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Red house, Rich’s Miniature Golf, Wyoming, Pennsylvania, 1984. Photographie de John Margolies.

Putt Putsch : Songe miniature

Par Matthias Debureaux

De la transgression des Ladies’ de St Andrews aux architectures fantastiques de John Margolies, voyage au cœur d’un patrimoine d’art modeste.

7 mai 2026

Malgré les supplications de ses petits-enfants, le général de Gaulle refusa toujours de faire construire une piscine dans sa propriété de Colombey-les-Deux-Églises. Trop vulgaire à son goût. Il consentit en revanche à l’aménagement d’un minigolf dans le parc de la Boisserie. Mais ce loisir n’a pas attendu le Général pour entrer dans l’histoire, et ses origines sont étonnamment transgressives. En 1867, alors que les femmes étaient interdites sur le légendaire parcours de golf de St Andrews, en Écosse – jugées source de distraction pour les joueurs masculins – une centaine d’entre elles décidèrent de créer le Ladies’ Putting Green. À l’écart des hommes, elles aménagèrent un petit green si cabossé qu’il fut surnommé « l’Himalaya ». Ce terrain atypique est souvent considéré comme l’acte de naissance du golf miniature. Plus tard, aux États-Unis, dans les années 1920, ce loisir aura pour ambition de rendre le golf accessible à tous, sans distinction de classe, de genre ou de couleur de peau. Exclus des country clubs par l’élite masculine blanche, de nombreux golfeurs noirs n’avaient d’autre choix que de s’entraîner sur les minigolfs. Dans les États du Sud, certains parcours étaient encore « réservés aux personnes de couleur », plus odieux encore, parfois truqués de sorte que la balle ne roule jamais droit. Mais en signe d’espoir, l’année 1931, celui de l’East Potomac Park à Washington devint l’un des premiers lieux publics de la ville à instaurer la déségrégation.

INTERDIT AUX STARS DE CINÉMA

Il est bon de rappeler, pour ceux qui considèrent cette activité de plein air comme kitsch et bon enfant, voire même la plus ennuyeuse après l’attente du bus, qu’elle a autrefois connu une frénésie au point de rivaliser avec le baseball. Il y a un siècle, des parcours exotiques et fantaisistes fleurissaient sur les toits des hôtels de New York, dans les terrains vagues de Chicago, et même dans les enclaves huppées d’Hollywood. Les producteurs de cinéma, voyant dans ce jeu un concurrent dangereux pour leurs films, interdirent aux stars de fréquenter ces terrains. Ce qui n’empêcha pas Fred Astaire d’être photographié en pleine partie sur le toit de l’hôtel White. Mais au début des années 1930, la mode du minigolf a soudainement décliné, pour ne renaître qu’une vingtaine d’années plus tard. Le baby-boom, l’essor des banlieues et des zones commerciales dans l’Amérique d’après-guerre favorisèrent alors cette renaissance dans les années 1950. Si de nombreux obstacles – tonneaux, personnages de contes de fées et moulins à vent – restent populaires, une créativité loufoque et sans limites fait également son apparition.

Le photographe et théoricien de l’architecture John Margolies se passionna pour ces structures insolites. Pendant plus de trente ans, ce dernier parcourut plus de 160 000 kilomètres au volant de sa Cadillac à la recherche d’attractions en bord de route. Retenons cette station-service en forme de théière, une boutique installée dans un donut géant, ou encore une station de lavage en forme de baleine. Disparu en 2016, il légua ses fabuleuses archives à la Bibliothèque du Congrès.

À partir de 1978, armé de son fidèle Canon F1 35 mm, Margolies avait commencé à documenter également les parcours de minigolf, en jouant sur près d’une centaine d’entre eux à travers vingt États. Son livre, Miniature Golf, publié en 1987, reste à ce jour l’ouvrage de référence sur le sujet. Un sujet qui ne pouvait échapper à celui qui confiait au Washington Post : « J’aimais les endroits où ça criait sur tous les toits : Regardez-moi ! Regardez-moi ! ».

Selon l’historienne de la culture populaire Nancy Hendricks, ce jeu peu coûteux fut d’abord perçu comme un remède au « cafard de la Grande Dépression ». Dans le Tennessee, à Chattanooga, les deux hôteliers Garnet et Frieda Carter inaugurèrent en 1928 le premier parcours commercial de minigolf ouvert au public. Aménagé au sommet de Lookout Mountain, leur Tom Thumb Golf rend hommage au personnage folklorique de Tom Pouce. Ce parcours de dix-huit trous, digne d’un conte de fées pour millionnaires, mêle pourtant ingéniosité et récupération. Il est parsemé d’obstacles faits de chutes de carrelage, troncs d’arbres creux, morceaux de tuyaux d’égout, le tout agrémenté de statues d’elfes et de gnomes. Peu à peu, des usines vont embaucher des artistes pour peindre à la main rondins, maisonnettes miniatures et décors burlesques. Les terrains « Tom Pouce » se multiplient alors à travers tout le pays. Pour concourir au succès, la Prohibition détourne de nombreux hommes de leurs tabourets de bar vers ces nouveaux lieux de divertissement. En 1930, on recense entre 25 000 et 50 000 parcours de minigolf sur le territoire. On en trouve partout : sur des paquebots, dans des camps militaires, jusque dans une prison du New Hampshire ou un hôpital psychiatrique du Nebraska. C’est une véritable épidémie. Beaucoup de parcours restent ouverts jusqu’au cœur de la nuit, parfois jusqu’à quatre heures du matin, avant de rouvrir à l’aube pour les joueurs matinaux. Afin d’attirer la clientèle masculine, on engage des beautés locales pour jouer en soirée, ou des beaux garçons pour aimanter la gente féminine. Plus qu’un simple jeu, le minigolf devient un phénomène social.

