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Vue de la plage de Knokke-Heist et ses cabines.

Le Zoute en août

Par MATTHIAS DEBUREAUX Photos, SAMUEL KIRSZENBAUM

C’est un fief bien défendu qui se dresse à l’extrême nord de la côte belge. Cette Babylone balnéaire nous a knock-outés.

Knokke-le-Zoute, quel nom étrange !

Zoute signifie “sel” en néerlandais. Mais deux théories s’affrontent pour l’origine de Knokke. Il y a le mot celtique “cnoc” signifiant colline et dont plusieurs villages irlandais portent le nom. Ou le terme germanique “knok” qui désigne une “terre située dans la mer”. Mais l’échevin responsable du tourisme préfère trancher ainsi : “Nous sommes le village d’Astérix… et on a la potion magique !!

Comment appelle-t-on ces villageois ?

Les Knokkois. Rappelons que le Zoute n’est qu’un quartier de Knokke-Heist, nom véritable de cette drôle de petite ville belge située à la frontière de la Hollande. Et “le Zoute, c’est notre Porsche 911 !!” claironne à nouveau l’édile en charge du tourisme. Les âmes de cet Eldorado sont donc les Zoutois. Mais pour les gens des environs, comme nous l’apprend la comédienne Virginie Efira qui passait ses vacances adolescente dans les stations voisines et populaires de La Panne, du Coq ou de Middelkerke, les habitués de Knokke étaient, sans distinguo, surnommés »: “les péteux”.

Mérite-t-elle le surnom de Saint-Tropez du Nord ?

La presse grand public la compare aussi à Deauville, Monaco, Cannes ou même Puerto Banús, la clinquante marina de Marbella l’Andalouse. Ou encore, selon le Financial Times, aux Hamptons de Long Island. Pour notre part, dans un hôtel aussi délicieusement suranné que le Britannia avec ses gants de toilette immaculés, ses cages à serins kingsize et ce couple de seniors portant blazer marine et robe de jersey bleu roi au petit déjeuner, c’est tel qu’on imagine Dinard au milieu des années 50.

On y retrouve d’ailleurs une inspiration anglaise pour l’urbanisme.

À la fin du XIXe, la nouvelle vogue des bains de mer attire les touristes britanniques sur ces milliers d’hectares assainis, endigués et achetés un siècle plus tôt par l’ingénieur Pierre- François Lippens. Naîtra ainsi au Zoute une cité-jardin ornée de gazons anglais et jalonnée de cottages inspirés des fermes flamandes, conçue par le grand architecte et urbaniste allemand Josef Stübben, un proche du roi Léopold II de Belgique. Maurice-Auguste Lippens, grand-père de l’actuel bourgmestre de Knokke, est à l’origine de l’essor fulgurant de la station au début du XXe siècle. Les noms de ces villas où les jardiniers achèvent la taille des bordures aux ciseaux à ongles en témoignent : Temps jadis, Mat des Flandres, Saint-Andrews, Firmin, Graziella, Bois Saint-Ann, La Frairie, etc.

Cette station balnéaire est-elle toujours élitiste ?

Forcément par les prix du marché immobilier qui sont un peu au-dessus de Paris mais en-deçà de Londres. Enfin, l’échevin du tourisme corrige cette perception : “Nous ne sommes pas élitistes, nous sommes qualitaires.” Rien de nouveau, nous avons retrouvé un texte de l’écrivain journaliste Joseph Vilbort qui ne juge pas mais constate en 1864 dans la Revue de Paris : “Votre regard sera réjoui par une belle verdure, si épaisse qu’à peine y pourra-t-il distinguer des maisons. C’est Knokke. Un village sans mendiants, ce qui n’est pas commun dans ces campagnes depuis la ruine de tisserands.” Il voit des gens qui “mangent bien, boivent mieux et sont de joyeuse humeur”. Constat toujours de mise au vu des 21 étoiles Michelin dans un rayon de vingt kilomètres.

Mais où peut-on y manger sur le pouce ?

