Il imitait le micro-ondes à 2 ans. Aujourd’hui, Maayan Licht est contre-ténor, sopraniste baroque, phénomène des réseaux sociaux
et futur collaborateur de Lady Gaga, du moins, c’est ce qu’il affirme avec un sourire qui ne laisse aucun doute. Entre Vienne et Amsterdam, entre l’opéra du xviie siècle et les festivals techno, Maayan construit une carrière aussi rare que sa voix. Rencontre haut perchée.
CitizenK Homme : Tu rêvais d’être Britney Spears avant de devenir sopraniste. Aujourd’hui, tu as presque l’impression d’avoir trouvé dans l’opéra une version encore plus radicale de la pop star. Quel a été le déclic ?
Maayan Licht : J’ai toujours voulu être une pop star. Britney Spears, Jennifer Lopez, Christina Aguilera… c’était mon monde. L’opéra n’existait même pas dans mon imaginaire. Mais, depuis toujours, j’étais obsédé par les sons. À deux ans, j’imi- tais déjà les micro-ondes. J’étais cet en- fant qui faisait constamment des bruits étranges et ma mère ne savait pas trop quoi faire de moi. J’ai intégré une école de musique très jeune en Israël, mais c’était trop classique, trop rigide. Je suis parti. Puis, à 17 ans, tout a changé. J’ai rencontré la professeure de chant Vita Gurevich. Pendant notre premier cours, elle a continué à faire monter ma voix, encore et encore, avant de me dire : “Tu dois abandonner la pop et devenir sopraniste.” C’est elle qui m’a fait découvrir le baroque. Et là, pour la première fois, je me suis amusé avec ma voix comme avec un instrument extrême. Ensuite, j’ai étu- dié au Conservatoire d’Amsterdam, où j’ai obtenu mon bachelor puis mon master en musique baroque.
BRITNEY SPEARS, JENNIFER LOPEZ, CHRISTINA AGUILERA, C’ÉTAIT MON MONDE…
Mayaan Licht
L’OPÉRA N’EXISTAIT MÊME PAS DANS MON IMAGINAIRE
Avant cette rencontre, tu ne réalisais pas à quel point ta voix était hors norme ?
Je savais qu’elle était spéciale, mais dans ma tête, ça appartenait à l’univers de la pop, jamais au classique. Je pouvais faire des notes très graves, puis monter très haut. Je rêvais de chanter avec Beyoncé, pas dans un opéra. Ce qui m’a surpris, c’est de comprendre que cette même technique pouvait devenir une arme dans le chant baroque, notamment dans les coloratures, ces passages ultra rapides entre les notes. Là, j’ai compris que ma voix pouvait faire quelque chose de rare.
À quel moment tu comprends que devenir sopraniste peut littéralement changer ta vie ?
Quand j’ai commencé à voir les réactions des gens. En pop, tout le monde veut percer. Il faut constamment créer, séduire, être au bon endroit au bon mo- ment. L’opéra est un chemin beaucoup plus rare. Et moi, j’ai toujours été fasciné par la technique vocale. La voix classique, pour moi, c’est l’olympisme du chant. Le niveau le plus extrême de ce que le corps humain peut produire. Je voulais atteindre ça.
On te compare souvent à Farinelli. Ça représente quoi pour toi ? Honnêtement ?
La comparaison ultime. J’ai étudié énormément de pièces écrites pour lui et je me sens très connecté à cet héritage. J’ai même trouvé une professeure à Bologne, là où Farinelli est enterré. Je ressens quelque chose de presque spirituel dans cette musique. Donc oui, c’est incroyablement flatteur.
Ta voix brouille immédiatement les frontières du genre. Tu as le sentiment d’avoir un rôle à jouer dans cette réflexion ?
Je pense surtout que ma voix rappelle quelque chose de très simple : la nature humaine est beaucoup plus vaste que les catégories qu’on lui impose. Je n’ai pris aucune hormone, je n’ai subi aucune transformation. Cette voix est simplement la mienne. Et peut-être qu’il existe beaucoup d’hommes capables d’explorer ces aigus, mais qui ne le font jamais parce qu’on leur apprend très tôt que ce n’est “pas masculin”. Moi, je veux montrer que la voix n’a pas de genre. Ce n’est ni féminin ni masculin. C’est un territoire d’émotions, d’exploration et de liberté. Mais au départ, je ne réfléchissais pas du tout à ça. J’étais juste fasciné par ce que ma voix pouvait faire. Ce sont les autres qui ont projeté ces questions sur moi. Et c’est intéressant, évidemment. Mais ce qui me guide avant tout, c’est la musique.
Si tu devais ne garder qu’un seul compositeur baroque ?
Porpora. Sans hésiter. C’était aussi le professeur de Farinelli et sa musique est incroyablement proche de ce que je ressens vocalement. Il comprend la voix d’une manière presque physique. Ensuite, il y aurait Vivaldi, Jommelli, qui est totalement sous-estimé, Johann Christian Bach, que je trouve génial, et aussi le baroque français, surtout François Couperin. Mais Porpora reste au sommet pour moi.
Tu as aussi mélangé opéra et musique électronique dans un de tes projets. Pourquoi ce besoin de collision entre les mondes ?
