Il y a des rencontres qui ressemblent à des coïncidences et qui sont, en réalité, des aboutissements. On retrouve Kass et Mo sur une terrasse de Belleville, un après-midi qui penche vers le soir, en pleine canicule. Laure, la troisième membre du collectif Al Beyt, n’a pas pu venir, mais sa présence flotte quelque part dans la conversation, dans les “on” qui reviennent sans cesse, dans cette façon qu’ont les deux autres de parler au nom d’un tout qui les dépasse. Al Beyt, “la maison” en arabe, c’est eux trois. Trois personnes qui ont décidé, il y a quelques années, de construire quelque chose qui leur ressemble. Pas au sens figuré. Au sens littéral. Avec les cachets de leurs premières soirées parisiennes, ils ont financé la construction de maisons pour des familles déplacées au nord de la Syrie. Un événement, deux événements, une maison. Aujourd’hui, leurs soirées font salle comble à Paris, Berlin, Bâle, Lyon. Leurs projets traversent les frontières. Et au bout, il y a un centre culturel à Damas, avec une cour et un café, qu’ils se battent pour acheter. Alors la cagnotte est là. Mais le cœur surtout.
CitizenK International : Vous venez de deux villes syriennes qui ne s’aimaient pas beaucoup, et c’est finalement Paris qui vous a réunis dans la même pièce.
Al Beyt – Mo : C’est ça qui est beau, en fait. On avait cette vieille rivalité entre les deux villes, comme les Marseillais et les Parisiens. Et c’est ici, à la fac, loin de tout ça, qu’on s’est trouvés. Nos parents s’étaient déjà croisés là-bas par hasard, dans une réunion. On l’a appris après. Comme si les fils existaient avant qu’on les tisse.
Kass : La fac, la coloc, puis tout le reste. Cette rivalité de villes, on l’a laissée derrière nous sans même y penser.
CK : Partir, c’était un choix ?
Kass : Moi, je viens de Raqqa. La capitale de Daesh, à la fin. Si on avait pu rester, on serait restés. C’était obligé. Et quand tu arrives ici avec ça dans le corps, tu ne viens pas juste vivre. Tu portes quelque chose qui ne te laisse pas tranquille.
Mo : Je suis arrivé de Syrie sans rien. Sans portable, sans rien. Au début tu survis, tu trouves un toit, tu apprends la langue, tu ne penses pas encore. C’est quand tu commences à t’installer que tout remonte. Tu vois ton trauma. Tu réalises où tu es. Et d’où tu viens.
CK : Le mot “intégration”, il dit quoi pour vous ?
Mo : Il ne dit rien pour moi, ce mot. Ce que je sais, c’est que mon existence ici était entièrement liée à ce qui se passait là-bas. La plupart de mes amis sont morts ou en prison. Moi je suis ici. Ce n’est pas quelque chose qu’on digère facilement. Alors on a choisi de ne pas faire semblant.
Kass : On a vécu dans l’urgence jusqu’à la chute d’Assad. Vraiment, tout le temps, sans s’arrêter. Et c’est là que j’ai fait le burn-out, quand le régime est tombé. Pas avant. Après. Pour la première fois depuis 2011, je me suis retrouvé à me demander, ok. Maintenant, c’est quoi ?
CK : Alors vous avez commencé à parler ?
Mo : Des voyages, des conférences, des réunions. On voulait que les gens comprennent ce qui se passait. Ici, ils ne savaient presque rien. Alors on a commencé par les mots, par les faits, par les chiffres. Mais à chaque fois qu’on travaillait avec d’autres groupes, il y avait toujours quelqu’un pour nous expliquer comment faire. Comment parler, comment s’organiser, comment cadrer un message. Comment ranger le frigo, tu vois. Pour eux, tout était un cours. Et on avait l’impression de ne pas être maîtres de notre destin. Encore une fois.
Kass : Et nous, on arrivait avec une histoire. Des familles restées là-bas. Quelque chose que les grandes structures n’atteignaient pas vraiment. Expliquer ça, même juste ça, c’était épuisant. Pas parce que les gens étaient de mauvaise volonté. Mais il y a des choses qu’on ne comprend vraiment que si on les a portées dans le corps.
CK : Jusqu’au jour où vous avez décidé de ne plus demander la permission ?
Mo : Il nous fallait quelque chose qui nous ressemble. Fait comme on le voulait, comme les Syriens le vivent et le voient. Un endroit où personne ne vient nous dire qu’on le fait mal.
Kass : Quand c’est ton lieu, tu poses tes propres règles. Tu cuisines ce que tu veux, tu invites qui tu veux, tu racontes comme tu veux. Tu n’as plus à traduire pour être accepté. Cette liberté-là, une fois qu’on l’a goûtée, on ne peut plus faire autrement.
CK : La première soirée, c’était comment ?
Mo : On s’est organisés sur Facebook. Cinq cents euros empruntés, une affiche collée partout, un jardin partagé à Montreuil prêté par un ami. Pas d’électricité dans ce jardin, on a tiré des câbles chez les voisins. De la bière en canette. Un générateur ramené au dernier moment.
Kass : On pensait faire une soirée entre amis. On s’est retrouvés avec trois cents personnes. On n’avait pas compris que ça allait partir comme ça. C’est peut-être la soirée dont on est le plus fiers, finalement.
CK : Et les cachets de ces soirées, vous en avez fait quoi ?
Mo : On a construit des maisons. C’était la règle qu’on s’était donnée depuis le début, aucune subvention, aucune ONG, aucun intermédiaire. L’argent, c’est ce qui a cassé la Syrie, les gens, les liens. On voulait montrer qu’on pouvait faire autrement. Alors on faisait une soirée ici, et une maison se construisait là-bas. Vraiment comme ça. On a réussi à construire neuf maisons sur place.
