×
Eau de parfum Bergamote 22, LE LABO. The Organ Essence, MANTLE. Sérum Vitamine C 10%, PERS. Sérum Yeux White Caviar, LA PRAIRIE. Microémulsion de Lipides de Riz + Ectoïne, THE ORDINARY.

Beauté éternelle

Par MAÏTÉ TURONNET Photos LOUISE METZGER

Le 21 mai 2026

Attendu que la France souffre d’une pénurie grandissante de dermatologues, que les derniers se tournent vers les bien plus rentables médecine ou chirurgie esthétiques (filières plébiscitées par les internes n’ayant jamais connu l’acné), qui reste-t-il pour nous sauver la peau ? La cosmétique, bien sûr, qui a senti le sens du vent et vers où il nous pousse.

Entre flacons et bouteilles randomisés façon officine (cf. les parfums Le Labo, au demeurant plutôt agréables, du groupe Estée Lauder) ; étiquettes affichant des formules toujours incompréhensibles au vulgum, parce que si ça se trouve, “Fe2++Cu2++WTF4+H2​O” ne veut rien dire d’autre que ce qu’un graphiste facétieux a imaginé : fer & cuivre ionisés + c’est quoi ce bordel puissance 4 + eau universelle hydratante ; ampoules et compléments alimentaires à ingurgiter matin et soir, la beauté semblant désormais préférer la blouse blanche au fourreau lamé, convoque d’innombrables chimistes, d’irréfutables biologistes, de remarquables doctors estampillés Stanford ou MIT, voire, chez Poméol, une ex-star du X connue sous le nom de Clara Morgane, pour des gélules Vitalité Masculine dédiées “à la libido et au confort intime” de nos amis les hommes.

SOINS OU MÉDICAMENTS ?

Sa particularité (pas celle de miss Morgane !) mais de cette tendance qu’on appelle cosmétologie, cosméceutique ou encore dermocosmétique ? Croiser beauté et médecine pour répondre à une demande tournée vers l’efficacité et la science (Amazon vient d’acquérir une société qui développe un vaccin à ARNm contre l’acné). Proposer des actifs très performants en concentration supérieure à la norme dans des combinaisons jadis prescrites sur ordonnance. Antioxydants A, C, E, rétinol, vitamine C, AHA, acides hyaluronique, salicylique ou plus inconnus tel l’hypochloreux (un bactéricide de première bourre), peptides, écrans solaires minéraux, le tout sans parfum ni agent comédogène et certifié par une législation sévère sur les allégations avancées.

Réellement efficace dans les traitements éclaircissants, anti-âge, anti-acnéiques et anti-taches, une sorte de panacée basée sur l’idée simple et très ayurvédique que la peau et le cerveau, issus de la même souche embryonnaire, sont inséparables. Et une réponse à l’exigence de millions de consommateurs générations X, Y, Alpha qui, à force de passer des heures sur leurs portables (influence TikTok), deviennent bien plus savants (et obsessionnels) en matière de soin de soi que leurs aînés, quoique parfois tant ignares que téméraires : l’huile de ricin en gouttes dans les yeux pour améliorer la vue ? Croquer des amandes d’abricot pour tuer l’acné, et soi-même par la même occasion puisqu’il y a du cyanure dedans ? Ou avaler du désinfectant pour purifier ses intérieurs, comme le préconisait l’occupant de la Maison-Blanche pour guérir du Covid ? Les fous existent, à ne pas prendre pour des prophètes, comme on le verra plus bas.

CE QUI MARCHE

Trêve d’invraisemblances, les maladies de peau, classées au 4e rang mondial des affections les plus perturbatrices du quotidien, viennent d’être désignées prioritaires par l’OMS. Rien qu’entre Marseille et Lille, Strasbourg et Brest, ce sont près d’une personne sur trois (deux milliards et demi sur Terre !) qui se grattent, s’enflamment, s’irritent, s’assèchent, purulent, psoriasisent, rosacent, bourgeonnent, démangent et désespèrent. Une question de santé publique à laquelle, face à la sinistrose médicale du pays, l’ancien Premier ministre Édouard Philippe, lui-même atteint d’alopécie et de vitiligo fulgurants ayant bien dégradé son image aux yeux des citoyens devenus plus sensibles à l’épiderme de bébé Cadum – ou, selon l’éclairage, d’un Chucky sans taches de rousseur – de Mr Bardella, pourrait trouver avantage à porter attention dans son futur programme présidentiel.

UNE TENDANCE FONDÉE SUR L’IDÉE SIMPLE ET TRÈS AYURVÉDIQUE QUE LA PEAU ET LE CERVEAU, ISSUS DE LA MÊME SOUCHE EMBRYONNAIRE, SONT INSÉPARABLES

Il n’est donc pas étonnant, en nos temps déliquescents, saturés d’individualisme, de narcissisme et de technologie, que les jeunes pousses de cette nouvelle vague se bousculent autour de l’achalandage fréquentant les pharmacies. Autre preuve que la tendance est là pour un moment, on devine que si L’Oréal vient de prendre une participation majoritaire dans Medik8, une entreprise britannique dévolue à la skincare scientifique de haut vol ainsi que 20 % du capital de Galderma, un de ces champions suisses secrets conditionnés dans des habillages aussi marrants que la vie nocturne de Berne, ce n’est pas pour faire du tricot.

