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Star ou staff

Par Laura Pertuy

CITIZENKANNES – JOUR 10

Pour la seconde année consécutive, CitizenK vous impose, en toute mauvaise humeur, une chronique quotidienne en direct du Festival de Cannes.

Journée de déconvenue gastronomique hier pour votre chère envoyée spéciale qui s’est retrouvée aux portes du Marché de film devant deux hôtesses lui annonçant : « C’est fini, madame ». Avant de partir en vortex existentiel sur la signification à entrées multiples de cette déclaration aux allures de sentence, on discute de la cantoche staff du -2 où le plat principal est désormais à 16 balles, mais on est où là ? Tout ça pour dej’ en 15 minutes avec vue sur ton collègue desséché et un poster moisi d’Alain Delon, merci bien. « Madame, de toute façon, vous êtes journaliste et pas staff », nous fait-on remarquer. C’était « staff » ou « star » qu’elle a dit ? On ne sait pas trop, mais l’heure n’est même plus à essayer de retrouver un peu de glow aux yeux du personnel au bout du roul’. Il faut manger et, dans un grand élan de reconnaissance envers celles et ceux qui nous ont portée à bout de bras lors de cette édition somme toute intense, on se dit qu’on va suivre leurs recos restos et délaisser nos adresses habituelles.

C’est ainsi, en écoutant des confrères qui n’ont apparemment pas la même maille à mettre dans les dej’ que la mécréante que nous sommes, qu’on se retrouve dans de fort sales plats. « Vous attendez pas à avoir quelque chose de crunchy en bouche, c’est suave ici ». Ça, c’est ce que la serveuse a dégainé à notre voisine de table sans ciller, avec un « suave » prononcé à l’espagnole, alors qu’on dégustait un curry de légumes correct suivi d’un modeste dessert au prix gardé secret jusqu’à l’addition. Délestée de 35 euros (gasp), on part s’installer pour la sieste en Debussy, vaste salle encore pleine à craquer et parcourue de silencieux soupirs lors de la présentation d’un film dont il avait oublié le titre par le délégué général du festival. C’était Victorian Psycho de Zachary Wigon, un slasher nullos avec Maika Monroe, qu’on vénère depuis It Follows mais qu’on a donc pas forcément bien fait de suivre. Voilà où l’on en est du level de jeu de mots bilingue en cette fin de mascarade.

Il n’y a vraiment plus que le monsieur de la salle de presse pour faire montre d’une élégance constante, pour laisser son aimable visage arborer un discret sourire à notre passage. Quel courage que de se border la rétine de nos dégaines cracra, de nos mines aspirées par la fatigue, comme de nos totebags déformés par l’amoncellement de gadgets zagogo auxquels il faudra bientôt dire au revoir. Au passage, kudos à notre collègue du Palais qui a transporté les sacs de linge sale de la femme d’une re-sta, retenu l’ascenseur pour Cate Blanchett, imprimé nos trames de masterclass en gros et en couleurs, couru sur la Croisette avec Paul Laverty pour arriver à temps à une séance… Du tout terrain pas encore assez bien rémunéré ni plébiscité par les puissants du palazzo, et qui nous impressionne molto.

Plutôt en révérence aussi par La Bola negra, film fleuve en Compet’ qui s’attarde sur trois périodes assez récentes de l’Histoire d’Espagne – 1932, 1937, 2017 – au gré des passions et luttes de jeunes hommes fougueux, tous plus ou moins liés à Federico García Lorca, assassiné en 1936 et dont le roman La Boule noire est demeuré inachevé. Ça assume une ampleur narrative, une audace formelle et un rythme maîtrisé sur une bonne partie des 2h37 de film, et puis sur une partie presque aussi conséquente de fin, le machin se casse la gueule… sûrement par peur d’une potentielle confusion du public face à ces trois histoires qui s’entremêlent. C’est mal connaître notre inextinguible capacité de concentration, surtout que Penélope Cruz vient faire le show pour apaiser les cishets terrorisés de constater qu’on peut signer une fresque queer d’ampleur sur les seules trajectoires de trois maricónes. Encore une preuve que l’Espagne en a sous le capot. Après Rodrigo Sorogoyen, également en Compétition avec L’Être aimé, Javier Calvo et Javier Ambrossi – qu’on avait découverts avec la série La mesías sur Arte – font montre d’une impressionnante aisance à voyager entre format sériel et format long.

On se finit bien grassement sur une pleine plâtrée de tagliatelle au pesto servies dans un bol en… pâte à pizza. Glut’aime à la folie et jusqu’au lit.