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Es Devlin, directrice artistique de l’édition 2026

HOMO FABER ou l’île Lumière

Par VINCENT POINAS

En septembre, Venise honore les métiers d’art à l’occasion de sa biennale Homo Faber. 

Portée par la Michelangelo Foundation, en partenariat avec la Fondazione Giorgio Cini et la Fondazione Cologni dei Mestieri d’Arte, la manifestation retrouve une nouvelle fois ses quartiers sur l’île de San Giorgio Maggiore, face à la majestueuse Piazza San Marco. Intitulée “An Island of Light”, cette quatrième édition met littéralement en lumière les ouvrages de plus de 400 artisans internationaux dans un parcours d’installations immersives signé par l’artiste et scénographe britannique Es Devlin. Rencontre.

CitizenK International : Sans chercher à retracer l’intégralité de votre carrière… On vous connaît pour avoir mis en scène des pièces de théâtre, des ballets et des opéras, pour avoir imaginé des défilés pour de grandes maisons comme Dior ou Louis Vuitton, ou encore pour avoir prêté vos talents à des artistes tels que Beyoncé, The Weeknd, Kanye West ou Lady Gaga, et en 2012 vous orchestriez la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Londres. Peut-on vous décrire comme plutôt créative ?

Es Devlin : Je crois que tout, dans la vie, relève d’un acte de créativité. Que l’on soit homme, animal, végétal ou même minéral ! Nous vivons sur une planète créative, au sein d’un univers en constante expansion.

Vous êtes ici commissionnée pour mettre en scène des objets d’exception issus de précieux savoir-faire. À titre personnel, quel est votre rapport aux objets ?

Avant tout, j’aime connaître l’étymologie des mots qui désignent les objets qui m’en- tourent. Lorsque j’en prends un entre mes mains, j’aime remonter mentalement les étapes de sa fabrication : songer à la matière dont il est fait, aux mains qui l’ont façonné, aux histoires qu’il véhicule… C’est une façon pour moi de me sentir plus profondément ancrée dans mon humanité. 

Comment est né le titre de cette édition ?

En parcourant l’île de San Giorgio Maggiore et en visitant la Fondazione Giorgio Cini. L’histoire du lieu est intimement liée au culte. La fondation était à l’origine un monastère, et tout ce qui l’entoure n’est que lumière réfractée, scintillements et jeux de réverbération. Le décor entre naturellement en résonance avec les métiers d’art. Je considère chaque artisan comme une source supplémentaire d’éclat, et l’ensemble forme une île de lumière. 

Comment traduit-on cela en principes scénographiques ?

J’ai cherché à recréer cette sensation très particulière que l’on éprouve lorsqu’on entre dans une cathédrale sombre et qu’on aperçoit, au loin, une lumière vive percer à travers des vitraux. À cet instant, on prend conscience de quelque chose de plus vaste que soi. Je crois que les artisans connaissent très bien cette émotion, car ils sont porteurs de savoir-faire qui les relient à la grande histoire de l’humanité. 

Cette exposition vous sort-elle d’une zone de confort ?

Habituellement, je mets en scène des performances artistiques. Ici, il s’agit d’un dispositif scénographique qui offre à voir le travail de quelque 400 artisans. La problématique devient alors : comment présenter plus de 500 objets sans submerger le visiteur ? Et comment faire en sorte qu’il comprenne, sans avoir besoin d’une note de bas de page, ce qui relie entre eux ces objets?

Quel rôle joue, selon vous, une manifestation de cette nature ?


Homo Faber est une invitation à comprendre d’où viennent les choses et comment elles sont faites. Nous vivons dans une société qui nous contraint sans cesse à nous disperser, à nous fragmenter, à consommer. Cette exposition constitue une force qui s’oppose à cette logique de consommation permanente, à ces objets que l’on utilise une fois avant de les jeter. Chaque artisan incarne, une forme de résistance active aux vecteurs de dilution, de fragmentation et de surconsommation.

En tant que scénographe, quel est votre principal moteur ?


La poétesse et militante des droits civiques Maya Angelou disait : “Les gens oublieront ce que vous avez dit. Les gens oublieront ce que vous avez fait. Les gens n’oublieront pas ce que vous leur avez fait ressentir.” Toute exposition mobilise beaucoup de ressources et celle-ci en mobilise énormément. Alors, pour justifier et honorer cette dépense, il faut construire des architectures dans la mémoire des visiteurs. Lorsque que l’on parvient à émouvoir un spectateur, cela s’inscrit en lui et ce faisant, on peut transformer ses perceptions, ses pratiques et peut-être même sa vie.


Quel message destinez-vous ici au visiteur ? 

Il y a une grande satisfaction, voire de la joie, à fabriquer un objet de ses mains. J’aimerais que le visiteur reparte avec cet élan. Qu’il ait peut-être, à son tour, l’envie de créer de ses mains ou, a minima, qu’il ressente la nécessité de soutenir celles et ceux dont c’est le métier : ces femmes et hommes qui, au quotidien, préservent des savoir-faire patrimoniaux si sérieusement menacés.