Parce que l’opéra peut parfois sembler inaccessible alors qu’il est profondément physique et émotionnel. Avec ce projet, on collaborait avec des compositeurs qui réinventaient le baroque à travers les mu- siques électroniques et les technologies créatives. Il y avait des DJs sur scène, une vraie énergie de club. On a joué au festival Rewire juste après Olivia Dean et l’ambiance était complètement folle. Le public refusait qu’on quitte la scène. Et même les costumes devaient racon- ter cette collision. Je me suis demandé : “À quoi ressemble une créature entre opéra et technologie ?” Finalement, je me suis recouvert de sequins. C’était la réponse parfaite. Le projet est en pause aujourd’hui mais il me manque énormément. Les gens ont besoin d’expériences plus immédiates qu’un opéra de cinq heures.
Qu’est-ce que tu ressens exactement quand tu chantes ?
Lors d’une récente production à Vienne, j’ai vécu une connexion presque irréelle avec le violoniste soliste et le chef d’or- chestre. On respirait littéralement ensemble. Et puis, à un moment, tout disparaît. Je ne pense plus à rien. Je me sens vide. C’est dans ce vide que quelque chose surgit. Une énergie extrêmement puis- sante, mais impossible à contrôler. Elle arrive seulement quand on arrête de vouloir la provoquer. Quand on force l’émotion, elle ne vient jamais. Mais quand la technique devient instinctive, elle libère quelque chose de beaucoup plus profond. En musique baroque, il existe ce mot : appoggiare. Se déposer sur la note pour mieux repartir. C’est exactement cette sensation. Une force qui monte du corps sans prévenir. Et dans ces moments-là, oui… je me sens invincible.
Quel serait l’endroit le plus fou pour faire résonner ta voix ?
Je me soucie peu des lieux. Ce qui m’obsède, ce sont les gens et la musique. Les murs suivent le reste. J’ai déjà partagé la scène avec Julia Lezhneva, qui est pour moi la perfection. Maintenant, mon but, c’est de créer avec Cecilia Bartoli, mon idole absolue, et Núria Rial. Je suis aussi en discussion avec le chef d’orchestre Andrea Marcon. Mon rêve ultime, c’est d’enregistrer un album avec des ensembles mythiques comme le Venice Baroque Orchestra. Le reste, c’est du décor.
Tu as fédéré une communauté massive en ligne. Comment est né ce phénomène ?
À l’origine, les réseaux sociaux ont été ma thérapie. Pendant des années, je me suis enfermé seul dans des salles de répé- tition, d’une exigence maladive envers moi-même. En coulisses, tout était par- fait, mais dès que je montais sur scène, la pression me paralysait. Je voulais trop prouver. Un jour, j’ai filmé une coloratura ultra-technique en mode selfie, sans réfléchir. Des mois plus tard, je retombe dessus et je la poste sur Instagram. En trois jours, j’ai pris 15 000 abonnés. Je ne savais même pas ce que le mot “viral” voulait dire. C’était juste moi, brut, dans ma chambre. Et ça a tout changé : je me suis dit que si des millions de gens m’avaient vu travailler mes failles en coulisses, je n’avais plus rien à prouver sur scène. Internet m’a libéré. J’ai enfin pu jouer.
Ce lien avec ton public, est-il toujours aussi viscéral ?
À 100 %. C’est mon carburant. Les vidéos qui cartonnent le plus sont celles où je montre l’effort, ma routine, ma vraie vie. J’aime ouvrir ma porte. Je suis un hyper-partageur. Que ce soit sur Instagram, TikTok ou YouTube, je gère tout moi- même. C’est un job à plein temps, mais j’en ai besoin.
On parlait de pop stars au début…À quand le crossover ?
Ce n’est qu’une question de temps avant mon featuring avec Lady Gaga (rires).
Tu la connais ?
Pas encore. Mais nos mondes convergent déjà. La créatrice Dilara Findikoglu, qui habille Gaga, Rosalía et Kim Kardashian, m’a invité à chanter à son Halloween Couture Ball à Londres l’année dernière. C’était irréel. J’ai tout de suite vu ça comme le pont parfait entre l’opéra et la pop culture. Gaga n’a encore jamais touché à l’art lyrique. Je sais que l’alchimie sera totale.
En dehors de l’opéra, qui est Maayan quand le rideau tombe ?
Je suis un mec gay, célibataire, donc évidemment la salle de sport est un passage obligatoire : il faut être affûté. Je suis aussi un obsédé de healthy food, en mode smoothie bowls surprotéinés tous les matins, même en tournée, et je voyage constamment d’un opéra à l’autre. Mais surtout, je suis un aimant à humains. Hier soir, après mon concert à Vienne, je fêtais la Pâques orthodoxe avec des gens rencontrés au gala de l’amfAR à Salzbourg. Aujourd’hui, ils m’emmènent sur les hauteurs de la ville. Les amitiés sont ma colonne vertébrale. L’idée de la solitude me terrifie ; j’ai besoin de ma tribu autour de moi.
Quels sont tes prochains vertiges ?
Graver ma voix. Je n’ai pas encore d’album studio professionnel, et c’est ma priorité absolue. Mais je ne veux pas être juste un chanteur d’opéra. Je veux devenir une marque. Créer mon parfum : je suis un freak absolu d’essences et de senteurs. On est d’ailleurs en train de réfléchir à un projet de haute parfumerie à Paris. Je veux aussi concevoir un show total, hybride, qui me ressemble à 100 %. La suite… to be continued.
Justement, Paris, c’est pour bientôt ?
Fin juillet ! Et maintenant que vous m’avez promis de me faire découvrir les nuits parisiennes, je vous attends au tournant.
LA VOIX CLASSIQUE, POUR MOI, C’EST L’OLYMPISME DU CHANT. LE NIVEAU LE PLUS EXTRÊME DE CE QUE LE CORPS PEUT ATTEINDRE
Mayaan Licht






