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BOJANGLES - Photo Anne Colliard

BOJANGLES, ENTRE CHAMPAGNE ET VERTIGE

Par CAMILLE LAURENS

Il y a des spectacles qui murmurent, d’autres qui crient. Celui-ci mêle habilement les deux. En attendant Bojangles, à l’affiche au Théâtre de l’Œuvre jusqu’au 8 mars, fait danser l’ineffable. Sur la scène intime de la rue de Clichy, la pièce adaptée du roman d’Olivier Bourdeaut se déploie entre tourbillon et vertige.

Dans l’adaptation signée Victoire Berger-Perrin, l’histoire prend chair avec une grâce déchirante. Charlie Dupont et Tania Garbarski incarnent ce couple magnétique, enlacé dans une valse perpétuelle sur les notes de Mr. Bojangles, hymne de Nina Simone devenu leur mantra d’amour fou. Sous le regard de leur fils, joué en alternance par Jérémie Petrus et Victor Boulenger, ils dansent, rient, délirent. Chez eux, pas de place pour l’ordinaire : seulement la fête, la fantaisie, l’extravagance comme philosophie de vie.

Du roman à la scène : la genèse d’un phénomène

Lorsqu’Olivier Bourdeaut publie En attendant Bojangles en 2016, il ne se doute pas qu’il vient de signer l’un des phénomènes littéraires de la décennie. Ce premier roman, salué par le Grand Prix RTL-Lire et le Prix France Télévisions, a conquis plus de 400 000 lecteurs avec sa prose délicate et son histoire bouleversante. Le livre raconte l’enfance d’un petit garçon élevé par des parents qui vivent comme s’ils étaient perpétuellement en vacances – cocktails au petit-déjeuner, danses endiablées dans le salon, voyages impromptus en Espagne dans un château délabré. Le narrateur, le fils, devenu adulte, regarde son enfance avec une tendresse mêlée d’incompréhension. Comment aimer des parents qui refusent de grandir ? Comment protéger celle qui vous a mis au monde quand elle se perd dans ses propres chimères ? Le roman pose ces questions avec une légèreté apparente, mais c’est précisément cette retenue qui le rend si puissant.

L’ésotérisme du désordre

Ce qui frappe d’abord, c’est cette poésie brute qui irrigue chaque scène. La mère, feu follet imprévisible, mène le bal avec une liberté qui confine au sacré. Elle rebaptise les choses, réinvente les règles, transforme le quotidien en cabaret métaphysique. Elle porte un prénom différent chaque jour, Louise un matin, Margot le soir, comme si l’identité elle-même était un costume à changer au gré de l’humeur. Qui est-elle vraiment ? Une femme malade ou une artiste de la vie ? Une mère négligente ou une initiée qui refuse les conventions étouffantes de la normalité ? La pièce refuse de trancher, préférant maintenir cette ambiguïté fascinante. Tania Garbarski incarne ce rôle avec grâce Elle danse, tournoie, rit aux éclats, puis soudain, dans un silence, laisse transparaître une fêlure. C’est dans ces moments de suspension que la magie opère : on comprend que cette femme n’est pas folle au sens clinique, elle est ailleurs, habitée par une autre logique, une autre géométrie du monde. Non sans rappeler l’héroïne d’Une femme sous influence de John Cassavetes. Cette liberté si intense est aussi le symptôme d’un danger. Olivier Bourdeaut avait capturé, dans son roman, cette alchimie fragile entre la légèreté et le gouffre. Sur scène, cette dualité devient palpable. La chorégraphie de Céline Bon traduit physiquement cette oscillation permanente : les corps dansent, virevoltent, puis chancellent. 

Quand la folie devient tendresse

Mais En attendant Bojangles n’est pas qu’un spectacle sur l’excentricité. C’est une méditation douce-amère sur l’amour quand il frôle la démesure, quand il refuse de se plier au réel. La mère, peu à peu, glisse vers une autre rive – celle où la fantaisie bascule en folie, où la poésie se heurte à la pathologie. Et là, la pièce révèle toute sa puissance émotionnelle. Le père et le fils tentent de maintenir la fête coûte que coûte, de préserver l’illusion. L’amour devient alors acte de résistance, déni magnifique, foi aveugle en la magie. Victoire Berger-Perrin ne moralise jamais : elle observe, avec une tendresse infinie, ce trio qui danse au bord du précipice. La mise en scène épouse les soubresauts de la narration – tantôt légère comme une bulle de champagne, tantôt lourde comme un sanglot. Charlie Dupont incarne un père magnifique de contradictions : complice et désemparé, joueur et tragique. 

