Avec Hublot, Jeff Koons ne se contente pas de faire entrer son Balloon Dog dans l’horlogerie. Entre une Classic Fusion gonflée comme un ballon et un tourbillon central pensé comme une origine du monde, l’artiste américain poursuit une réflexion commencée il y a près d’un demi-siècle : sur le temps, la matière, la perception et cette étrange nécessité que nous avons de nous regarder pour mieux nous comprendre.
Avec Jeff Koons, une conversation sur l’horlogerie ne reste jamais longtemps cantonnée à la montre. Très vite surgissent le Big Bang, la mémoire biologique, l’intelligence artificielle, la mort, la philosophie ou encore cette difficulté profondément humaine à s’accepter soi-même. C’est sans doute ce qui surprend le plus chez l’un des artistes les plus célèbres et les plus commentés de ces quarante dernières années. Derrière les Balloon Dogs monumentaux, les surfaces parfaitement réfléchissantes, les records d’enchères et la dimension spectaculaire de son œuvre, Koons parle doucement. Il prend son temps. Une question sur un objet ouvre rapidement sur quelque chose de beaucoup plus vaste.
À New York, le 16 septembre, Hublot et l’artiste américain dévoilaient deux créations qui semblent d’abord appartenir à des mondes opposés. La Classic Fusion Balloon Dog by Jeff Koons est ludique, ronde, immédiatement identifiable. La MP-14 Origin, limitée à trente exemplaires, est une construction presque cosmologique articulée autour du premier tourbillon central automatique de la manufacture. L’une part d’une sculpture connue de tous. L’autre de quelque chose que personne n’a jamais vu : l’origine du temps. Entre les deux, pourtant, la distance est moins grande qu’il n’y paraît.
Avec la Classic Fusion Balloon Dog, Hublot aurait pu choisir la voie la plus simple : reproduire l’une des œuvres les plus reconnaissables de Koons sur un cadran. La manufacture a préféré s’attaquer à son langage. Le boîtier de 42 mm se bombe. Le cadran devient convexe. Les aiguilles et les index prennent du volume. La couronne ressemble à la valve par laquelle on gonflerait un ballon et une petite excroissance souple placée à 10 h 30 en reprend la queue. Même le contrepoids de la trotteuse devient un minuscule Balloon Dog. Plus qu’un motif posé sur la montre, c’est toute la Classic Fusion qui semble avoir été mise sous pression. Trois versions existent, en acier poli miroir, aluminium anodisé rouge ou bleu, chacune limitée à 200 pièces. Mais les données techniques passent rapidement au second plan lorsque Koons évoque son Balloon Dog. Ce qui l’intéresse n’est pas tant sa monumentalité que la chose la plus invisible qu’il contient : l’air.
« Nous sommes comme des ballons », dit-il. La formule pourrait sembler presque enfantine. Elle ne l’est pas. Nous inspirons, nous nous remplissons d’oxygène, nous existons grâce à une succession de réactions chimiques. Le ballon devient chez Koons une sorte de corps élémentaire, à la fois plein de vie et infiniment vulnérable. Il suffit que l’air s’échappe. C’est tout le paradoxe du Balloon Dog. Koons a transformé l’un des objets les plus éphémères qui soient en sculpture monumentale, brillante, apparemment indestructible. Quelque chose destiné à disparaître est soudain figé pour durer. Une montre mécanique ne raconte pas tout à fait autre chose : elle est construite pour traverser le temps tout en mesurant ce qui, précisément, ne cesse de nous échapper.
La MP-14 Origin déplace cette réflexion à une autre échelle. Son boîtier octogonal de 44 mm associe saphir et titane à un bracelet intégré lui aussi en saphir. En son centre apparaît le premier tourbillon central automatique développé par Hublot. Autour de lui, des anneaux en or blanc sertis de diamants baguette et de saphirs bleus semblent dessiner des orbites. Les heures et les minutes tournent autour du mouvement tandis qu’un dôme de saphir bleu, référence aux Gazing Balls de Koons, surplombe l’ensemble. L’effet pourrait n’être que spectaculaire. Il repose pourtant sur une idée beaucoup plus simple : Koons a choisi le nom Origin parce qu’il refuse précisément d’enfermer l’origine dans le passé.