Nulle part, les baraques à frites et les marchands de hot-dogs sont prohibés, une volonté délibérée des autorités pour faire travailler les restaurateurs. Dans les années 80, le flamboyant bourgmestre Léopold Lippens est parti en guerre contre les curieux qui venaient passer la journée à Knokke munis de leur pique-nique. Il fit interdire par décret les glacières sur la plage. Pour nommer ces indésirables, il a forgé deux expressions »: les “Touristes-Tartines” ou les “Frigobox”. Il proposa même l’idée de déplacer la gare à plusieurs kilomètres du centre pour les dissuader de venir. Craignant une incursion de migrants venant de Calais, il appelait récemment, pour ceux qui ne sont pas en ordre de séjour, à la création “d’un camp comme à Guantanamo, mais sans les torturer”. La ville cultive donc un certain esprit d’entre-soi. “Mais Knokke est en train de changer, nous confie une restauratrice, depuis quatre ou cinq ans, on place des Noirs en salle sans craindre les réactions de la population locale.”

Qui vient au Zoute ?

Citons d’abord le roi Philippe de Belgique et sa famille qui, en toute tranquillité, ne risquent jamais d’être harcelés par les demandes de selfies. Mais surtout l’apanage de l’élite industrielle, bancaire et médiatique belge. Au point qu’un témoin déclare ! : “Au niveau économique, tout se passe à Knokke aujourd’hui, il n’y a plus rien qui se décide à Bruxelles.” Au premier balcon, Albert Frère, le roi belge du CAC 40 connu pour avoir réussi à réconcilier les deux frères ennemis, Bernard Arnault et François Pinault qui sont d’ailleurs des habitués de la station. Même Bill Gates est venu au Zoute pour accompagner sa fille à un concours hippique.

Le coin est-il apprécié des Français ?

Surtout des hommes politiques en quête de tranquillité. L’automne dernier, François et Penelope Fillon ont participé au rallye automobile du Zoute Grand Prix, le grand événement mondain de la station. Questionné par un journaliste belge, l’ex-Premier ministre a précisé au volant de l’Aston Martin DB III qu’elle ne lui appartenait pas. En pleine tourmente, DSK avait trouvé un moment de répit à la table du Si Versailles à Knokke. François Baroin et Gérard Longuet ont été reçus par l’homme fort de la ville. Hommage touchant d’une habituée des lieux, la belle-fille d’un grand industriel belge a baptisé son loulou de Poméranie, Sarko.

Et côté show-biz ?

À son âge d’or, l’ancien casino doté d’une spectaculaire fresque de Magritte a accueilli en concert Joséphine Baker, Édith Piaf, Frank Sinatra, les Platters, Marlene Dietrich. Ou sur la plage, les Beach Boys, il y a près de 30 ans. Aujourd’hui, on ne compte guère que celui qui s’autoproclame “Fred Astaire du karaté” et dont la maman habite ici à l’année ! : Jean-Claude Van Damme est toujours propriétaire d’une résidence knokkoise.

En revanche, Knokke entretient un lien plus durable avec les artistes.

Outre les manches à air artistiques et les cyclopéennes statues d’hommes nus et de lièvres érigées dans la commune, c’est l’une des plus fortes concentrations de galeries d’art au monde (80 dans 2 km2). Les maisons familiales cachent aussi les plus incroyables collections. À la fin des années 80, Knokke devient pour l’artiste newyorkais Keith Haring le seul endroit où il se sent “chez lui”. Il y apprend sa séropositivité et y séjournera les trois derniers étés de sa vie. Raison pour laquelle nombre de résidents ont des T-shirts, jouets ou planches de surf décorés par le célèbre street artist. Il logeait alors dans le “Dragon”, une œuvre monumentale réalisée par Niki de Saint Phalle (autre habituée de la contrée) pour les enfants de l’artiste Roger Nellens, un ancien éleveur de poulets reconverti dans le milieu de l’art. Cet étrange golem abrite encore un improbable mobilier de Tinguely et les fresques de Keith Haring.

Ces richesses ne risquent-elles pas d’attirer de malveillantes convoitises ?

Knokke-le-Zoute, particulièrement à cause de ses nombreuses boutiques de luxe, est un peu “le pot de miel qui attire les malfrats”, souligne avec gourmandise un adjoint du bourgmestre. Avant, toutefois, de s’empresser d’ajouter ! : “Nous pratiquons le zéro tolérance.” Avec ses vingt commissaires de police, ses 230 policiers (pour seulement 34 000 habitants et 150 000 en haute saison), ses 600 écrans de contrôle ainsi que de nouvelles caméras de surveillance dont le champ de vision s’étend jusqu’à dix kilomètres, la ville est aussi sécurisée que l’aéroport de Bruxelles-Zaventem. Lassées des casses à la voiture bélier, les autorités ont fait le choix – certes radical – de flasher et d’analyser en temps réel toutes les plaques d’immatriculation qui pénètrent dans la commune, afin de détecter la présence de voitures volées. Au moindre doute, le véhicule est pris en chasse et des herses sont tendues à chaque issue de la ville, tel un fief médiéval futuriste. Payant, car cette méthode vient juste d’éviter une attaque chez Louis Vuitton. Le bon côté, c’est qu’en cas de chute à vélo, une ambulance viendra vous secourir avant que vous n’ayez le temps de vous relever.

