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Cœur à care 

Par Laura Pertuy

CITIZENKANNES – JOUR 4

Pour la seconde année consécutive, CitizenK vous impose, en toute mauvaise humeur, une chronique quotidienne en direct du Festival de Cannes.

Nous voilà auto-expulsée du lit au petit matou (miaou !) pour aucune autre raison valable qu’une envie diffuse de se saboter la santé pour ensuite se faire offrir des crèmes régénatrices à 200 balles les 100ml par une marque de richoux nous suppliant d’apparaître dans cette chronique. Arrivée à la boulang’ en guenilles, une vendeuse sapée en Gucci et affublée d’une vague fifties sur le front susurre à un client : « Six croissants et six pains au chocolat, ça fera 76€, monsieur ». Lui ne cille pas, peut-être parce qu’il vend des pots de crèmes hors de price à une clientèle qui ne mange certainement pas de croissant pur beurre le samedi matin. 

Mais faut pas croire, même les gauchos acceptent des taros de l’espace pour se sustenter. Mention spéciale aux six pilons de poulet proposés à 25 euros dans un bar sis au-delà de la rocade, un territoire où aucun festivalier ne s’aventure habituellement jamais. S’y tenait hier soir un raout en présence de la fine fleur des travailleureuses de festivals réclamant à corps et à cris l’intermittence pour vivre décemment entre deux contrats au service de manifestations culturelles elles-mêmes en péril. Continuum de résistance, ensuite, à la fête de l’ACID, section parallèle qui défend, dans ses choix de films, un monde tout autant parallèle… et alléchant. Avec badges « Zapper Bolloré » de sortie, voire de rigueur.

On flex un peu car notons quand même une embellie de la Compet’ avec la présentation hier après-midi, sous interdiction de contenant de plus de 50 cl (SOS) en salle, du film le plus long à concourir pour la Palme : Soudain de Ryūsuke Hamaguchi. 3h16 à rêver à notre bouteille de Volvic engloutie par la poubelle du P.C. sécurité et à gargouiller devant tout ce qu’ingurgitent Virginie Efira et Tao Okamoto dans cette fable utopiste qui brandit le care comme remède temporaire au capitalisme. Jamais un EHPAD n’aura autant donné envie d’être vieux… et riche. Et parisien. Tout autant qu’anti-système. Des contradictions que le film, souvent alourdi par son propos théorique, a le mérite de mettre clairement en exergue. Ayé, la Compétition cesse de nous parler des masculinités en souffrance pour s’attaquer aux sujets plus urgents que sont la rentabilisation de notre temps libre, la souffrance au travail et la nécessité de se masser les pieds les uns aux autres. 

Après, on écrit tout ça en pleurant des larmes de sang devant le cadenas frondeur du stand Nespresso du Palais des festivals, qui nous toise l’air de dire qu’on ferait mieux d’aller se le prendre au PMU de la gare, not’ café, si on ne peut pas souffrir qu’une multinationale nous en offre gratuitement. On n’est plus à un conflit d’intérêt prêt et ça ne risque pas de s’améliorer au Pigistan, une consœur nous confiant hier gagner huit fois plus de maille en scriptant une vidéo pour une marque de crème tournée au Carlton qu’en rédigeant une critique de film que personne n’a de toute façon le temps de lire. On ne vit pas tous dans l’EHPAD de Virginie Efira, faut dire, où finit même par s’ouvrir un coffee shop tenu par les résidents. Et en attendant, faut bien trouver un peu de fioul pour tenir jusqu’à la Palme et retourner turbiner dans l’enfer de la capitale.