Au printemps 2003, nous avions interviewé Raymond Poulidor. Vingt-trois ans plus tard, nous avons posé les mêmes questions à son petit-fils, Mathieu van der Poel. Voici leurs réponses croisées.
L’Éternel Second m’avait donné rendez-vous dans un hypermarché de Roubaix, où il participait à une animation commerciale. Une drôle d’épreuve, car l’ancien champion (disparu en 2019) répondait à mes questions entre deux visites de boutiques de la galerie marchande. Autre temps, autres mœurs : son petit-fils, Mathieu van der Poel, m’a reçu en Espagne, à l’hôtel Vivood Landscape, un établissement cinq étoiles de la province d’Alicante où il s’entraîne une partie de l’année. La rencontre a commencé à vélo sur les routes vallonnées de la Costa Blanca, s’est poursuivie autour d’une paella dans l’élégant concept store cycliste 53.Eleven, avant de s’achever paisiblement au bord de la piscine de l’hôtel.
CitizenK Homme : À quand remonte votre premier vélo ?
Raymond Poulidor : C’était le vélo de maman, à l’âge de quatorze ans. À la ferme, étant le dernier d’une famille de quatre garçons, je jouais le rôle de la jeune fille en allant faire les courses à vélo. Avec ce vélo de femme, je parvenais à suivre les cham- pions du cru en dehors des compétitions. Le jour de mes seize ans, le marchand de cycles de Sauviat-sur-Vige m’a offert un vélo de course Métropole.
Mathieu van der Poel : Un vélo de cyclo- cross de la marque Trek, à l’âge de six ans, pour ma première compétition.
Votre première course ?
RP : Une course sauvage de non-licenciés à Saint-Moreil dans la Creuse, en 1952. J’ai fait cinquième.
MVDP : La même compétition de cyclo- cross aux Pays-Bas, vers 2001, la West Brabantse Veldrit Competitie et que j’ai remportée. Elle existe toujours.
Premier club ?
RP : La Pédale Marchoise à Forêt- Montboucher.
MVDP : Le Zuid Westhoek, en Belgique, près de la frontière française.
Quelle qualité majeure vous attribuait-on ?
RP : La résistance, quelles que soient les conditions climatiques.
MVDP : Mon côté impulsif. Quand j’étais jeune, j’aimais ouvrir la course de très, très loin. J’ai toujours attaqué à des moments et à des endroits où l’on n’avait pas l’habitude de voir des coureurs attaquer. C’est pour ça que j’aime autant le cyclo- cross, toujours “full gas” !
Quel défaut ?
RP : Le manque d’ambition. Du jour au lendemain, on m’a propulsé chez les pros avec un masseur, un mécanicien et un planning. La poupoularité m’a empêché d’être méchant et de me battre ; et la gentillesse a tué ma rage. On m’a tout pardonné. Il m’arrivait de prendre mes défaites pour des victoires.
MVDP : Je ne serai jamais le meilleur grimpeur à cause de ma morphologie et de mon poids. Et même si je perds cinq kilos, je ne gagnerai pas les grands tours. Je préfère me concentrer sur ce que je sais bien faire, comme les classiques.
Un surnom favori donné par la presse ?
RP : C’est Émile Besson de L’Humanité qui a trouvé le “Poupou” dès mes débuts. Plus tard, Antoine Blondin m’a surnommé le “quadragêneur”. Il cuvait souvent au fond d’une voiture du Tour mais écrivait des papiers magnifiques. Il avait titré “L’Eddy de Nantes” le jour où Merckx a levé les bras à l’arrivée d’une étape juste avant de se faire doubler par Guimard.
MVDP : Je ne vois que MVDP.
Votre plus beau duel ?
RP : L’étape Versailles-Paris du Tour de France 1964 avec Jacques Anquetil. À deux kilomètres de l’arrivée, personne ne savait qui allait remporter le Tour.
MVDP : Sur le Tour des Flandres 2020, face à Wout van Aert, avec la photo finish à l’arrivée. Cette victoire est mon premier monument. Mais mon duel avec Wout dure depuis plus de vingt ans : il a commencé quand j’avais dix ans, et je le battais déjà en cyclo-cross en Belgique.
Le luxe est-il compatible avec la compétition ?
RP : Un sportif de haut niveau mène une vie de milliardaire. Ce sont les Mercure, les Sofitel, même si j’ai aussi connu des “routiers” où on ne dormait pas de la nuit sous les tremblements de la circulation. Mais en règle générale, il est préférable d’avoir faim pour réussir dans le cyclisme. Cela explique la domination des coureurs des pays de l’Est.
MVDP : En France, si l’on a connu de jolis hôtels, on se souvient aussi des mauvais. Mais quand 1 400 personnes doivent dormir au milieu de nulle part, il est impossible de trouver de bons hôtels ! Des camionnettes transportent des matelas Revor, qui sont installés avant notre arrivée à l’étape. Si tu ne dors pas bien la nuit, ce ne sera pas très amusant d’être sur le vélo. Mais ce n’est pas du tout le luxe de faire un grand Tour ! Les pires hôtels se trouvent en Italie, comme l’hôtel C. avec son architecture pittoresque, à Lido di Camaiore, où il fait toujours froid lorsque commence la saison pour nous. Après le Covid, l’eau était noire en sortant des robinets. Mais pour y manger, c’est incroyable : là, on ne peut rien dire.