« L’origine représente pour moi le commencement de tout, mais elle peut également représenter la continuation de tout, parce que le moment présent peut devenir l’origine de quelque chose d’autre. »Le Big Bang n’est donc jamais représenté littéralement. Il est suggéré par la construction même de la montre : un centre, puis quelque chose qui rayonne, se déplace, se transforme autour de lui. Koons parle alors de notre observation du système solaire, de mémoire biologique, de la manière dont les êtres humains ont inventé des systèmes pour mesurer ce qui leur échappait. Le temps devient moins une donnée scientifique qu’une construction destinée à rendre le monde habitable.« Créer le temps nous donne une base, une certaine sensation de sécurité et de fiabilité. » Il y a même dans le chiffre 14 une coïncidence que l’artiste ne pouvait qu’apprécier. La MP-14 est la quatorzième création de la série MP de Hublot. En 1980, la première présentation personnelle de Koons, The New, eut lieu dans la vitrine du New Museum, alors installé à l’angle de la 14e Rue à New York. Des aspirateurs neufs y étaient enfermés sous Plexiglas, éclairés par des néons. Déjà, la question était celle de l’objet, de sa permanence, de son état et du regard porté sur lui. Près d’un demi-siècle plus tard, elle reste étrangement intacte.
C’est aussi ce qui explique l’intérêt presque gourmand de Koons pour la manufacture de Hublot à Nyon. Il évoque la croissance du saphir, la coloration des métaux, le caoutchouc, les engrenages, les ressorts microscopiques. Là encore, il ne sépare jamais vraiment industrie, savoir-faire et philosophie. Dans son propre travail, une partie invisible doit recevoir autant d’attention qu’une partie immédiatement perceptible. Retourner un objet et découvrir qu’un détail a été négligé signifierait que son créateur a cessé de s’en soucier au moment même où il pensait ne plus être observé. Et il y a là une définition assez juste du luxe : non pas l’accumulation, mais le soin comme forme de respect.
Même lorsqu’il parle d’intelligence artificielle, Koons ne semble nourrir aucune nostalgie particulière. Il dit accueillir avec enthousiasme cette capacité nouvelle à accéder au savoir. Mais loin de rendre le geste humain obsolète, cette accélération technologique semble à ses yeux renforcer la valeur de ce que l’on sait encore faire de ses mains, de ce que l’on choisit de préserver, de la précision que l’on continue d’accorder aux objets. Puis revient la question des miroirs. Depuis des décennies, les surfaces polies de Koons ont une propriété presque embarrassante : elles empêchent celui qui regarde de rester totalement extérieur à l’œuvre. On observe un Balloon Dog, un Rabbit ou une Gazing Ball, et à un moment ou à un autre, notre propre image réapparaît. Que reste-t-il de cette relation lorsque l’œuvre quitte l’échelle monumentale pour tenir au poignet ?
« Mon parcours dans l’art a toujours été, en réalité, un discours philosophique. La raison pour laquelle j’utilise des surfaces réfléchissantes est que, dans la philosophie, l’un des mots que l’on utilise constamment est précisément celui de réflexion : réfléchir aux choses. » Le mot fonctionne dans les deux sens. La surface renvoie une image et, dans le même mouvement, oblige à penser. Koons évoque alors le Know thyself, le « connais-toi toi-même » de Delphes, puis Narcisse et cette curieuse méfiance occidentale envers celui qui ose trop longtemps regarder son propre reflet.
« Il faut pouvoir se regarder et simplement s’accepter. » À cet instant, le Balloon Dog, le tourbillon, les diamants et le saphir deviennent presque accessoires. Car Koons dit aussi quelque chose d’essentiel sur sa manière de concevoir l’art. L’objet n’en serait finalement jamais le véritable sujet. Sculpture, tableau ou montre ne seraient que des transmetteurs, capables de déclencher une expérience chez celui qui les rencontre.
« La seule chose qui ait réellement de la valeur est la manière dont cela peut enrichir notre propre vie. C’est cela, l’art. » C’est probablement là que cette rencontre entre Hublot et Jeff Koons devient intéressante. Non pas lorsqu’une manufacture réussit à miniaturiser l’univers d’un artiste sur quelques centimètres, mais lorsqu’une montre lui permet de poursuivre une interrogation commencée il y a quarante-six ans. Que regardons-nous vraiment lorsque nous regardons un objet ? Et surtout, que finit-il par nous renvoyer de nous-mêmes ?




