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Inès Longevial Les Silences du Désir

INÈS LONGEVIAL, ARTISTE ÉMOTIVE

Par ZOÉ TEROUINARD

Aussi douce que sa palette, Inès Longevial multiplie les autoportraits, fragmentant ainsi son être en d’infinis bouts d’émotions. Invitée à découvrir son atelier le temps d’une Karte Blanche, la rédaction de CitizenK s’est plongée dans les immenses visages colorés, parfois joyeux, parfois mélancoliques, qui ornent les murs de son studio. Inspirée de la même manière par les chaussettes d’une grand-mère que par les nuances d’un bouquet de fleurs, la jeune peintre de 32 ans est aujourd’hui une artiste qui compte. Et après avoir conquis la toile puis le cœur des Parisiens et des New-Yorkais, Inès Longevial s’attaque à celui des Chinois à l’occasion d’une exposition personnelle d’envergure à Shanghai sous la très respectée bannière de la galerie Almine Rech. Rencontre avec une poète au coup de pinceau à son image : délicat.

Peux-tu nous parler de ton processus de création ? Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

Derrière moi [ndlr : nous avons rencontré Ines dans son atelier] se trouvent toutes les œuvres qui seront présentées à Shanghai à partir du 31 mai chez Almine Rech. Je travaille dessus depuis des mois et des mois, un an et demi à peu près ! 

Concernant mon processus de création, je n’ai pas vraiment de routine spécifique… Je me rends tous les jours à l’atelier où je peins et je dessine, mais je n’ai pas de rituel précis. Je ne me dis pas “à telle heure, je prends mon café, puis ensuite je fais ça, puis ça…”. Il y a une belle lumière ici, zénithale et donc assez molle, ce qui fait que je n’ai pas à m’adapter en permanence aux variations du soleil. J’aime bien, je suis un peu dans ma taverne, mais avec une lumière douce, qui, compte tenu des couleurs que j’utilise, est d’autant plus intéressante !

Tu es principalement connue pour tes autoportraits. Pourquoi ce choix ?

C’est une question à laquelle je ne sais jamais trop répondre… En réalité, ce sont des autoportraits certes, mais c’est surtout un prétexte. Mon visage est un peu comme un terrain neutre ! Quand je peins, je ne pense pas à moi, je m’oublie. Je projette sur la peau beaucoup d’émotions personnelles, de choses vécues, et je ne me verrais pas les projeter sur d’autres visages. J’ai essayé plein de fois, mais je trouve qu’il y a toujours un petit décalage. Je cherche vraiment une forme de sincérité, de vérité dans ma peinture, et c’est sur mon visage que ça se traduit. Mais je prends aussi beaucoup de plaisir à peindre des portraits, c’est juste que je raconte quelque chose de différent.

Justement, quand tu peins d’autres visages, tu projettes quand même des sentiments qui sont les tiens ou ceux vécus par tes sujets ?

Toujours les miens ! (rires) C’est pour ça que je peins majoritairement des autoportraits, ça devient un peu une sorte de journal intime de couleurs et de textures. La peinture est un langage sans mots, un faux silence. Quand je peins d’autres personnes, je vais davantage projeter des sensations que des émotions. Par exemple, si je vois un super beau bouquet de fleurs, je vais avoir envie de le fondre sur une peau. Je peux être inspirée par des coups de cœur, des trucs inexplicables qui se peignent ensuite. 

On te connaît également pour ta palette de couleurs très douce. Comment effectues-tu tes choix picturaux ? 

Je suis guidée par quelque chose de très intuitif et ce sont des couleurs qui me viennent de moments vécus. Par exemple, je vais me balader dans la rue et il y a une couleur qui va vraiment me sauter aux yeux. Ça peut être les chaussettes d’une vieille dame qui passe à côté de moi, le collier d’un chien, un truc dans le ciel… Et ensuite, ça rebondit sur ma toile.

Tu t’es fait connaître sur Instagram avant que ça ne devienne une « galerie numérique ». Penses-tu que les réseaux sociaux puissent se substituer aux galeries d’art ?

Pour le moment, je ne pense pas. Peut-être dans le futur, mais c’est très dur d’anticiper ça. Au début, quand je me suis mise sur Instagram, ce n’était pas du tout sûr que ça prenne. En 2013, ce n’était vraiment pas apprécié des institutions, mais aussi de mes professeurs et camarades en arts appliqués qui n’aimaient pas trop la démarche. En même temps, on mettait des filtres sur nos trucs, c’était une autre époque quoi. On ne pouvait vraiment pas savoir qu’Instagram en serait là dix ans plus tard ! Après, il y a un grand écart entre une photo et une peinture qu’on regarde. Dans ce sens, les réseaux ne remplaceront pas les galeries. Mais les galeries prendront probablement bientôt une autre forme !

Les galeries démarchent un peu plus sur Instagram par exemple…

Oui, maintenant tout le monde est sur Instagram, du coup c’est davantage accepté. Il y a plein de choses intéressantes et je suis sûre qu’on passe à côté de quelque chose si on ne regarde pas du tout ce qu’il se passe sur les réseaux, notamment si on est une galerie. 

Journaliste : Zoé Terouinard
Vidéaste : Ervin Chavanne