À Dacca, capitale du Bangladesh, de jeunes filles s’échappent de leur condition et des mariages forcés en “ridant” sur un skate.
Avec leurs larges jupes colorées, elles ressemblent à de grands papillons à roulettes descendant les marches du Shaheed Minar à vive allure. Rien ne peut les arrêter. Mahi a 14 ans, quelques cicatrices de chutes et un objectif très clair : les Jeux olympiques. Dans la chaleur du 21 février, Journée internationale de la langue maternelle au Bangladesh, elle skate en sari, bracelets et boucles d’oreilles avec Tamanna, Ayesha, Sharmeen, Tasmia, Nusrat, Arifa, Roksana et Sumaiya, ses copines du bidonville de Korail, devant les stèles blanches et le disque incandescent de ce monument moderniste élevé en mémoire des étudiants morts en 1952 pour avoir défendu la langue bengalie. Alors que la plupart des municipalités déposent des gerbes de fleurs, ces reines du bitume posent avec grâce kickturn et autres tricks.
GIRLS CAN DO ANYTHING
La scène a de quoi surprendre, surtout dans un pays où il est rare, presque impossible, de voir le “sexe faible” pratiquer du sport en public. Absence d’infrastructures, résistances culturelles, Bangladesh Street Kids Aid, l’association de Susie Halsell, skateuse professionnelle reconvertie, rebaptisée Susie Mom par ses ouailles, a pourtant réussi ce pari fou pour émanciper les fillettes du Bangladesh, où trois mil- lions d’enfants vivent ou travaillent encore dans la rue. 300 filles, de 3 à 18 ans font aujourd’hui partie de BSKA. Il a d’abord fallu gagner la confiance des familles, arpenter le slum de Korail où vivent entre •••
“TOUT CE QUE LES GARÇONS PEUVENT FAIRE, LES FILLES PEUVENT LE FAIRE AUSSI. ET MÊME DAVANTAGE”
FARZANA
••• 50 000 et 80 000 habitants dans des abris de fortune. Convaincre des mères, persuadées que l’association allait “vendre” leurs filles – peur enracinée dans un pays où les mariages forcés de mineures et l’exploitation des enfants persistent. Mahi, ancienne enfant chétive, aujourd’hui l’un des meilleurs espoirs de l’association, s’en souvient parfaitement : “On jouait dans la boue. Jesmin Apa (grande sœur Jasmin), la coordinatrice de l’association elle-même issue de ce bidonville, m’a vue et m’a proposé de venir. Ma mère était contre. Elle pensait qu’on pourrait nous vendre.” Aujourd’hui, la même famille soutient sa progression. Cours sur le travail des enfants, sur le mariage forcé et sur l’environnement, paiement des frais de scolarité, le skate, un sport de niche au Bangladesh, leur a apporté bien plus qu’un soutien : des ambitions. “Avant, je pensais que les filles ne pouvaient qu’étudier. Maintenant, je pense qu’elles peuvent tout faire”, témoigne la jolie Farzana, quand Mahi l’effrontée tranche net : “Tout ce que les garçons peuvent faire, les filles peuvent le faire aussi. Et même davantage.”
À force d’entraînement, à coup d’ollies, de drops et de kickflips, les recrues se retrouvent ainsi régulièrement sur le podium des compétitions annuelles sous l’égide de la Fédération bangladaise de roller skating. Le reste de l’année, direction le Banani Skatepark, dans le centre-ville, pour s’entraîner. Quelques mètres carrés de béton peint en vert entourés d’arbre tropicaux, bien loin des cartes postales californiennes. Cinq jours par semaine, après l’école et les tâches ménagères, souvent par 40° C et une forte humidité, les filles y arrivent en grappes, en tenue traditionnelle sous lesquelles elles cachent les maillots de l’association. On pose les sacs, on chausse les Vans, on attrape les skates. Chutes, rires, nouveau round, on apprend à filer droit pour tenir avant de tenter des figures plus complexes dans le brouhaha proche des klaxons. “Pour mon premier cours, se rappelle Samira, 12 ans, autrefois bagarreuse, qui espère devenir skateuse professionnelle, “je portais un salwar ka- meez (tunique et pantalon) rouge et or. J’ai appris les échauffements, comment tenir sur la planche et pousser. Je pensais que je n’y arriverais jamais mais, après trois ou quatre mois, j’avais acquis les bases.” Comme Mahi, dont la pire chute (une oreille déchirée en descendant une rampe très raide dans l’amphithéâtre du vieux Dacca) n’a en rien entamé la détermination – elle veut représenter le Bangladesh aux JO.
BATTLE DRESS CODE
Les résistances sont lourdes. Si les diplomates et les ingénieurs du quartier de Banani, impressionnés par les capacités des jeunes skateuses dont ils ont pu observer le ballet, saluent leur combativité, la communauté traditionnelle voit d’un mauvais œil la pratique d’un sport et le port d’un maillot dans la rue. “C’est la raison pour laquelle nous enfilons nos kameez sur nos jeans et nos maillots lorsque nous quittons Korail”, défie encore Mahi. Et quand il s’agit de rider en sari lors de cérémonies officielles, comme la Journée internationale de la langue maternelle ou la Fête du printemps, les jeunes skateuses déploient la même ingéniosité. Alors que la plupart des filles jugeaient l’exercice impossible, Farzana, 14 ans, en classe de quatrième à Ideal Kindergarten and High School a eu la brillante idée d’enfiler un dhuti sari :
“Au lieu de tomber comme une jupe, il s’en- roule autour des jambes comme un pan- talon. Cela a rendu les choses très faciles. Depuis, beaucoup d’entre nous en portent sous leur tenue traditionnelle pour skater.” Et ne jamais lâcher la rampe.




