Le 18 mai 2026
Avec Moderato, le Château Sigalas Rabaud, Premier Grand Cru Classé de Sauternes en 1855, signe une première mondiale : un vin liquoreux désalcoolisé, issu du même terroir que son Grand Vin. Une manière très contemporaine de déplacer les lignes, sans renoncer au goût, ni au cérémonial.
Longtemps, le sans alcool a souffert d’un malentendu. On l’imaginait pâle, punitif, un peu triste, réservé aux lendemains raisonnables et aux verres levés par défaut. Comme si renoncer à l’alcool revenait forcément à renoncer à la fête, au goût, au geste, au supplément d’âme que l’on attend d’une bouteille ouverte au bon moment. Mais les usages changent. On ne boit plus forcément moins par austérité, mais autrement : par envie de légèreté, de maîtrise, de clarté. Le plaisir ne disparaît pas, il se déplace.
Le sans alcool est devenu un vrai sujet de société. Il ne s’agit plus seulement de “faire une pause” en janvier, ni de commander une alternative faute de mieux. Une prise de conscience plus large traverse les générations : rapport au corps, à la santé mentale, à la performance, au sommeil, à la fête, à la pression sociale. Livres, documentaires, podcasts, témoignages et mouvements comme le Dry January ont contribué à ouvrir la conversation. L’alcool, longtemps indissociable de la convivialité, est désormais interrogé dans ses usages, ses automatismes, ses excès, mais aussi dans ce qu’il raconte de nos manières d’être ensemble.
C’est précisément dans cet interstice que s’inscrit la rencontre entre le Château Sigalas Rabaud et Moderato. D’un côté, un Premier Grand Cru Classé de Sauternes en 1855, domaine familial installé à Bommes, au cœur du Sauternais, dirigé par Laure de Lambert Compeyrot. De l’autre, une maison née en 2020 autour d’une ambition claire : réinventer l’expérience du vin désalcoolisé sans sacrifier ni l’authenticité ni le plaisir. Ensemble, ils signent une cuvée inédite : le premier vin désalcoolisé issu d’un Grand Cru Classé 1855.
Sauternes, territoire du temps long, des vendanges patientes, du botrytis cinerea et des tris successives, n’est pas exactement le lieu que l’on imaginait spontanément associé à la révolution du 0 %. Et pourtant. C’est peut-être justement parce que son imaginaire est si fort que le geste frappe juste. Ici, le sans alcool ne vient pas singer le vin, ni proposer une version appauvrie d’un grand classique. Il tente plutôt d’en ouvrir une nouvelle lecture.
La cuvée repose sur du sémillon, cépage emblématique de Sigalas Rabaud, issu du terroir du château. Les baies botrytisées sont récoltées manuellement, sélectionnées par tries successives, puis vinifiées selon une approche traditionnelle thermorégulée avant l’étape décisive de la désalcoolisation. Celle-ci est réalisée au Chai Sobre, centre de recherche et de prestation inauguré en 2025 par Moderato et la coopérative Vivadour, grâce à une distillation sous vide à basse température, pensée pour préserver les arômes, l’équilibre et la structure du vin.
Dans le verre, l’idée est de conserver ce qui fait la singularité d’un liquoreux : l’onctuosité, la gourmandise, les fruits confits, l’abricot, le miel, mais aussi cette fraîcheur indispensable qui empêche la douceur de tourner à la pesanteur. Servi frais, entre 6 et 8 °C, il trouve naturellement sa place à l’apéritif, auprès d’un foie gras, de fromages à pâte molle ou d’un dessert. Mais son intérêt réside peut-être ailleurs : dans sa capacité à faire entrer l’esprit du Sauternes dans des moments où l’on ne l’attendait plus tout à fait. Un déjeuner professionnel, une fin d’après-midi, une table où certains boivent et d’autres non, un soir de semaine où l’on veut le rituel sans l’effet secondaire.
Cette évolution n’a rien d’anecdotique. Selon le baromètre Moderato-Seeds 2024 cité par la marque, 41 % des Français consomment déjà des boissons sans alcool, 44 % souhaitent réduire leur consommation d’alcool et plus d’un amateur de vin sur deux se dit intéressé par le vin sans alcool. Chez les plus jeunes, l’appétence est encore plus nette. Le phénomène dépasse donc largement l’effet de mode : il raconte une nouvelle grammaire du boire, plus libre, moins automatique, moins intimidée aussi par les codes anciens.
Ce que Sigalas Rabaud et Moderato réussissent ici, c’est d’éviter le piège du gadget. La bouteille ne se présente pas comme une curiosité marketing, mais comme une passerelle. Entre patrimoine et nouveaux usages. Entre grand vin et sobriété choisie. Entre la mémoire du terroir et les attentes d’une génération qui ne veut plus forcément choisir entre plaisir et lucidité.
Il y a, dans cette cuvée, quelque chose d’assez français finalement : l’art de conserver le côté festif tout en modifiant la règle du jeu. Le bouchon, le verre, la robe dorée, la promesse aromatique demeurent. Seul le vertige change de nature. Le sans alcool n’est plus une absence mais devient une autre façon d’être present, tout en prenant soin de soi.



