Au royaume du zen, on annonce leur disparition depuis dix ans. Mais les bruyants gangs de motards nippons, les bōsōzoku, qui font régner leur loi sur la route, réapparaissent sans cesse, du nord au sud de l’archipel, au guidon d’engins délurés.
À quelques encablures du canal et du pont de Dotonbori, hauts lieux de la nuit et du divertissement à Osaka, pris d’assaut chaque soir par des foules bigarrées d’étudiants, de cols blancs et de touristes mal fagotés couvant les izakaya et autres bistrots nippons sous des cascades de néons et de rideaux d’idéogrammes, un écho bruyant, troublant, monte au loin, perçant l’air. Le bruit strident gagne en intensité avant d’effrayer. Surgissent alors, le long d’une artère perpendiculaire au shōtengai (la galerie marchande du district) de Dōtonbori, dans un vacarme assourdissant, plusieurs bikers montés sur des moyennes cylindrées Honda et Yamaha bridées, bariolées de couleurs vives, d’autocollants, de gadgets et d’insignes patriotes : Hinomaru (drapeau du Japon) et Kyokujitsuki (drapeau de l’ex-Japon impérial, au soleil rouge excentré déployant ses rayons solaires). Les bécanes ont été diablement trafiquées : pots d’échappement pétaradants surdimensionnés, carénage et guidon rehaussés, phare surélevé, selle arrière dédoublée archoutée vers le ciel. Drôle de cavalerie motorisée. Ces bikers sont des bōsōzoku (“tribu de coureurs téméraires”), l’un de ces gangs de motards toujours prêts à défier la société, à intimider et à faire du bruit, beaucoup de bruit.
Tandis que quatre d’entre eux se sont immobilisés, moteur vrombissant, trois autres se sont immiscés dans la zone piétonne et ont entamé des 8 en jouant du frein et de l’accélérateur, face à des badauds incrédules et impassibles. L’un des membres, foulard rouge, uniforme noir serré autour du corps et bottes de cuir, fait crisser son pneu arrière et harangue ses deux complices, casques demi-bol sur des crânes rasés, jeans noirs, blousons criards oversized, bottines cuir et baskets fluo. Une sirène de police retentit. Le gang se regroupe et disparaît vers l’avenue Midosuji, dans le fracas et les méandres de la circulation. Au Japon, ce type de scène est devenu rare car ces gangs déclinent.
Répression policière accrue, lois anti-gangs plus efficaces : en vingt ans, leurs effectifs ont chuté. Les bōsōzoku étaient même censés avoir disparu. Or, ils réapparaissent sans cesse, ici ou là, de jour comme de nuit, par petits groupes, écumant les routes des villes de l’Archipel. Selon la police, ils seraient désormais un peu moins de 6 000, regroupés dans près de 140 gangs. C’est peu. Mais leurs nuisances sonores, quand ils coupent les grands axes routiers et les paisibles quartiers de Tokyo, Yokohama, Osaka ou Kyoto, vers minuit ou une heure du matin, sont inversement énormes. De quoi susciter près de 30 000 plaintes par an. En ville, les plus casse-cou tracent à vive allure, jusque sur les autoroutes, façon Mad Max. Quand d’autres roulent au pas, gênent la circulation, balançant de larges slaloms à vingt kilomètres à l’heure.
CONFISCATIONS DES ENGINS
Des bōsōzoku sont aussi experts dans l’art d’intimider les véhicules qui oseraient entraver leur folle chevauchée. Grâce à un arsenal législatif plus offensif, la police, elle, s’est organisée. Elle les traque en ville grâce à la vidéosurveillance et les encadre avec une à deux voitures de patrouille. À la moindre infraction, les policiers interviennent — avec amende, voire arrestation, garde à vue et confiscation des engins. Les bōsōzoku actuels sont les héritiers d’une sous-culture urbaine contestataire née dans les années 1950-1960, qui a toujours rejeté les normes sociales strictes d’un Japon traditionnel mêlant, en parallèle du légalisme et des valeurs occidentales, confucianisme, bouddhisme, shintoïsme… Les premiers bikers rebelles nippons auraieent été influencés par la culture américaine et par les Hells Angels, auxquels les bōsōzoku ont emprunté leur structure clanique en “chapitres”. Au fil du temps, de jeunes Japonais, vendeurs de motos, pilotes de course ou mécaniciens, ont rejoint les bandes de rue, par amour de la mécanique, du ludisme et d’un certain sens de la provocation. Point d’orgue mémorable, le 21 novembre 1978, 3 000 d’entre eux roulèrent sans casque dans les rues de Tokyo, la veille de l’entrée en vigueur de la loi rendant obligatoire le port du casque. Une émeute motorisée appelée Douboko Eve, que les bōsōzoku célèbrent, depuis, chaque 22 novembre, dans le bruit, forcément. Les années 1970-1980 ont marqué leur âge d’or : en 1982, on comptait 42 500 bōsōzoku répartis au sein de 750 gangs.