  • Avène, créée par le grand pionnier et pharmacien Pierre Fabre, dont la Crème Nuit Intensive Resculptante est irremplaçable pour les peaux fatiguées. Même masculines et en masque.
  • La Roche-Posay, où vient de naître Mela B3 Yeux, un anti-cernes, anti-pattes d’oie, pro-éclat composé de Melasyl TM (actif breveté contre l’hyperpigmentation), de caféine et des très à la mode peptides.
  • CeraVe, avec Game Skin Renewing, elle aussi pleine de peptides, pour atténuer les ridules et réveiller la clarté, développée avec des dermatologues reconvertis en experts conseil autour de trois céramides, de l’incontournable acide hyaluronique, vitamine C et rétinol encapsulé.
  • SkinCeuticals et son ambitieux A.G.E. Interrupteur Ultra Serum qui, si tout se passe comme prévu, corrige les tissus cutanés dessus/dessous.
  • Uriage et son Eau Thermale en Gelée d’Eau pour le Visage (avec évidemment de l’acide hyaluronique dedans) est super fraîche et bien hydratante.
  • The Ordinary, heureuse Microémulsion de Lipides de Riz + Ectoïne en exclusivité chez Sephora.
  • Dermalogica, l’une de nos chouchoutes avec son Phyto Nature e2, lotion concentrée régénérante toute simple et tous bienfaits, mais également pour sa résurrection du bon vieux vibro des ménagères catégorisé “soin du corps” et associée à un “soin du visage” Neurotouch Symmetry Serum que l’on n’a pas testé – l’autre non plus – mais qui sonne bien.
  • Pomad Paris, spécialiste de l’eczéma et des peaux atopiques a bouclé un vrai best-seller avec L’Émollient Crème Préventive et Apaisante sans cortisone qui réussit à calmer et quasi guérir.
  • Mantle, marque suédoise dont une gamme dédiée à la longévité propose The Organ Essence, fluide de préservation des tissus obéissant à une méthodologie über savante.

Toutes studieuses affichant une croissance plus rapide que celle des maisons de luxe qui ont marqué le pas en 2025, faute aux actualités de géopolitique. Mémento : l’industrie de la beauté est la 2e exportatrice de France, après l’aéronautique mais avant l’agroalimentaire ou l’automobile. Dans le premium, on préfère encore, tout en composant ultra pointu, axer sa com’ sur la symbolique et la sensorialité, vedette people en tête de gondole ou contenants dorés sur tranche. Trouver le mot juste entre glamour et technique n’est pas simple. Citons toutefois :

  • Augustinus Bader, médecin spécialiste des cellules souches et de la régénération des épidermes brûlés, s’intéresse autant au corps qu’au visage en le traitant avec la même délicatesse. Exemple : la Geranium Rose Body Cream, aussi exquise sur peau qu’au nez. La marque est valorisée à plus d’un milliard d’euros. Une licorne, donc, objet féerique.
  • La Prairie lance White Caviar Light Infusion Sérum Yeux, pour effacer les cernes comme avec une gomme. Au caviar, bien sûr, pur luxe et bénéfice !
  • Alanea entre sur le marché en y plongeant du gros orteil à l’occiput avec une double approche : dermocosmétique & biologique. Son Savon Mangue-Avocat respecte le film hydrolipidique grâce à la glycérine et s’accompagne de la Crème Hydratante Anti-âge, pleine d’un actif breveté {G}5, riche en antioxydant, vitamines et acides aminés.
  • Lancôme propose, cela n’étonnera personne, une Rénergie Collagen Lift-Xtend Cream de haute exigence et chic allure.
  • PERS, jeune et épatante entreprise française aux packagings très réussis et aux formules impeccables, tel le Sérum Vitamine C dont on ne se sépare plus, parce qu’avec sa promesse de soigner le stress (fut-il oxydatif), la marque a trouvé en nous un public fidèle.
  • Helena Rubinstein qui revendique des traitements impactant jusqu’au niveau cellulaire (cf. Prodigy Cellglow“cellixir” ultime).
  • Et enfin Caudalie qui, sans être officiellement répertoriée dans la cosméceutique, coche en coche à peu près toutes les cases depuis ses débuts avec le resveratrol, un polyphénol du raisin dont les études ont mis en avant les effets sur l’inflammation, l’oxydation, la photo-protection, et surtout le vieillissement. Elle a aussi mis au point une formule à base de viniférine pour le n°1 de la spécialité, son Sérum Éclat Anti-Taches Alternative à la Vitamine C. 63 % attestés de taches (solaires, grossesse, âge, acné) en moins.

