La capitale confirme à la fois sa suprématie et son intense diversité : les marques historiques imposent leur hyper-visibilité et les griffes indépendantes célèbrent leur individualité. Quant aux créateurs émergents, en grande forme cette saison, ils comptent sur la viralité au risque de confondre fan-club et clientèle.
Au premier jour des défilés, ce sont d’ailleurs ces derniers qui sont à l’honneur. Plus que jamais, ils assument les références aux aînés. C’est le cas de Victor Weinsanto et de sa collection « After Midnight » où le corset est omniprésent. Pas de surprise majeure lorsque l’on sait que le club kid français a assisté Jean-Paul Gaultier. Cette pièce fétiche s’intègre à une grande variété de silhouettes, du drama opératique au casual techno. C’est sans doute dans les looks les plus portables – par exemple avec une chemise blanche et un manteau surtaillé camel – qu’il trouve sa juste dimension et une pérennité hors gimmick.


On considère souvent Ellen Hodakova Larsson comme la fille (il)légitime de Martin Margiela et de Hussein Chalayan. Elle en a repris de nombreux codes, notamment la récupération d’objets du quotidien et la dissection méticuleuse de modèles dits classiques. Elle persiste et signe pour la saison prochaine, poussant l’art du patronage dans ses derniers retranchements et intégrant à sa collection chaises, miroirs, tapis et du crin de cheval dont on fait les cordes de violon. Si l’ensemble est donc très référencé années nonante, il est cependant amusant et tout à fait abouti.



Cette filiation directe est au cœur du travail de Marie Adam-Leenaert. Pas étonnant puisque la jeune créatrice a étudié à la Cambre ou le maître belge est considéré comme un dieu. Pour sa cinquième collection, elle s’éloigne fort heureusement de citations trop littérales pour affirmer une identité complexe, à la fois sérieuse et fantaisiste, charmante et hautement conceptuelle, en veste surtaillée réversible ou ensemble de jogging rose dragée. C’est ce versant imprévisible, nouveau pour elle, qui gagne à être connu.


Pour sa deuxième collection prêt-à-porter Dior, Jonathan Anderson investit le bassin octogonal du Jardin des Tuileries pour rendre hommage aux promenades royales qui illuminaient jadis les mythiques allées dudit jardin. Il concentre certains thèmes de son opus de printemps tout en développant un nouveau lexique fondé sur le contraste. Omniprésents, les volants et frous-frous deviennent cool, portés avec un jean. La veste Bar poursuit sa révolution et se marie avec (presque) tout. La maille se cloque façon pop-corn tandis que les vestes de brocart sont doublées de shearling. De la noblesse donc, mais aussi beaucoup de fun.



Pour son intronisation chez Balmain, Antonin Tron rassure en maîtrisant son sujet : le sexy est bien là, domestiqué et par conséquent jamais vulgaire même lorsqu’il se traduit par un motif léopard ou des transparences en velours dévoré. Si on ne regrette pas les digressions décoratives et surérogatoires de son prédécesseur, on attend pour la saison prochaine une affirmation plus marquée, moins hantée par le fantôme 80s d’Yves Saint Laurent, lui aussi très cité dans cette saison powerful.


La notion de pouvoir est au centre du défilé de Matières Fécales où Hannah Dalton et Steven Raj Bhaskaran évoquent les « 1% » qui les détiennent parfois tous. Leur grand sabbat se déroule cette fois au très symbolique Palais Brogniart même si les élites évoquées ne se limitent pas aux plus riches ou à leurs contempteurs. Pour le duo canadien, le culte de l’extrême passe aussi par la notion d’immortalité. D’ailleurs le très controversé bio-hacker Bryan Johnson faisait partie d’un casting haut en personnalités, pour la plupart issus de leur communauté queer. Ici aussi les références à l’histoire de la mode sont omniprésentes et assumées sans embages, d’Alexander McQueen à Rick Owens (dont ils sont proches et dont la femme Michèle Lamy faisait également partie du casting), jusqu’à Dior dont la théâtralité et le tailoring millimétré semblent inspirer la nouvelle goth generation.





Rigoureux et sexy, ainsi pourrait-on résumer le nouveau prêt-à-porter de Haider Ackermann pour Tom Ford. Dans une mise en scène coupée au cordeau et appuyée par le meilleur casting de la saison (Gisèle Zelauy ! Kirsten McMenamy !), il offre une vision impeccable qui ne manque ni d’à-propos ni d’une bonne dose d’orgueil. En toute logique, un tailoring quasi formel pour les deux sexes y occupe une place de choix tandis que les vêtements en plastique transparent évoquent une version upgradée de Patrick Bateman, le serial killer de Bret Easton Ellis.



Du côté de chez Dries Van Noten, le charmant et très humble Julian Klausner désormais aux commandes ressuscite l’ancien monde, celui où on pouvait voyager, collectionner les impressions et artefacts d’autres cultures sans être accusé d’appropriation culturelle. Très en phase avec l’héritage de la griffe, il déroule un mix and match revitalisé, brodé de fil d’or ou imprimé de fleurs géantes, tout droit sorties d’une nature morte flamande du 17è siècle. Le stylisme, très poussé, évoque par moment la collection inuite de Jean Paul Gaultier pour l’automne/hiver 1994.



Rick Owens poursuit les études de volumes et de textiles pour la version féminine de sa collection Tower. Il est donc question de looks puissamment architecturés mais aussi d’un incroyable travail sur les textures : cuirs enduits, alpaca brossé, laine bouillie…et même du kevlar pour évoquer la protection en ces temps tourmentés. Le créateur californien décrit ses manteaux fluffy XXL comme un hommage au manteau de fourrure blanc porté par Marlene Dietrich dans ses années music-hall. En version brutaliste et dystopique, comme il se doit.