L’architecture des parcours se fit de plus en plus inventive et extravagante. Tels les jardins ornementés de la Renaissance, ils s’agrémentaient souvent des grottes et de cascades. Des statues de créatures fantastiques et de divinités prenaient place dans des niches ou sur des piédestaux, accentuant encore leur dimension féerique. L’écrivaine Karal Ann Marling fit remarquer que le golf miniature donnait aux participants l’impression d’être plus grands que nature : « Pour une somme modique, les personnes démoralisées par le chômage pouvaient s’évader dans un monde qu’elles dominaient et devenir enfin maîtres de tout ce qu’elles contemplaient. Les minuscules répliques du minigolf ont remis le monde aux pieds de ceux qu’il avait mis à genoux. ». Pour les plus nantis, tout un marché se développa. De grands magasins comme Wanamaker’s conçurent des lignes de vêtements spécialement dédiées à cette pratique, telle cette jupe fendue présentée dans une publicité comme parfaitement « minimaliste pour un minigolf ». L’engouement n’empêcha en rien les commentaires sarcastiques. En 1930, un journaliste du Los Angeles Times persiflait : « Si le putting semble si naturel pour la plupart des femmes, il faut l’attribuer à leur don héréditaire de maniement du balai. ». À cette élégante saillie, ajoutons que certains instructeurs conseillaient effectivement aux joueuses d’imaginer qu’elles balayaient pour affiner leur geste.

CES LABYRINTHES DE PLAISIRS ARTIFICIELS

Dans son ouvrage, John Margolies confiait avoir été un véritable passionné de minigolf pendant son enfance, au point de concevoir son propre parcours de pitch and putt en enterrant soigneusement des boîtes de soupe Campbell tout autour de la maison familiale. Pendant vingt ans, le golf disparut de sa vie, jusqu’au jour où il retrouva l’émerveillement sur les bords de route, face aux dernières extravagances architecturales. Ces nouveaux complexes étaient à des années-lumière des parcours aux moquettes détrempées de son enfance. Pour lui, la révolution du minigolf a sans doute eu lieu à Myrtle Beach, au cœur du Grand Strand de Caroline du Sud. Là, le long d’une route bordée de concessions automobiles et coincée entre boutiques de T-shirts et toboggans aquatiques, il découvrit une cinquantaine de parcours. Et de noter : « Dans le golf miniature, rien n’est sacré. Nombre des grandes icônes ont été caricaturées et mises au service de ces labyrinthes de plaisirs artificiels : églises, bouddhas, têtes de l’île de Pâques et poteaux totémiques… Sur un parcours en Californie, l’église à bulbe est si vaste qu’on pourrait presque y assister à un office plutôt que d’y jouer. Ce sont ces nouveaux parcours en Californie, situés le long des autoroutes dans de mini-parcs d’attractions, qui sont les plus vastes et les plus complexes de tous. Les statues et les obstacles ont pris des proportions telles qu’ils semblent hurler pour attirer l’attention de l’automobiliste passant à 55 milles à l’heure. ».

L’architecte Charles Moore qualifiait cette plongée étourdissante dans l’imaginaire comme « l’une des véritables formes d’art du sud de la Californie ». Des roulettes géantes de six mètres de haut, des chiens poursuivant des lapins, des dominos, des dés et des dames géantes offraient les obstacles les plus distrayants. Ces constructions prenaient aussi la forme de sites touristiques alors en vogue. Ainsi, pour un prix d’entrée modeste, on pouvait voyager à Miami ou à Hollywood, explorer la grotte de Mammoth, admirer la forêt pétrifiée ou encore le Washington Monument. Dans le Los Angeles des années 1930, un parcours de golf alignait même une Maison-Blanche en réduction, un Taj Mahal miniature et une petite Grande Muraille de Chine. À l’inverse, sur la côte Est, les parcours – contraints par une saison plus courte et un climat plus rigoureux – se révélaient généralement plus modestes et moins spectaculaires. Pour se distinguer, ils puisaient leur inspiration dans des thèmes littéraires ou historiques, devenant ainsi le terrain d’expression des créateurs de minigolf les plus inventifs. D’un État à l’autre, ces variations témoignaient d’une même constante : l’ingéniosité américaine alliée à un goût prononcé pour l’évasion et le dépaysement exotique.

Rappelons que les premiers golfs miniatures mettaient parfois en scène des animaux vivants. On pouvait voir un ours attaché à un petit manoir ou un singe dressé pour attraper les balles des joueurs malchanceux. Les sculptures d’animaux sont apparues plus tard, avec des styles très variés, du plus réaliste au plus stylisé. Certaines œuvres, comme Patsy la Baleine, dégagent une impression de douceur et montrent un vrai savoir-faire artisanal, malgré l’usage de matériaux grossiers comme le béton et le grillage. Au Fairway-Golf de St. Paul, dans le Minnesota, des animaux de ferme en fibre de verre semblent se diriger vers un club-house en forme de grange. Voilà des idées nouvelles pour pallier à la baisse de la fréquentation de zoos. Et plus encore à celles des salles de cinéma. Avec l’essor actuel des nouveaux minigolfs indoor, les multiplexes situés en périphérie de nos villes pourraient devenir des zones prospères pour abandonner les écrans numériques et raviver la créativité des artistes de golf miniatures.