NE NOUS ÉTONNONS PAS DE LA FLORAISON DE MASQUES LED QUI FONT PEUR AUX PETITS ENFANTS CAR ILS NOUS TRANSFORMENT EN RÉPLICANTS

J’AVALE PAS

Mais l’affaire est sans limite. Et voilà que, sans doute d’avoir trop traîné dans les officines, certains n’hésitent plus à se lancer sur le terrain assez glissant des compléments alimentaires, pourtant encore loin d’avoir été validés par la recherche et des brevets ad hoc. La nutricosmétique, ça s’appelle. Gélules, comprimés, sirops, ampoules ou capsules, voire bonbons et tisanes, on en trouve à tous les coins de rue. Or, Moiejoie soussigné M. T., le collagène ou l’acide hyaluronique à avaler, je n’achète pas. Quasi un demi-millénaire à faire ce métier, on apprend des choses. Comme l’effet dévastateur des enzymes gastriques et intestinaux sur les protéines ingérées par voie orale. À lire sur lejournaldemoncorps.fr, l’enquête archi complète et imparable de ma collègue Linh Pham. Vitamines, omégas-3 ou probiotiques ont beau être tout à fait bienvenus pour pallier certaines carences alimentaires dans l’ensemble de l’organisme, ils ne peuvent absolument pas viser directement la peau. Si ces actifs agissaient sur le gros orteil ou la sous-ventrière, ça se saurait depuis Mathusalem. En conséquence, je ne pense pas davantage m’intéresser à Lemme Grow, gélules censées me faire des tifs de sirène, dernière trouvaille de la famille Kardashian, via l’aînée Kourtney. Parce que… parce que, surtout, c’est flippant.

Car au bout de toute cette agitation, à demi planquée derrière l’indispensable glow avec la lumière qui vient du dedans (indispensable ? Autant que de s’appeler Ottilia van Kackenhaus plutôt que Lucie Michaud ? Autant que de ne pas avoir le cheveu “rebondi et luxuriant” plutôt que propre et bien coiffé ? Autant que de ne pas être tout à fait exceptionnel-le ?) se pose une question existentielle née pendant la pandémie et qui taraude toute la tech californienne, responsable pour bonne part du monde dans lequel nous vivons/vivrons ; ou pas : “résoudre” la mort. Ou au moins, la repousser le plus tard possible. Dépasser les 150 ans en pleine forme et séduction…

BAS LES MASQUES

Jeff Bezos ou Peter Thiel, Sam Altman, libertariens transhumanistes convaincus, abondent en milliards de dollars quelques impatientes start-up de “biohacking” précisément dans ce but (attendons-nous d’ici sous peu à un déferlement de soins à la rapamycine, un médoc qui paraît pouvoir allonger la durée de vie des souris). Et ne nous étonnons pas de la floraison de masques LED qui s’installent chez nous où ils font peur aux petits enfants parce qu’ils nous transforment en ces réplicants mi-humains mi-robots que nous deviendrons peut-être. La marque CurrentBody Skin s’est ainsi spécialisée dans le genre, proposant par exemple un Skin Masque LED multi-couleurs, doté de 6 longueurs d’onde (cliniquement prouvées, soyons juste), chacune ciblant un problème ou un autre (anti-rougeurs, anti-rides, éclaircissants, etc.), ce n’est clairement pas donné mais c’est absolument sans danger et les utilisateurs sont très contents. Idem le Professionnel Anti-Âge de NéoMasque ou le LED Face Mask que L’Oréal vient de présenter au salon CES (Consumer Electronics Show) de Las Vegas avant de le mettre sur le marché probablement l’année prochaine, dont on ne doute pas une seconde qu’il n’ait été archi testé, et dans ses résultats et dans son innocuité. Enfin, parmi des dizaines d’autres, le Shark CryoGlow, un peu plus sympa parce que rigide et souriant, fait coup double avec un effet froid sous les yeux tout en se regorgeant de sa certification de dispositif médical.

EN ARRIÈRE TOUTE

Pour en revenir à nos milliardaires californiens, parmi ceux qui ne cherchent pas l’éternité ou ne se font pas cryogéniser au cas où, certains tentent de rajeunir. Un cinglé nommé Brian Johnson a déjà dépensé plus de 100 millions de dollars pour sa propre régression vers l’adolescence, en pompant le sang de son fils de 17 ans et en s’infligeant une discipline d’enfer. Ceux que ça intéresse peuvent suivre cet hallucinant programme néo-vampirique dans le documentaire que Netflix lui a consacré : Don’t Die.

Conclusion ? 68 % des téléspectateurs américains (Monsieur Philippe, lisez ce papier !) ont déclaré qu’ils envisageaient d’utiliser une composition agissant au niveau génétique pour des résultats durables voire transmissibles. Et que leur goût pour les cosméceutiques les tranquillise à l’idée de vieillir. Tant pis pour ceux et celles qui apprécient de ne plus avoir 20 ans. C’est peut-être d’autant plus imbécile que d’incalculables témoins assurent depuis des millénaires (Plutarque raconte le bouleversement de Thespésios de Soles, déclaré défunt puis revenu subitement à l’existence) avoir jeté un œil de “l’autre côté” au cours d’EMI (expérience de mort imminente) ou d’arrêts cardiaques un peu prolongés, et qu’on y est super bien tels qu’on n’est plus. Viva la muerte! •