À quels objets associez-vous votre nom ?
RP : Ce sont des livres, des vélos, des assiettes en porcelaine de Limoges dédicacées dans les années 1970, ou encore des publicités pour les rasoirs Bic.
MVDP : J’ai toujours aimé les montres, mais je ne pouvais pas les porter sur le vélo sans les casser. Avec les chocs des pavés, ou pire encore, ceux du VTT, le mouvement de la montre ne tenait jamais. C’est pour ça que c’est un rêve d’avoir un partenaire comme Richard Mille. Depuis, je n’ai jamais cassé de montre, malgré les chutes. La dernière en date, sur Milan-San Remo : juste un peu de sang sur la main gauche, mais rien sur la montre !
Que pensez-vous de l’évolution des vêtements cyclistes ?
RP : Avant la soie, j’ai connu les maillots en laine qui devaient peser dix kilos quand il pleuvait, et ne séchaient pas. J’avais aussi des chaussures belges sur mesure. Sinon, le maillot Mercier que j’ai porté durant des années, couleur violine avec les manches jaunes et l’écusson BP, serait aujourd’hui furieusement d’actualité. Mais ce sont les Italiens qui ont apporté le style. Ils ont tout apporté au cyclisme : la haute couture, les pâtes et la dope.
MVDP : C’est surtout l’aérodynamisme qui a beaucoup évolué, et cela change chaque année. Les vêtements sont aussi bien plus confortables qu’il y a dix ans, surtout par temps de pluie. En matière de style, les chaussettes se portent très hautes maintenant. Je ne sais pas si j’ai lancé cette tendance, mais j’ai été l’un des premiers avec des chaussettes hautes à une époque où elles étaient toujours très basses. C’était juste pour le style.
Selon vous, quel coureur cycliste a le plus beau style ?
RP : Jacques Anquetil est ce qu’on a fait de mieux sur un vélo. Sur n’importe quel vélo, sans le moindre réglage, il ne cherchait jamais sa position. Debout, il était pourtant légèrement voûté, comme Fausto Coppi, et n’avait pas une belle démarche. Mais posé sur un vélo, c’était le rêve.
MVDP : Je pense que Remco Evenopoel est le meilleur exemple. C’est dingue comme il se tient sur le vélo ! Il ne prend presque pas de vent, et il est aussi capable de tenir la position.
Quels furent les paysages français les plus propices à la rêverie ?
RP : Une année, le Tour a fait découvrir le lac de Vassivière à la France entière. Le coin a ensuite connu des records d’affluence. En traversant les Baux-de- Provence, il m’est arrivé de penser au temps des dinosaures, en voyant défiler ces incroyables rochers sûrement sculptés par les flots il y a des millions d’années. Je pensais à la mer qui devait recouvrir ce paysage. Dans le col de l’Izoard, on a l’impression de rouler sur la Lune.
MVDP : Le Louvre, durant les Jeux olypiques de Paris ! J’ai pu vraiment savourer ce moment parce que j’étais en tête de course. Il y a aussi Montmartre, avec la foule aux balcons, où je n’ai jamais entendu un tel niveau sonore dans une épreuve, même sur le Tour des Flandres et dans les cols français ! J’aime aussi beaucoup le lac de Vassivière, mais j’y ai fait une très mauvaise performance sur le Tour de France. C’était trop dur émotionnellement, car je l’ai tellement parcouru dans mon enfance, durant les vacances avec mon grand-père.
Le pire paysage du monde ?
RP : Dans le Tour d’Espagne, vers la frontière du Portugal, on pouvait faire cent kilomètres de désert sous quarante degrés. À une époque où le ravitaillement était interdit, l’eau de la gourde était bouillante dès les premiers kilomètres. Mais il fallait la boire.
MVDP : Sur le cyclo-cross de Mol, ce début janvier 2026, je n’ai jamais eu aussi froid dans ces conditions de tempête de neige. C’est mon pire souvenir !
Le meilleur endroit pour reprendredes forces ?
RP : Un parador espagnol à 400 ou 500 mètres d’altitude. L’idéal pour respirer.
MVDP : À la maison, en Belgique, où je ne passe que trente jours par an. C’est pour ça que j’aime tant les classiques. À part Milan-San Remo, je ne suis jamais loin de chez moi. Ça dure une journée et on rentre à la maison !
Votre rencontre la plus étonnante ?
RP : C’était un déjeuner avec Salvador Dalí, en 1962. Inoubliable. Il était accompagné par Amanda Lear et s’exprimait à table comme il le faisait à la télévision. Il habitait réellement sur une autre planète.
MVDP : Richard Mille, lors d’une très jolie rencontre à Paris. J’ai tout de suite beau- coup apprécié ce moment, car c’était une ambiance très familiale. Il m’a un peu fait penser à mon grand-père, qui était toujours très normal et très gentil.


