chez ces somnambules magnétiques une potentielle voie nouvelle pour l’enquête policière ou le renseignement militaire, d’autres préfereront les poursuivre pour “pratique illicite de la médiumnité”. Alors honneur et paix à Philippe Baudouin d’avoir réveillé ces divas du guéridon qui ont toutes fini pauvres et oubliées.