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Odeur adroite

Par Laura Pertuy

CITIZENKANNES – JOURS 7 & 8

Pour la seconde année consécutive, CitizenK vous impose, en toute mauvaise humeur, une chronique quotidienne en direct du Festival de Cannes.

Même si désormais, en salle, le logo de Canal+ est systématiquement hué par les spectateurices en guise de contestation contre le milliardaire breton qui fout la honte à la plus belle région de France, la Compétition n’a toujours pas trouvé grâce à nos yeux, soupasse qu’elle continue d’être dans sa lecture insipide d’un monde qui pourtant gronde en continu. Voilà, entre autres, la raison de notre absence en ces pages hier, car à se farcir 2x3h30 de tartines de bien-pensance par jour (et sans sel de Guérande), comment trouver encore la fougue pour écrire ? D’autant plus qu’il nous a fallu nous remettre d’une attaque impromptue de Sniffman, spectateur qui, vautré sur son siège du Grand Théâtre Lumière, s’est goulument lancé dans une symphonie de reniflements intempestifs à peine le film lancé. Quelle purge que de découvrir L’Inconnue d’Arthur Harari – peut-être notre plus grande attente – dans ces conditions miasmatiques, comme sans cesse rappelée à la morve du réel au creux de cette confondante fable kafkaïenne. Dans ce I Saw The TV Glow gone banlieue parisienne, un Niels Schneider famélique traîne avec ce pain sûr de Léa Seydoux, foutrement excellente en figure extraterrestre, cousine de la Scarlett Johansson d’Under The Skin, notre film de chevet. Ce n’est pas tant de transidentité dont il s’agit dans ce film où les personnages acheminent leurs tourments de corps en corps, que d’effacement, de disparition radicale, matière éminemment politique que le film ne travaille malheureusement pas assez fort.

Puis, on lève 36 fois les yeux au ciel devant le drame russe Minotaure en se demandant pourquoi on s’inflige encore cette Compet’ qui ressemble de plus en plus à un boys’ club bien rance, avant de partir se laver les yeux à la Semaine de la Critique, soit là – aux côtés des autres sections parallèles de l’empire à Frémaux – où se meut encore un cinéma d’irrévérence. Car go critiquer les puissants, cher Andreï Zviaguintsev (pourtant responsable de cette merveille qu’est Faute d’amour en 2017), mais à ce niveau d’absence d’aspérités ou d’accrocs, on se demande un peu où se niche la vraie fronde. Alors qu’il y en a du courage dans Seis meses en el edificio rosa con azulde Bruno Santamaría Razo (à la Semaine, donc), où le réalisateur mexicain fabrique des images manquantes pour souvenirs parcellaires et panse patiemment les douleurs de son enfance, passée auprès d’un père atteint du VIH. Et à ce récit qui sonde l’invisible – comme le faisait aussi si joliment Romería de Carla Simón l’an dernier – répond en un inattendu écho le second long métrage documentaire d’Alexander Murphy, Irish Travellers (Tin Castle). Cinq ans durant, le réalisateur franco-irlandais a filmé la famille O’Reilly, qui vit dans deux mobil-homes le long d’une route, en une fière réappropriation d’une marge dans laquelle une frange non négligeable d’autres êtres humains voudraient les enfermer.

Sinon, tout continue joliment à foutre le camp au Palais : un fer à lisser nous toise, échoué en salle de presse, l’air de dire qu’on pourrait quand même arrêter de flex sur le hairstyle cramoisi. Après, on a tout de même noté la réassurance que notre laideur pouvait procurer à certaines stars croisées en pleine extravagance capillaire à 8h du tam. Si on peut se rendre utile, c’est toujours avec zizir… Mais si nos boucles accueillent plutôt salement les UV cannois, que de compliments ces derniers jours quant à notre irrésistible fumet ! Car pour CitizenKannes, on ne recule devant aucun obstacle pour vous vendre du glam’ à tous les étages (même si on est logé au premier sur rue) avec ni plus ni moins qu’une visite de prestige au Carlton ce lundi, highlight de ce début de semaine autrement pas follement golden. 

Déjà, on ne s’est pas pris un stop à l’entrée du palace pour pâleur livide et guenilles de gaucho. Ensuite, on a su se diriger en un exquis chaloupé vers le Killian Bar avant de s’y accouder avec grâce, puis, accueillie par un jeune Breton sémillant, de siroter un cocktail à la guimauve en s’en barbouillant copieusement la joue. Presque un sans-faute, donc. Derrière le comptoir, ça nous enivre de « sémantique des odeurs » et de « structure olfactive néo-chyprée » en même temps que nous caressent les précieux jupons de ces dames, prêtes à faire une montée sèche au Palais (soit assurer le photocall puis disparaître en coulisses en s’évitant le film boboring en Compet’, bien joué les girlz). On repart avec une fragrance au sillage modéré – et depuis lors plébiscitée par toustes nos collègues qui puent –, le banger de la marque : Love, Don’t Be Shy, issu de la collection des fleurs narcotiques. Si on nous avait dit qu’on trouverait, dans un écrin doré, parfum à notre nez…

Au loin, sur les marches du Palazzo, Natasha St-Pier s’égosille dans les enceintes pour accueillir la présentation du dernier Almodovar qu’on boude sans vergogne. Ça suffit de se faire ponctionner 2h30 de notre temps gracieux à longueur de journée. Autant s’installer avec la plèbe non loin, sur la plage pas du tout abandonnée, et s’irriguer les oreilles du discours le plus politique du festival so far… by Ken Loach, bien sûr. À l’occasion de la présentation au Cinéma de la Plage de Land and Freedom (1995), l’un de ses chefs-d’œuvre, il est revenu sur la déclaration de son ami Wim Wenders à la dernière Berlinale, selon laquelle le cinéma devrait rester en dehors de la politique, pour se positionner contre cette servile assertion. Puis mic drop sur une citation de Martin Luther King : « La tragédie ultime n’est pas l’oppression et la cruauté des méchants, mais le silence des bonnes personnes à ce sujet. » Un clin d’œil appuyé à la tempête culturelle en cours mais aussi au génocide des Palestinien·ne·s, dont il n’a pas hésité à faire cas. Croyez bien que s’il était parfumeur, on écumerait des flacons de sa bravoure.