UNE DÉLINQUANCE LUDIQUE
Les motos, des 250, 400 et 750 centimètres cubes, comme les tenues, sont devenues plus tape-à-l’œil dans les années 1990. Des membres ont commencé à arborer le tokko-fuku (littéralement “vêtement d’attaque spéciale”), une combinaison quasi militaire héritée de l’uniforme des pilotes kamikazes, … … gang et de slogans à la fibre patriotique exacerbée — certains membres se réclamant même de l’ancien code d’honneur des samouraïs. Des gangs décentralisés à travers le pays se sont établis à Tokyo, comme le groupe Specter, très organisé et hiérarchisé, fort de centaines de membres. Le motard de tête est devenu alors le leader du groupe (appelé sento-sha). Dans les années 1990-2000, les bōsōzoku, organisés en convois bravant le code de la route, meultipliaient les défilés nocturnes, à vingt ou trente motos. Ils deviennent alors les héros du manga Great Teacher Onizuka, de Toru Fujisawa, aux trente volumes truffés de courses-poursuites et de bagarres générales entre bandes rivales.
L’ethnologue et sociologue Ikuya Sato est le spécialiste des bōsōzoku. Il les étudie depuis quarante ans. Sa thèse de doctorat, publiée en 1982 par l’Université de Chicago, a pour titre Crime comme jeu et excitation : une analyse conceptuelle des bōsōzoku japonais (gangs de motards). Ikuya Sato décrit, dans le menu détail, leur phénomène social, leur “culture эсте́тique”, leur “goût du jeu”, ainsi que leur sens de la contestation et de la provocation, symbolisé par leurs petites bandes et leurs motos customisées conçues pour faire un bruit d’enfer. Il explique qu’un terme est apparu dans les médias japonais pour décrire les méfaits de ces “tribus hors de contrôle” : asobigata-hikō (délinquance de type ludique).
ANARCHISME MOTORISÉ
La plupart des bōsōzoku sont sortis de route très tôt. Ils ont presque tous quitté l’école pré-ados, et parfois leurs parents aussi, sous l’influence d’un frère, d’un cousin, d’un plus grand, avant d’être enrôlés par un clan de quartier. Certains, désœuvrés, sont de véritables chinpira (petites frappes), virevoltant dans l’ombre d’un yakuza (la mafia). D’autres, plus libres, échappent à tout contrôle et roulent pour eux, préférant éviter à la fois les parades nocturnes des principaux gangs, les rivalités territoriales et tout litige avec les forces de l’ordre. S’ils font toujours autant de boucan, ils ont un peu plus profil bas. Ils se déplacent par petits groupes, semant plus facilement les Toyota Crown, Nissan Teana et GT-R surpuissantes de la police.
Les bōsōzoku seraient-ils un phénomène de mode ? Ces rebelles perpétuent surtout leur anarchisme motorisé pour continuer de défier l’ordre établi. Il n’empêche, ils défendent une “esthétique” et font vivre des ateliers et des entrepôts de fringues extravagantes — comme l’enseigne Liberty Walk Sapporo, à Hokkaidō. En parallèle, ils font beaucoup le bonheur des concessionnaires spécialisés et des garages d’assemblage en sous-main gérant pièces détachées et équipements customisés. Les derniers bōsōzoku se rassemblent encore de manière sporadique en périphérie ou, à l’occasion, dans les métropoles, continuant de chauffer l’asphalte et de briser des tympans. D’autres membres, moins contestataires, préfèrent occuper le bitume sur quatre roues, à Nagano, dans le nord ou le sud du pays (surtout à Fukuoka, berceau historique), avec des vans customisés, à la garde au sol ultra basse, et des bolides Nissan (Super Silhouette, Silvia Turbo, Skyline) transformés en carrosseries spectaculaires, bardés de carénages imposants, d’ailerons, de chromes massifs et de néons — à la façon des anciens kaido racers. Les zozos de la bécane ont désormais pour frères d’armes des fous du volant. Souhaitez-vous également que je retire les citations pour d’autres articles précédents ?





