×

DERNIÈRE SÉANCE

Par JORDANE DE FAŸ Photos, SIMON EDELSTEIN & ELISABETH CHRISTELER

À l’aune de la montée en puissance économique de l’Inde, les somptueux cinémas art déco et modernistes du pays se voient détruits à une vitesse sans précédent.

Il suffit parfois d’un mois, une semaine ou même un jour pour voir arriver, sans préavis, sans prévision, le dernier jour de la vie d’un cinéma en Inde. “On arrive, ou n’y arrive pas, toujours de justesse. On fait des kilomètres pour se rendre là où doit se trouver un cinéma extraordinaire, et on apprend alors qu’il a été rasé il y a un à peine un mois. Devant nous, il n’y a plus qu’un énorme trou. À chaque fois, c’est comme un deuil, comme si on perdait un vieil ami”, racontent Simon Edelstein et Elisabeth Christeler. Le couple de photographes suisses, qui ont publié ce printemps Les Cinémas en Inde. Un patrimoine exceptionnel aux éditions Jonglez, parcourt depuis plus de vingt ans le pays à la recherche de son patrimoine perdu. Le projet d’archive photo démarre comme un passe-temps en continuité avec l’activité professionnelle de Simon Edelstein, passé de photographe à opérateur de plateau et puis réalisateur, avant de prendre il y a quelques années un autre tournant, “presque obsessionnel”, reconnaît ce dernier. Et de détailler : “Plus encore qu’ailleurs au monde, les salles de cinéma en Inde sont architecturalement et

“DEVANT NOUS, IL N’Y A PLUS QU’UN ÉNORME TROU.
À CHAQUE FOIS, C’EST COMME UN DEUIL, COMME SI ON PERDAIT UN VIEIL AMI”

décorativement extraordinaires. Tandis qu’en Europe les salles sont la plupart du temps emboîtées entre ou dans des immeubles, en Inde, elles se tiennent seules comme des temples, dont on peut faire le tour, sentir le parfum, admirer les minuties. À mesure que les démolitions se succédaient, le désir de les capturer s’est transformé en une sorte d’urgence, de nécessité historique.”

TEMPLES DU SEPTIÈME ART

Malgré la popularité passée de ces temples du septième art ultra colorés, leur présent état physique, de la dégradation à l’abandon et jusqu’à la destruction, rappelle le peu de cas dont en font à la fois, et vice versa, le public et les autorités publiques. “Les politiques fiscales du gouvernement indien ont joué un rôle important dans la situation. L’encouragement par le gouvernement du modèle commercial des chaînes de cinémas multiplexes a également marqué la fin des liens de loyauté, souvent personnels et familiaux, entre producteurs,

“À MESURE QUE LES DÉMOLITIONS SE SUCCÉDAIENT, LE DÉSIR DE LES CAPTURER S’EST TRANSFORMÉ EN UNE SORTE D’URGENCE,
DE NÉCESSITÉ HISTORIQUE”

réalisateurs et propriétaires de salles. La fidélité du public a parallèlement disparu avec la disparition des cinémas”, explique le réalisateur et photographe indien Hemant Chaturvedi, dont les milliers de clichés d’anciennes salles de son pays natal forment, avec ceux de Simon Edelstein et Elisabeth Christeler, un rare et précieux témoignage d’un âge d’or résolument révolu. Si l’avènement des multiplexes et des centres commerciaux avait signé dès le début des années 1990 le déclin des grands écrans d’antan, l’arrivée dans les années 2010 des plateformes en ligne à la Netflix et Disney+, et leur conséquent succès pendant la pandémie dans les années 2020, a fini de les enterrer, au sens propre comme figuré. Et avec eux, tout un mode de vie et de visionnage.

“Ironie du sort, dans les anciens cinémas de 1 000 places, ce sont les 800 billets moins chers par séance (pour le parterre et le balcon) qui faisaient le succès d’un film ! Toute une couche sociale en Inde a été privée de l’expérience collective du cinéma lorsque les multiplexes et leurs prix de billets exorbitants ont pris le dessus”, détaille Hemant Chaturvedi.

À l’image et à la mesure des salles de cinéma, remplacées l’une après l’autre par des écrans maxi géants et des devantures super brillantes, l’ancienne culture du cinéma en Inde a été petit à petit évincée. Ses dizaines de milliers de salles aussi majestueuses que miséreuses, dont l’entrée coûtait un temps l’équivalent d’à peine quelque vingt centimes d’euro, accueillent alors un public pluriel : “En Inde, on allait au cinéma pour voir un film, mais aussi se retrouver, dormir ou trouver un peu de fraîcheur. Dans de nombreuses villes, où des travailleurs arrivaient et venaient au jour le jour, les cinémas étaient – et sont encore, là où ils subsistent – des lieux où se reposer et où rêver”, reprennent Simon Edelstein et Elisabeth Christeler.

LA FIN D’UNE CULTURE

Aujourd’hui, ces salles historiques aux rangées de sièges rouillés ont laissé place à des ciné-palais aux fauteuils douillets, et aux prix multipliés par dix. La désertion d’un large public pour qui le ticket d’entrée est désormais hors de portée s’ensuit

“EN INDE, ON ALLAIT AU CINÉMA POUR VOIR UN FILM, MAIS AUSSI SE RETROUVER, DORMIR OU TROUVER UN PEU DE FRAÎCHEUR”

comme une cause à conséquence. Et inversement, tant l’élitisme croissant du grand écran oblige les gérants à en augmenter le coût, petit à petit, de roupie en roupie. La courbe exponentielle du boom économique de l’Inde suit en outre de près la chute existentielle de son patrimoine cinématographique matériel et immatériel. “Entre 1990 et 2025, l’Inde est passée de 24 000 cinémas à écran unique à 4 000 à peine. Parmi ceux-ci, environ 1 000 sont peut-être encore en activité. Il est fort possible que, d’ici à 2035, toute l’histoire des cinémas à écran unique en Inde soit tombée dans l’oubli”, conclut Hemant Chaturvedi… qui n’a pas dit son dernier mot. Avec Simon Edelstein et Elisabeth Christeler, les trois têtes chercheuses font “l’archéologie des cinémas en Inde”, selon la formule du duo de photographes suisses. “On compose avec l’échec, on continue mal- gré les obstacles, on fait des tours et des détours, on trouve des restes…” Et ici et là, un instant encore, un temple en or qui dort 

“IL EST FORT POSSIBLE QUE,
D’ICI À 2035, TOUTE L’HISTOIRE
DES CINÉMAS À ÉCRAN UNIQUE
EN INDE SOIT TOMBÉE
DANS L’OUBLI”

HEMANT CHATURVEDI