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Bolosser Bolloré

Par Laura Pertuy

CITIZENKANNES – JOUR 5

Pour la seconde année consécutive, CitizenK vous impose, en toute mauvaise humeur, une chronique quotidienne en direct du Festival de Cannes.

Retour de flamme sur éternelle lune de flemme en ce 5e jour de festival. « Cannes, c’est tellement blanc » puis, sans transition, « Je vis pour le sable et la plage » nous lâche notre chouchou du Palais, d’une élégance rare (et peut-être plus fort que l’ébène, on n’a pas vérifié), qui nous réveille de notre torpeur sur ordinateur dès que le stand Nespresso se déleste de son cadenas. Cannes, c’est effectivement tellement blanc et ce n’est pas la suite de la Compet’ qui va apporter un quelconque démenti à ce déprimant constat. 

On n’en a manifestement jamais fini des dudes qui se reluquent un bout d’âme pour nous servir des excuses tiédasses sur leur toxicité dérégulée. Ça, c’est pour El ser querido (L’Être aîmé) de Rodrigo Sorogoyen, où le cinéaste espagnol confronte la fille d’un réalisateur adulé aux relents de sa violence lors d’un tournage pour lequel il l’a sollicitée, alors qu’ils ne s’étaient plus vus depuis Mathusalem (soit 3074 ans avant JC, quand même). Si le film a le mérite d’être beaucoup plus frontal et âpre que Valeur sentimentale de Joachim Trier, présenté dans le même écrin de masculinisme en décomposition l’an dernier, il demeure empêtré dans son propos théorique, empêché dans son dialogue entre différents régimes d’images, et donne juste envie de retrouver le suc, le sel et le sang de Los años nuevos, éructante série co-réalisée par Sandra Romero, David Martin de Los Santos et ce même Sorogoyen, plus dans le jus, moins dans la tête. 

En route pour une Baltic Party dont seules les entrailles du Marché du film ont le secret, on est stoppée net par une vision d’apocalypse : le Monoprix Daily du Carré d’or aux rayons dévorés par des festivalier·e·s rattrapé·e·s par des besoins vitaux délaissés ces derniers jours. Pourra en témoigner notre collègue de la Semaine de la Critique, délestée à midi d’une tranche de pâté par une mouette vorace venue la lui arracher directement au creux des mains, comme la flying queen qu’elle pense être. Quand d’autres auront, pris d’une envie pressante, décoré les murs d’une belle demeure en ville où une fête battait son plein, ce qui n’aura pas échappé à la vigilance de voisins agrippés au 17 sur leur téléphone. Police partout, juste pisse nulle part. 

Pendant ce temps, en salle, Bolloré commence gentiment à se faire bolosser avec, hier soir, des huées franches à l’apparition du logo de Canal+ lors de la projection en Séance de minuit de Full Phil de Quentin Dupieux. Un spectateur s’est même fendu d’un « Bolloré enc*lé », déclaration enflammée copieusement applaudie, quand à la Semaine de la Critique, plus tôt dans la soirée, la présentation de La Gradiva de Marine Atlan portait très fort la nécessité d’une résistance à l’aplanissement des récits, que contient d’ailleurs le film lui-même. Et quelle merveille que ce premier long où éructe un volcan chez chacun des personnages, ados et professeures partis en voyage scolaire à Naples, près du Vésuve, et littéralement (es)soufflés par ce que leur raconte d’elles et eux les nappes d’Histoire antique explorées sur place. Si Antonia Buresi n’était pas déjà notre idole (et à ce titre, prière d’aller se lover dans sa voix que travaille si bien l’hypnotique docu-fiction Bienvenue sur Planète Bureau !), et puis déjà trop connue pour en hériter, on lui décernerait volontiers le Prix d’interprétation. Mais on ne fait pas partie du jury et n’ajoutons pas un conflit d’intérêts supplémentaire à une industrie qui s’en repaît déjà suffisamment. 

On n’allait pas vous quitter sans parler de Siempre soy tu animal materno (Ton animal maternel) de Valentina Maurel, présenté au Certain Regard, où une jeune femme retourne au Costa Rica après des études en Belgique et retrouve sa petite sœur, seule dans la maison familiale. La réalisatrice costaricaine réinvestit l’univers de son sensuel premier film, Tengo sueños eléctricos, animée par ce qui semble être une inépuisable ressource à raconter, avec une extrême finesse, les trajectoires intérieures de ses personnages. Tout autant qu’à figurer, très terrestre, le sens de leurs déplacements dans une ville dont elle excelle à décrypter les enjeux (de classe, notamment). Ce qui n’est pas sans nous rappeler la vélocité avec laquelle nous avons vu, de loin, un confrère s’élancer rue d’Antibes, traçant la route jusqu’à Miramar en un souffle. Vitesse qu’il analysera plus tard comme marqueur d’une fragilité, pour les identités queer, à évoluer dans l’espace public, et à laquelle on n’a rien à ajouter (mais tout à regretter) tant la Croisette et ses alentours ont l’allure – et d’autant plus par les températures actuelles – d’une infernale démonstration de virilisme avec, hier, un grand déballage non consenti de torses nus en ville. Un autre jour se lève et avec lui, malgré tout, l’espoir de salles qui se soulèvent.