Kass : Et on ne voulait pas de grosses entreprises pour construire. On voulait des réfugiés, des déplacés. Que l’argent fait ici soit directement transmis aux gens qui en avaient besoin. On avait des familles sur place, des gens de confiance. On travaillait ensemble, à distance, en ligne, pendant des années. C’est comme ça qu’on a bâti quelque chose de réel, pierre par pierre, soirée par soirée.
Mo : Les gens qui vivent dans ces maisons ne savent même pas comment on s’appelle. C’est important, ça. On ne voulait pas entrer dans ce truc de charité, comme les grandes ONG. On voulait que ce soit pour eux, que ça leur appartienne vraiment.
CK : C’est quoi le projet Al Beyt, dans le fond ?
Mo : C’est un lieu de culture et de mémoire. Un endroit où les Syriens de la diaspora peuvent se retrouver, et où les autres peuvent venir apprendre, pas dans une salle de conférence, mais dans une soirée, autour d’un verre, d’un film, d’une danse. On a compris assez vite que la joie transmet autant que la douleur. Parfois mieux. Parfois c’est le seul chemin qui reste vraiment ouvert.
Kass : Les conférences ramènent peu de monde. Mais une ambiance, une soirée, les gens arrivent autrement, ils sont moins sur leurs gardes, ils reçoivent différemment. Cette légèreté-là, elle n’efface rien. Elle porte.
CK : Pour vous, est-ce que la fête est politique ?
Mo : Nos soirées ont toujours commencé par quelque chose, une discussion, une projection, un collectif invité, un débat. Et après, la musique, les gens dansent, se parlent, boivent ensemble. On a tissé des alliances avec des Tunisiens, des Marocains, des Algériens, des Palestiniens, des Soudanais. Des gens qui partagent les mêmes valeurs et qui font des choses concrètes, pas juste des discours.
Kass : On n’a pas de ligne politique au sens strict. Mais ce qu’on fait y ressemble, même si on ne le nomme pas comme ça. Ce qui compte vraiment, c’est que les gens qui arrivent sans rien connaître de la Syrie repartent avec quelque chose. Une image, un nom, une conversation au bar. Ça suffit, des fois. On a travaillé avec quasiment tous les artistes syriens de la diaspora. C’est devenu un espace de formation sans que personne l’appelle comme ça.
CK : Vous bougez aussi. Paris, Berlin, Bâle, Lyon, bientôt Vienne.
Mo : On s’adapte aux lieux et aux formats. Parfois c’est une discussion, un film, un débat, une expo, un live. Parfois juste du clubbing underground, comme le 30 mai, à la Station à Paris. Le but c’est aussi de toucher des publics qui ne nous connaissent pas encore, de faire ce travail-là où il n’a pas encore été fait.
Kass : À Paris on a notre public, ils nous connaissent. Ailleurs, il y a encore des gens qui te demandent si en Syrie on parlait anglais ou arabe. Et c’est notre travail aussi, ça. Notre devoir.
CK : Et quand Assad est tombé, tout a changé ?
Mo : C’était un grand choc. Pour nous, pour tous les Syriens, pour toute la région. Et on s’est retrouvés à se demander, ok, maintenant, c’est quoi ? Le terrain, les gens qui vivaient dessus allaient pouvoir rentrer chez eux. Mais tout est détruit. Il y a beaucoup de pauvreté. Les gens n’ont rien.
Kass : Moi, je suis retourné en janvier. Quinze ans que j’étais parti. Toutes les questions que je m’étais posées pendant tout ce temps, elles se sont posées à terre quand j’ai atterri. Les gens sont encore chaleureux, encore là. Mais il n’y a pas d’école, pas d’eau, pas d’électricité. Et ma ville, Raqqa, quartier après quartier, c’est rasé. Vraiment effacé.
Mo : On n’a jamais pris le temps de pleurer, lui et moi. Urgence, urgence, urgence, depuis le début. Et même après la chute du régime, on n’a toujours pas pris ce temps-là. C’est un truc qu’on porte encore. Il faut juste laisser passer, je pense.
CK : Alors maintenant, il y a Damas ?
Kass : Oui, c’est notre rêve : ouvrir un centre culturel. C’est une maison ancienne avec une cour. Un hostel pour les artistes, une cantine à prix libre, un espace de résidence. Et un café. C’est important, le café. C’est là où tout commence, toujours. Mais il faut pouvoir l’acheter déjà !
Mo : L’idée, c’est d’avoir un endroit qui nous appartient là-bas. Pour nous qui avons quitté la Syrie depuis dix ans et qui voulons y retourner. Pour les artistes avec qui on a travaillé ici. Pour les gens comme nous, un espace où on peut s’exprimer comme on le fait ici, mais chez nous. Et le jour où je perds l’autonomie dans ce projet, j’arrête. C’est ma seule règle.
Kass : Il y a trois mois, je me disais encore, peut-être que ça ne va pas se faire. Et là, ça devient réel. Concret. Passé trente ans, tu commences à avoir moins de rêves. Alors quand l’un d’eux se lève comme ça, un matin, et prend de la consistance, c’est une sensation que je savais plus vraiment reconnaître. Mais là, je la reconnais.
Mo : On est trois à faire tout de A à Z mais vingt personnes autour. Et on est ouverts, des artistes nous écrivent pour jouer, exposer, projeter un film. Des lieux pour collaborer. Tout ce qu’on construit pour Damas, c’est sur la cagnotte.
Lien vers la cagnotte : https://www.helloasso.com/associations/collectif-al-beyt/collectes/xxxxx (interview réalisée le 25 mai 2026, ndlr)