Quel est le fait divers le plus curieux relaté dans la presse locale ?

Le vol des mains de la statue de Léon Lippens, fondateur de la réserve naturelle du Zwin et père de l’actuel bourgmestre. Ces mains sciées, tenant des jumelles, firent leur réapparition un mois plus tard, posées sur plusieurs billets de 500 euros, dans un cliché digne d’Amélie Poulain qui fut envoyé au journal la Libre Belgique. Cette photo était par ailleurs accompagnée d’un texte intitulé “Aux voleurs !!” faisant allusion à la chute de la banque Fortis qui éclaboussa son dirigeant Maurice Lippens, le frère du maire, tout en lésant des milliers d’épargnants. Si l’enquête policière n’a pas permis de retrouver les vandales de la statue, nous constatons que celle-ci a retrouvé ses mains. “Ah ces mains… nous confie une employée de la réserve, comme celles qu’on coupait aux Africains au temps du roi Léopold !!

Quelle est la Power Place to Be de Knokke ?

Son Royal Golf Club dessiné par l’architecte Harry Colt, également concepteur du golf de Saint-Cloud et du nouveau parcours de Saint-Andrews en Écosse. C’est ici que se joue la véritable partie mondaine et économique. Le nombre de membres est tenu secret. Même si l’une des doyennes nous confie qu’on entre désormais ici comme dans un moulin, car elle a vu, il y a peu, une famille joyeusement attablée au déjeuner et dont aucun ne possédait la carte du club. Cette précieuse carte attendue en rêve par plusieurs centaines de noms sur une liste d’attente. “Grâce à ce sésame, avoue un adhérent, vous ne serez plus le patron de telle ou telle société, mais bien un prénom.” Il faut deux parrains et passer par un comité de ballottage pour l’obtenir. Le tout-puissant comte Léopold Lippens tranche pour la décision finale. Nous l’avons d’ailleurs cueilli, un dimanche matin, à la fin de sa partie de golf.

Vous a-t-il donné quelques tuyaux pour devenir membre ?

Ne surtout pas jouer au name dropping avec lui! Il garde un cuisant souvenir d’un Allemand qui lui fit parvenir des lettres de recommandation signées par François Mitterrand, Helmut Kohl et Jacques Delors. Comble de malchance pour le candidat, une erreur de traduction dans le formulaire d’inscription fit de son épouse une “femme de ménage” au lieu d’une “femme au foyer”. Une clause rédhibitoire pour Léopold Lippens. “C’est dommage, solde le bourgmestre, Hermann Strenger n’avait qu’à me dire qu’il était le président du groupe Bayer !!” Le mieux est d’être parrainé par quelques cousins, car le golf doit rester une famille. “Que voulez-vous, nous concède un édile, il faut bien gérer la réserve humaine.”

Bourgmestre depuis 1979, Léopold Lippens va-t-il se représenter aux élections communales, en octobre ?

Bien sûr ! Avec seulement 39 années au pouvoir, il est encore loin du record de Jacques Chaban-Delmas et ses 48 ans à la tête de la mairie de Bordeaux. Mais celui qu’ici l’on surnomme affectueusement “King Léo” est en bonne voie, car il affirme être “encore d’attaque pour vingt ans”. Il nous apprend qu’à la mort de Milošević, un ami lui a envoyé ce SMS : “Cette fois, ça y est, tu es vraiment le dernier dictateur d’Europe encore en vie !!” Il faut dire qu’avec un grand-père qui fut gouverneur général du Congo belge, l’homme dispose d’un solide atavisme.

L’un de ses enfants va-t-il un jour lui succéder ?

