Le 20 mai 2026
Aujourd’hui disparus, ces shows périlleux ou parfaitement stupides ont été exécutés de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle par des artistes de foire hors normes.
« Un formidable coup de canon retentit. Holtum reçoit en souriant le boulet dans ses mains et le présente au public. Les personnes, qui n’ont pas vu l’homme canon n’auront rien perdu pour attendre », note l’hebdomadaire Le Sifflet du 9 janvier 1876. Car, aux Folies Bergère ou à l’hippodrome de l’Alma, ce Danois passé par les États-Unis avant de faire carrière en Europe, arrête à mains nues des projectiles lancés à pleine charge. Charges de poudre calibrées, trajectoires répétées avec précision, Jean Holtum s’entraîne avec Anna Born, sa partenaire devenue son épouse. À l’autre bout de la scène, elle charge le boulet dans un canon de régulation. L’explosion claque, le projectile fuse et notre monsieur Muscle, affublé d’une simple paire de gants et d’un tampon sur la poitrine, intercepte le boulet avant de le jeter au sol pour éviter la brûlure. L’exploit exige une force immense, des nerfs d’acier, des réflexes fulgurants. En cette fin de siècle, l’heure et les honneurs sont aux Hercule ; les arts forains du cirque (spectacles de curiosité et de l’extrême) jouent la carte d’une force physique tantôt brute, tantôt guerrière. Affublés de noms spectaculaires, les athlètes sont représentés tous biceps dehors et en tenue rouge sur des affiches publicitaires pour attirer les regards.
RENVERSER L’ORDRE DE LA NATURE
Parfois, on marche sur la tête. Comme Alexandre Patty, cet étudiant du quartier Latin né dans une famille française d’acrobates, qui se forme parallèlement aux arts du cirque et progresse en équilibre sur son crâne. Son numéro phare, lancé en 1905, consiste à se tenir dans cette position au sommet d’une table de plus de trois mètres cinquante, avant de descendre en sautillant neuf marches sans casque, sans rembourrage sinon un fin tapis. Trois ans d’entraînement quotidien pour quelques minutes d’effroi, le jeune Alexandre fascine la presse par sa capacité à « renverser l’ordre de la nature ». Il explique que la douleur disparaît avec l’habitude et ne plus connaître le mal de tête. Le public, lui, n’en revient pas, surtout lorsqu’il boit un verre d’eau ainsi inversé. En 1907, quand Patty s’engage dans le cirque Ringling Bros pour une tournée en Amérique, un médecin de Minneapolis qualifie le numéro de « l’une des démonstrations physiques anormales les plus remarquables jamais vues ». Personne ne reproduira jamais cette prouesse, pas même nos breakdancers. Trop spécifique. Trop dangereux. C’est un temps révolu dont les héritiers réels ou fictifs – les cascades idiotes de Jackass, les corps increvables des Expendables, les super-familles des Indestructibles et autre Dumb and Dumber – ne sont que de pâles copies.
D’autres artistes misent sur la singularité du corps. En 1880, aux Folies Bergère, Jules Chéret, le grand maître de l’affiche française, signe la lithographie du Géant Simonoff et de la Princesse Paulina. Lui est présenté comme un colosse ; elle comme une « poupée vivante ». The 2 Leonardy, “seul bossu gymnaste, champion universel”, exhibe de son côté sa spectaculaire voussure, accentuée par sa musculature, durant ses tours de force dans les grands temples du spectacle populaire de la Belle Époque. Car les freak shows, carnavals et spectacles itinérants qui font fureur en Australie ont gagné l’Europe. Parmi eux, un kangourou équipé de gants de boxe affronte des humains lors d’un simulacre de combat à Londres. Informé du succès, le directeur des Folies Bergère engage le wallaby « à prix d’or » et l’intègre à la programmation parisienne. L’animal est la star, l’homme le faire-valoir : généralement anonymes, ceux qui montent sur le ring sont le plus souvent des pugilistes semi-professionnels, des hommes forts de carnaval, parfois d’anciens lutteurs reconvertis.
L’ESTOMAC IDÉAL
Le goût pour la force et le freak bascule parfois vers celui de curieux exemples de culture physique… À l’Olympia, sous le surnom de « l’homme aquarium », Mac Norton, alias le Regurgitators – héritier de numéros de régurgitation volontaire remontant au XVIIIe siècle, systématisés dans les cabinets de curiosités au XIXe siècle –, avale poissons et grenouilles frétillantes avant de les recracher avec une aisance parfaite sous les yeux du public grâce à une maîtrise exceptionnelle du diaphragme et de l’œsophage. « C’est l’estomac idéal », rapporte L’Action en 1921. Même combat pour Monsieur Roginski avec des poissons rouges. Au sommet des performances les plus folles, Aloysius Peters occupe une catégorie à part. Acrobate et homme fort allemand, ce performeur de thrill acts – numéros à sensations fortes prisés dans les shows de cavalerie et les rodéo circus de l’Entre-deux-guerres – est annoncé dans les années 1930 sous un sobriquet évocateur, « The Man With the Iron Neck ». Au sein de troupes comme Sells-Floto ou Ringling-Barnum, son numéro, passé par la capitale avec le cirque Medrano en 1931, consiste à sauter d’une barre de trapèze, une corde autour du cou. Incroyable mais vrai. Il s’acquitte de milliers de représentations avant de mourir étranglé en 1943, victime de son dispositif funeste.




