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© Lusted Men

Avec Lusted Men, l’érotisme change de camp

Par Justine Sebbag

À une époque saturée par l’imagerie sensuelle – principalement féminine -, le collectif Lusted Men fait un pas de côté en collectant des clichés érotiques d’hommes. Convaincues que ces images manquent à nos imaginaires, les cinq membres féminines du collectif les récoltent, les diffusent et les racontent. Le 2 juin, à l’occasion de l’exposition Love Songs, Photographies de l’intime, la MEP, à Paris, offrait une carte blanche à Lusted Men pour une soirée placée sous le signe de l’érotisme au masculin. Rencontre avec l’équipe derrière cet excitant projet. 

CitizenK : Qui se cache derrière le collectif Lusted Men ? Comment est-il né ? 

Lusted Men : Aujourd’hui, le collectif regroupe cinq personnes, avec des profils très différents: Laura Lafon (photographe), Marion Chevalier (chargée de projets artistiques), Morgane Tocco (anthropologue), Salomé Burstein (chercheuse et commissaire) et Lucie Brugier (animatrice d’ateliers créatifs). On s’est retrouvées au fur et à mesure autour de ce projet qui vise à donner une espèce de définition collective de ce que serait l’érotisme au masculin. Lusted Men est né en 2019 en partant du constat que l’on voyait très peu de photos d’hommes désirables avec des corps « normaux », qui ne soient ni des dieux du stade ni des sortes d’apollons répondant aux codes de la virilité. Ces représentations ne nous parlaient pas du tout, ça ne correspondait pas aux personnes que l’on désirait ou que l’on aimait. On a commencé le projet avec l’envie de voir ces images qui manquaient, et notamment à travers un regard féminin. 

CitizenK : Seulement à travers un regard féminin ? 

Lusted Men : Non, c’est ouvert à tous et toutes ! On veut également avoir des regards masculins. D’autant que ce sont les hommes hétéros qui détiennent les clés de ce qui est considéré comme la norme, donc le fait de prendre des photos érotiques, c’est déjà faire un pas de côté et ça participe à déconstruire un peu cette norme. C’est un acte artistique et certainement politique. L’exploration de l’intime, c’est un premier pas pour être non dominant, non oppresseur. On a besoin de tout le monde pour sortir du male gaze, qui est un regard objectifiant. 

CitizenK : Comment avez-vous mis la main sur ces clichés d’hommes érotiques ? 

Lusted Men : Par un appel à participation et finalement c’est la forme qu’a pris le projet. On s’est dit que c’était étrange qu’il y ait autant d’images de femmes et si peu d’hommes. Et si elles existent, où sont-elles ? Dans quels réseaux circulent-elles ? L’image homoérotique existe et elle est d’une richesse infinie, mais on ne la voit que dans certains cercles. Il y avait une certaine envie d’encourager les gens à créer ces images, de développer une pratique pour qu’elles puissent exister et être vues. Avec ce projet, on postule que les représentations sont vivantes et actives. Si on n’est pas confronté à une représentation plus large, avec des corps masculins multiples et différents, on ne pourra pas imaginer les désirer. Les images ont une puissance et on espère qu’en ressortant d’une exposition Lusted Men, le spectre des possibilités soit élargi. 

CitizenK : Si l’on souhaite vous envoyer des photos, comment ça se passe concrètement ? 

Lusted Men : On récupère les photos et les témoignages via un formulaire en ligne. Quand les gens nous envoient leurs images, ils répondent à des questions du type « Qu’est-ce que l’érotisme pour vous ? », « Est-ce que vous avez ressenti du désir avant la prise de vue ? », « Quelle est votre relation avec la personne? », « Avez-vous envie de nous raconter une histoire ? »… Il y aussi des données d’ordre sociologique pour savoir à quel genre s’identifient les personnes qui nous envoient leurs photos, la ville d’où ils viennent, etc. Il y a environ 25% de la collection qui est internationale. On s’assure enfin du consentement des personnes qui apparaissent sur les photos. Certains clichés ont un caractère sexuel très frontal et d’autres vont représenter des doigts et une source de lumière. Ça nous oblige à repenser ce que l’on considère comme érotique. Nous ne voulons pas donner une définition unique de l’érotisme, toutes les photos qui passent par la collection Lusted Men sont des visions de l’érotisme qui forment une définition collective à un moment donné. 

CitizenK : Vous diffusez les photos de votre collection sur des diapositives. Pourquoi avoir choisi cette manière de faire ?  

Lusted Men : On avait envie de retourner à une certaine matérialité. On s’est retrouvées en possession de toutes ces images numériques et l’idée de les repasser en film nous plaisait beaucoup. On voulait aussi pouvoir faire dialoguer ces images les unes avec les autres. Pour se faire, on a divisé les images en catégories puis on les a entrecoupées de textes issus des témoignages que nous avons reçus. Ainsi, avec le système de projection par diapositives, on touche directement à l’imaginaire en créant une sorte de film mental. Avec les diapositives, le spectateur est comme hypnotisé, presque captif, dans le sens où il ne peut pas échapper à certaines images. On nous a parlé de cette expérience comme d’un “flash de désir”. C’est une belle image pour parler de ces diapositives à travers lesquelles les images sont projetées comme des souvenirs. 

CitizenK : Une fois les expositions terminées, que deviennent les collections ? Des objets ? Des archives ? 

Lusted Men : Nous avons reçu près de 3 000 images au total, ce qui constitue un bon début d’archives. On a mis en place un système d’index afin de pouvoir rassembler sous des hashtags les photographies qui ont un thème ou un esprit commun. Pour le moment, à part notre manifeste, nous n’avons pas créé d’objets à proprement parler. On aimerait beaucoup publier un livre mais cela va nous demander de prendre un temps de réflexion car la forme actuelle du projet garantit un bon équilibre entre pratique amateur et professionnelle. Avec un livre, il va falloir faire des choix et on veut faire ça bien, donc prendre le temps nécessaire. 

CitizenK : Où peut-on voir les archives des anciennes collections ? 

Lusted Men : On les trouvait auparavant sur Instagram mais, sans surprise, elles ont été censurées en janvier dernier. On peut toujours en trouver une partie sur Patreon, mais globalement on ne peut les voir que pendant les expositions. C’est pour ça qu’il y a une telle énergie pendant nos événements, parce que c’est la seule opportunité de voir toutes ces images. Et ça nous permet de faire de la médiation autour des photographies présentées. Bien que ça soit un projet artistique, ces images nous sont confiées et sont très intimes. On ne voudrait pas qu’elles deviennent un simple support masturbatoire. Quand bien même elles peuvent porter de l’érotisme et être excitantes, il y a tout un propos derrière. 
Retrouvez Lusted Men au festival Feÿ Arts 2022 en Bourgogne, du 23 au 25 septembre, ou sur Instagram et Patreon.