Beaucoup le souhaitent, mais aucun de ses enfants. À l’attention des chasseurs de dot, sa plus jeune fille est une ravissante diplômée de l’université Paris-Dauphine en stage chez Microsoft. Il ne faudra compter que sur la résistance du singulier bourgmestre dont la station brandit un taux de satisfaction record de 86%. L’infatigable voyageur depuis son apprentissage parmi le clan Kennedy puise ses idées dans le monde entier. Les ronds-points turbo, il a pris ça en Espagne. « J’ai hérité du don d’émerveillement de mon père, le créateur de la réserve du Zwin ! » Quant à la faune galante de sa cité, le suzerain ne souhaite rien changer. « Les riches créent de l’emploi mais citez-moi un chômeur qui ait créé un emploi. »

L’avenir de Knokke ?

Elle s’apprête à devenir la première commune intelligente et connectée de Belgique. L’installation de capteurs un peu partout dans la ville permettra bientôt de collecter toutes sortes d’informations. « Dès qu’une poubelle est pleine, s’émerveille le bourgmestre, on envoie quelqu’un pour la vider. Nous ne voulons pas jouer à Big Brother, mais c’est l’avenir ! » Autre enjeu crucial, rappelons que l’histoire de Knokke-Heist est marquée par le combat des hommes sur l’avancée de la mer. « Tout ça n’est pas une fatalité, nous nous déplacerons, plaisante-t-il. J’ai racheté une grande partie des terrains dans l’arrière-pays ! »

Carnet Zoutois

OÙ ZONER ?

Au Zwin, la magnifique réserve écologique fondée par le grand-père du bourgmestre est le paradis des oies rieuses, cigognes blanches, hirondelles rustiques, avocettes élégantes et même des bisons. Elle fut un des lieux de recueillement favoris de Marguerite Yourcenar.

OÙ ZOOMER ?

Parmi les nombreuses galeries d’art, MPV Gallery abrite un très rare décor du designer Gaetano Pesce. Les galeries Guy Pieters font également figure de défricheuses. En centre-ville, la Zwarte Huis ou « maison noire », édifiée pour un médecin en 1924, est une splendeur du modernisme belge. La maison du Dragon de Niki de Saint Phalle, désormais classée, ne se visite pas mais se laisse apercevoir de la route. 

OÙ ZINGUER ?

Le meilleur zinc de nuit est sans conteste The Pharmacy, un speakeasy au confort britannique. Tellement snob que le lieu ne sert pas de bière mais des highballs de luxe confectionnés avec des breuvages provenant de distilleries locales. Comme au golf, proscrire le name dropping pour avoir une place assise !

OÙ SE FAIRE ZIEUTER ?

Place Albert, surnommée « la place m’as-tu-vu », où l’on vient faire vrombir le moteur de sa Bentley. Ou en faisant chaque matin ¾ d’heure de queue chez Démaré pour acheter les petits pains ou « pistolets ». Enfin, au restaurant de poissons le Si Versailles, une institution du gotha knokkois pour déguster les moules au cerfeuil.

OÙ ZIG-ZAGUER ?

Dans le nouvel hôpital ultracontemporain AZ Zeno, inspiré de l’œuvre surréaliste de Magritte, qui place comme un nuage au-dessus du paysage. D’ailleurs : « Ceci n’est pas un hôpital, mais un environnement de guérison. » Un cadre original et écologique pour la formule déjeuner la plus avantageuse de la ville. 15 euros, entrée, plat, dessert, assortis d’une soupe.

OÙ FAIRE LE ZOUAVE ?

Chez Marie Siska qui sert des gaufres en forme de « trèfle à cinq cœurs » et dont la recette est tenue secrète depuis 1892. L’établissement comporte un fascinant playground avec son château en sucrerie, sa tour de l’horreur et son labyrinthe.

OÙ ZOOKER ?

Pas sur les tables des plages privées où la musique s’arrête après 20 heures. Le très sévère échevin du tourisme surveille tout débordement. Quant aux discothèques, c’est le point noir de cette ville vieillissante. Seulement en cas d’insomnie et pour s’abriter d’une averse, il est permis d’échouer au Scoop.

OÙ ZIGUER ?

En se méfiant des photographes du magazine Zoute People dans les pages duquel un couple illégitime vient encore d’être démasqué. Mais en règle générale, le célèbre « Tango » de Brel n’a rien perdu de sa fraîcheur : « Il pleut sur Knokke-le-Zoute / Ce soir comme tous les soirs / Je me rentre chez moi / Le cœur en déroute / Et la bite sous l’bras. »