Il est celui qui ouvre des garages pour financer les folies de sa femme, qui achète un château en ruine en Espagne pour qu’elle puisse y danser sous les étoiles. Son amour est total, inconditionnel, presque sacrificiel. On sent qu’il sait, au fond, que cette histoire ne peut que mal finir. Mais il choisit la danse plutôt que la lucidité, la valse plutôt que la raison. Quant au fils, il est le témoin silencieux, l’enfant qui grandit dans cet univers décalé sans autre repère que l’amour fou de ses parents : être l’adulte quand les adultes jouent aux enfants. Il y a une maturité précoce dans leur regard, une gravité qui contraste avec la légèreté ambiante. C’est lui qui, finalement, devra faire les choix difficiles, affronter la réalité que ses parents s’acharnent à fuir.

Nina Simone comme mantra

Mr. Bojangles n’est pas qu’une chanson : c’est l’hymne secret de cette famille, le fil invisible qui les relie. Nina Simone l’a immortalisée en 1969, transformant cette ballade mélancolique sur un danseur de rue en une méditation sur la dignité dans la chute. Le choix de cette chanson n’est pas anodin, elle parle d’un homme qui danse pour oublier, qui transforme sa douleur en grâce, qui préfère le mouvement à la paralysie. Elle accompagne les danses, souligne les silences, amplifie les fêlures. Quand la mère danse seule, tournoyant dans sa robe vaporeuse, on assiste à une sorte de transe poétique. Quand le couple danse ensemble, c’est un combat amoureux, une fusion qui frôle l’étouffement. Et quand le fils les regarde danser, immobile, on sent tout le poids de son amour impuissant.

Un théâtre qui ose l’intime

Le Théâtre de l’Œuvre, lieu chargé d’histoire, offre l’écrin parfait à cette histoire fragile. On n’assiste pas à un spectacle : on est invité dans le salon de ce couple, on partage leurs cocktails colorés, on devient complice de leur secret. La scénographie joue sur la suggestion plutôt que sur le réalisme. Quelques meubles savamment disposés, des lumières qui sculptent l’espace, et voilà qu’apparaît cet appartement hors du temps où tout semble possible. La presse l’a dit : « Un triomphe » (L’Express), « Magnifique » (France Inter), « Drôle, tendre et émouvant » (Marianne). Mais au-delà des éloges, En attendant Bojangles touche quelque chose de plus précieux encore : cette part de nous qui refuse de grandir, qui croit encore aux miracles, qui préfère danser plutôt que d’affronter. 

Pourquoi cette pièce nous bouleverse-t-elle tant ? Peut-être parce qu’elle parle de ce moment où l’on comprend que nos parents sont faillibles. Ce moment terrible et nécessaire où l’on cesse de les voir comme des dieux pour les regarder comme des êtres humains, avec leurs fêlures, leurs peurs, leurs démesures. Le fils, dans En attendant Bojangles, vit cette bascule en accéléré : il doit devenir adulte avant l’heure, prendre soin de ceux qui devraient prendre soin de lui. En attendant Bojangles pose aussi la question du bonheur. La mère est-elle plus heureuse dans sa folie que nous, dans notre “normalité” ? Qui peut en juger ? Il y a une liberté vertigineuse dans son refus des conventions, dans sa manière de vivre chaque instant comme s’il était le dernier. Certes, cette liberté a un prix – et ce prix, c’est souvent l’entourage qui le paie. Mais le spectacle nous laisse avec cette interrogation : et si elle avait raison ? Et si la vraie folie, c’était de se résigner à une existence étriquée, prévisible, sans danse ni champagne au petit-déjeuner ? L’amour fou n’a jamais si bien porté son nom. Dans cette pièce d’une heure vingt, on rit, on chavire, on retient ses larmes. On ressort troublé, un peu ivre, comme après un long slow dansé les yeux fermés. Car En attendant Bojangles nous rappelle que l’élégance suprême, parfois, c’est d’accepter de valser avec le chaos – jusqu’au dernier accord de Nina Simone.

En attendant Bojangles
Théâtre de l’Œuvre, 55 rue de Clichy, 75009 Paris
Du jeudi au samedi à 19h, jusqu’au 8 mars 2026
Dates supplémentaires : dimanches 22/02 et 01/03 à 18h
Durée : 1h20