Photo by Valerio Mezzanotti

Photo by Valerio Mezzanotti
Chez Mugler, depuis la nomination de Miguel Castro Freitas à la direction artistique l’année dernière, on semble avoir compris que la mode ne pouvait se cantonner à de la création de contenu. Dénommée « The Commander », la nouvelle collection est en droite lignée des exploits du divin Thierry, avec une carrure démesurée, une assurance de rigueur et une héroïne forcément dominatrice sur les bords ou carrément au milieu. Une vision très réjouissante pour ceux qui n’ont pas vécu les années 80 et très acceptable pour les autres, surtout lorsqu’elle est taillée en cuir glacé ou sculptée en plissé or !



Avec sa nouvelle collection griffée Givenchy, Sarah Burton coche absolument toutes les cases et crée désormais pour une grande variété de femmes : de la butch intello à l’aristo-excentrique, y trouveront leur compte celles qui sauront associer goût et audace. La vision de la Britannique est en effet un pinacle de luxe et de maîtrise, qu’il s’agisse du tailoring d’inspiration masculine, des drapés de cuir ou du soir en dentelle digne d’un tableau de Velasquez. Les gants bonbon à nœud géant, les créations joaillières, les bottes à guêtres et les t-shirts de satin noués sur la tête – imaginés par Stephen Jones et évoquant les portraits des primitifs flamands – complètent cette œuvre de haut vol.



Autre temps (très) fort, le défilé performatif de Junya Watanabe au son du Libertango d’Astor Piazzola. Dûment drivés par le chorégraphe et directeur de mouvement (profession devenue presqu’incontournable) Pat Bogulawski, les mannequins y incarnent autant de personnalités diverses, de la princesse en exil à l’artiste maudite shootée à l’absinthe en passant par la passionaria de la République de Weimar. « The Art of Assemblage Couture », pour reprendre la dénomination choisie par son auteur, est une incroyable accumulation d’objets, de matières et de techniques de patronage transposées en robes maximalistes, entre nostalgie art déco et recyclage low tech.



Tout aussi radicale si ce n’est d’avantage, la collection automne/hiver Comme des Garçons est un majestueux fondu au noir, couleur éternelle, synonyme de l’univers tout entier pour Rei Kawakubo. Les volumes extrêmes et les plissés à l’infini créent un langage auto-suffisant jusqu’à l’irruption d’une série de silhouettes rose bonbon, sublimes boursouflures façon derniers jours de l’Ancien Régime ou égos à Mar-a-Lago.


Loewe fête ses 180 ans et le duo Jack McCollough / Lazaro Hernandez confirme tout le bien que l’on pensait de leur première collection, à savoir une prise de parole rafraichissante en phase avec la dimension artisanale, voire expérimentale, de la griffe madrilène. Vitaminée, cette collection met à l’honneur une vision faussement naïve de la garde-robe, alternant le classique, le néo-pop et le futurisme. Les cuirs sont souvent laqués et, hiver oblige, la maille arty, les peaux lainées et autres ouvrages à effet pileux font beaucoup plus que leur job, ils font merveille.



En 1926, Chanel créait la fameuse petite robe noire. Cent ans plus tard, on sait que rue Cambon tout commence et finit par Coco. Ce qui n’empêche pas Matthieu Blazy de prendre le contrepied de cet acte fondateur minimaliste et de transporter la griffe vers des sommets ornementaux. Pour sa (déjà !) quatrième collection, il évoque la mue de la chenille en papillon, célébrant un vestiaire scintillant et festif. Just Dance chante Lady Gaga pour le final ! Points marquants de la saison, la taille ceinturée et abaissée sous les fesses pour un effet neo-flapper et une maille métallique imprimée tweed particulièrement réussie.



Le paysage est un autre leitmotiv de la saison. Celui qui sert de cadre au défilé de Nicolas Ghesquière pour Louis Vuitton est un espace mental et mémoriel, évoquant le Jura natal du fondateur de la marque. La thématique de la nature y est quasi digitale tandis que l’artisanat se double de tech, transportant les costumes traditionnels des montagnards dans une dimension avant-gardiste, faite de collages textiles et d’exagérations formelles. Dans cette collection complexe, les accessoires (sacs maisonnette et chapeaux en tête), les textures poilues et les robes de Colombine sont particulièrement spectaculaires.



L’exact inverse se déroule chez Miu Miu où le podium est remplacé par un tapis de mousse véritable et où la proposition mode est hyperréaliste. En première partie, une relecture des essentiels Prada/Prada sport de la fin des années 90, en nylon recyclé, cuir froissé ou laine cloquée. Le pantalon low rise, dont le bas évasé se ferme avec un bouton, est le centre de toutes les attentions. En seconde partie, les nuisettes brodées de cristaux éteints sont indissociables de la prettiness Miu Miu des années 2010 tandis que le casting, emmené par les actrices Gillian Anderson et Chloë Sevigny, fait la part belle à des femmes de moins d’un mètre soixante-dix. Une approche qui explique le formidable succès commercial de la marque auprès d’une clientèle plurielle, hommes compris.



L’Ukrainienne Lilia Litkovska clôture l’agenda avec son défilé où tombe une neige noire, métaphore des nuits sans électricité dans son pays natal. Malgré cette mise en spectacle et le cuir noir -présent ici comme dans de nombreuses collections- sa collection automne/hiver n’est ni gothique ni même pessimiste. On retrouve avec bonheur son talent à tailler les vestes et à imaginer une allure contemporaine ni trop basique ni trop conceptuelle. Avec les mots « Kiev » et « Paris » scotchés au sol, on n’oublie pas non plus que la mode c’est bien, mais que la paix, c’est mieux.





















































