On a souvent stigmatisé Milan comme la capitale du produit, reléguant la vision et l’innovation au second plan. Le bene fatto qui ravit les actionnaires et autres CEOs à défaut de séduire les commentateurs rivés à leur smartphone y est plus que jamais d’actualité. Très logiquement, la nouvelle saison célèbre une femme réelle – celle qui a le pouvoir d’achat – plutôt qu’une créature fantasmée.
C’était sans doute la mission que s’était confiée Maria-Grazia Chiuri pour son premier défilé très attendu chez Fendi, quelque peu mise à mal par l’errance créative de ces dernières années. Pari gagné avec une collection mûrement réfléchie, redoutablement efficace, et qui annonce déjà de nombreux hits commerciaux, accessoires compris. On peut regretter un line up très monochrome et la répétition de certains accents de ses années Dior comme la dentelle noire et le tailoring masculin/féminin. Si le fun de FF se fait donc très discret, la fourrure est heureusement bien présente, du trench-coat au gilet, recyclée et travaillée façon patchwork camouflage ou rock urbain.
Chez N°21, Alessandro Dell’Acqua s’inspire d’une œuvre majeure de l’artiste Sophie Calle datant de 1981. Pour L’Hôtel, elle s’était fait engager en tant que femme de chambre dans un hôtel vénitien pour épier et collecter les traces du sommeil et de l’intimité de ses occupants. Le Napolitain conserve les qualités narratives et cinématographiques du propos initial en le traduisant en pièces portables, augmentées d’un stylisme légèrement impertinent. Jupes presque respectables, manteaux néo 60s et robes de débutantes or façon Ferrero Rocher constituent l’essentiel de ce menu hyper digeste.
Débuts également réussis pour la discrète Flamande Meryll Rogge, désormais en charge des collections Marni. Elle renoue avec bonheur avec l’essence espiègle et presque clumsy de la griffe fondée par Consuelo Castiglioni. Un mix and match de styles, textures et couleurs qui contraste totalement avec les expériences arty de son prédécesseur qui n’avaient jamais véritablement rencontré un public quel qu’il soit. Le tableau n’est pas pour autant parfait : le style Prada est trop souvent cité même si c’est Miu Miu et son insolent succès commercial qui sont en ligne de mire.
Chaque saison, la prise de parole de Prada fait office de baromètre, et parfois de guide. C’est encore le cas avec une réflexion sur l’identité et la relation que les femmes entretiennent avec leur garde-robe. Basée sur un stylisme multicouche et sur un effeuillage toujours très décent, la collection imaginée par Miuccia Prada et Raf Simons revisite plusieurs classiques de la maison en leur donnant une nouvelle perspective, à la fois évolutive et éminemment personnelle. Chaussée d’escarpins brodés ou de bottes en plumes, la muse de saison est justement celle qui n’a qu’elle-même comme modèle avec toutes ses facettes et toute sa complexité.
Chez Max Mara, Ian Griffiths poursuit avec brio sa constante recherche d’une beauté aux proportions millimétrées. Pour l’hiver 2026/2027, il jette son dévolu sur Matilde di Canossa, diplomate, militaire et mécène des arts au 11è siècle. Le néo-médiévalisme est bien présent dans cette collection à la force sereine, à la fois résolument moderne et ancrée dans une esthétique Dark Age, quasi gothique. Les hanches appuyées et les épaules bien carénées rappellent à l’occasion le style Claude Montana et ses cuirs iconiques pour Mac Douglas.
Chez Tod’s, le produit a toujours été le centre de l’attention avec le risque calculé de disparaître du radar mode avec un propos trop lisse. Avec la nouvelle collection, le directeur artistique Matteo Tamburini réussit l’exercice d’un luxe qui aurait oublié l’ennui au vestiaire. Les capes et l’outerwear généreux évoquent le confort d’une enveloppe protectrice, dynamisée par des fuseaux graphiques d’inspiration équestre ou issus des sports de lame. Les matières, cuir et cachemire en tête, sont sublimes tout comme les ensembles monochromes façon poulain.
Celles et ceux qui cantonnent Loro Piana aux rives monotones et aseptisées du quiet luxury sont invités à revoir leur copie d’urgence. Si la qualité inouïe est plus que jamais au rendez-vous, le style est cette fois également convié aux premières loges, sans pour autant faire appel au format défilé. Baptisée Rêverie Nomade, la collection automne-hiver est une ode au voyage, sur les traces de Michel Strogoff et sur la Route de la Soie, et s’apprécie de loin comme de (très) près. Chic, opulente, elle cite sans la copier la collection russe dessinée par Yves Saint Laurent pour l’hiver 1976.
Le calendrier milanais ne propose que très peu de talents émergents, pour des raisons maintes fois expliquées. Difficile de faire entendre une voix indépendante quand les stratégies et résultats commerciaux s’imposent comme seules valeurs cardinales. Et pourtant, le Géorgien Galib Gassanoff réussit à y imposer son immense talent à travers sa griffe Institution. Mêlant savoirs faire traditionnels, textures spectaculaires et une audace sculpturale que n’aurait pas renié Cristobal Balenciaga, le finaliste du prix LVMH 2026 tisse une œuvre à son Caucase natal, et plus précisément à la région de Borchaly. Un must see absolu.
On ne pourra pas en dire autant du premier défilé Gucci signé Demna. Ceux, dont nous sommes, qui avaient apprécié sa première collection La Famiglia avaient attentivement lu la note d’attention où le directeur artistique géorgien (hasard du calendrier !) parle de « diversité des archétypes pour une grande diversité de personnes «. En se focalisant exclusivement sur le corps, tour à tour skinny ou bodybuildé, en opposition au corps dissimulé de ses années oversized chez Balenciaga, il fait pourtant une relecture monolithique et quasi parodique de l’époque Tom Ford, le chic en moins, la visibilité tik tok en plus. Jadis avant-gardiste, le cynisme de Demna semble acculé dans la plus étroite des impasses.
Tant qu’à célébrer une italianité un peu borderline, voire carrément pouffe, autant aller chez Blumarine où le Géorgien (oui, encore !) David Koma s’amuse avec les codes maximalistes de la maison. Pour l’hiver prochain, il se replonge dans l’iconographie du photographe Helmut Newton qui accompagna jadis la griffe, célébrant les excès d’une diva vénitienne. Les fausses fourrures arlequin, accumulations de colliers dorés, minirobes bouffantes et imprimés rose font le show, en toute décomplexion.
Chez Dolce & Gabbana, hors de question de changer les fondamentaux et de renier l’identité établie avec force il y a quarante ans …. et toujours plébiscitée par la clientèle ! Devant leur bff et égérie Madonna, le duo perpétue son ode à la Sicile éternelle où le noir règne en maître. Outre l’omniprésence de la dentelle, on note des manteaux, vestes et cardigans portés devant/derrière et par conséquent à aimer des deux côtés.
Le deuxième défilé de Louise Trotter pour Bottega Veneta amplifie tout le bien que l’on pensait du premier. La directrice créative maîtrise son sujet de A à Z en s’inspirant de l’architecture brutaliste. D’une part, des silhouettes sculptées, élargies aux épaules, resserrées à la taille et imaginées dans des tons neutres. A l’opposé, un festival de textures poilues, réalisées tantôt avec du fil de soie tantôt avec de la fibre de verre. Les couleurs et proportions sont ici aussi audacieuses que désirables. Tout est bien qui finit bien.


































